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Par Audrey Fréel

Une opportunité pour décarboner ses achats

Lancé en septembre dernier, le plan de relance donne un coup d’accélérateur aux projets de décarbonation des entreprises. Plusieurs mesures concernent directement les achats, tels que la mise en place d’équipements et de procédés moins émetteurs dans les usines, l’achat de matériaux recyclés, le verdissement des flottes automobile ou encore la  relocalisation de certaines sources. La chasse au carbone est ouverte !

Avec une enveloppe de 100 milliards d’euros, « France Relance » est de bon augure pour les entreprises françaises. Elles pourront, à travers divers appels à projets, obtenir un coup de pouce financier de la part du gouvernement. Lancé début septembre, ce plan se focalise sur trois axes : cohésion (35,4 milliards d’euros), compétitivité (34,8 milliards d’euros) et écologie (30,2 milliards d’euros). Sur ce dernier axe, 1,2 milliard d’euros est mis sur la table pour soutenir la décarbonation de l’industrie.

Performance énergétique et réingénierie des process


« Les subventions publiques vont permettre d’accélérer certains de nos projets de décarbonation », se réjouit le directeur des achats industriels de Michelin, Dominique Cordaillat (12 milliards d’euros d’achats au total pour le groupe, qui emploie plus de 700 personnes aux Achats). Le groupe met, par exemple, en place des pompes à chaleur dans ses usines. « De nombreux projets sont actuellement en gestation. Depuis 2018, nous avons déjà équipé trois de nos sites français : le centre de recherche de Ladoux et les usines des Gravanches et de Montceau les Mines », informe Dominique Cordaillat.
De son côté, Arc France (275 millions d’euros d’achats et 25 acheteurs) ambitionne, à moyen terme, de remplacer ses fours fonctionnant au gaz par des fours électriques dans son usine située à Arques, dans le Pas-de-Calais. « Notre usine possède dix fours. Nous fabriquons actuellement du verre transparent à partir de fours fonctionnant au gaz mais nos équipes de recherche ont récemament montré qu’il était possible de fabriquer ce type de verre à partir de fours électriques », révèle David Sagalowicz, directeur des achats d’Arc France. Avant d’ajouter : « Cette technologie sera au point d’ici quatre ans, nous pourrons alors commencer à remplacer progressivement nos fours fonctionnant au gaz ».
La direction des achats d’Arc France a aussi récemment travaillé au côté des équipes engineering sur la mise au point d’un procédé de fabrication plus propre. « Nous utilisons différentes matières premières pour fabriquer du verre dont certaines sous forme de carbonate. Lors du processus de fonte, ces dernières libèrent du carbone dans l’atmosphère. Lorsque cela est possible, nous essayons de remplacer ces matières par un autre élément chimique ce qui permet de limiter les émissions de carbone », explique Philippe Boulainghier, responsable des achats de matières premières et énergie chez Arc France. La mise au point de ce procédé a permis au groupe une réduction d’émission de CO2 mais également un gain énergétique.

De l’énergie propre


Pour réduire ses émissions de carbone liées à la consommation énergétique de ses sites industriels, Michelin a installé des panneaux solaires et des centrales biomasse dans ses usines françaises au cours des trois dernières années. « Nous avons, par exemple, mis en place des centrales biomasse sur nos sites de Bassens, Cholet, Bourges et la Combaude et des panneaux solaires sur les toitures de notre site du Puy-en-Velay et de notre bâtiment Imeca à Lyon », énumère Dominique Cordaillat.
La direction des achats achète également des « garanties d’origine » auprès de fournisseurs d’électricité, qui permettent d’assurer la traçabilité de l’énergie verte. « Les panneaux solaires et les centrales biomasse ne permettent pas de couvrir la totalité de nos besoins énergétiques dans nos usines. De fait, nous travaillons sur la mise en place de contrats d’achat d’énergie verte (Power Purchase Agreement) en complément », explique Dominique Cordaillat. « Ce genre de contrat est actuellement à l’étude en France et devrait être déployé d’ici quelques mois », ajoute Hélène Paul, directrice des achats de Michelin.
Le groupe mise aussi sur l’hydrogène. « Nous sommes en train d’installer un électrolyseur dans notre usine de Vannes qui produira de l’hydrogène pour nos procédés industriels mais également pour alimenter la station-service à proximité. Nous avons aussi installé une pompe à hydrogène sur notre site des Gravanches », raconte Dominique Cordaillat. Dans ce cadre, France Relance allouera 7 milliards d’euros d’ici 2030 aux projets de développement de l’hydrogène vert, dont 2 milliards d’euros seront distribués dans les deux prochaines années.

Augmenter la part de matériaux recyclés


France Relance prévoit par ailleurs d’accompagner les porteurs de projets qui se positionnent sur le recyclage des matériaux, en apportant par exemple un soutien financier aux investissements des entreprises dans l’adaptation de leurs équipements pour intégrer davantage de matières plastiques recyclées. De nombreuses directions achats dans l’industrie travaillent déjà de longue date sur la thématique du recyclage, en particulier pour leurs achats de matières plastiques (voir la Lettre des Achats n°291). C’est le cas notamment du groupe Schneider Electric (14 milliards d’euros d’achats et 1 400 personnes aux Achats), qui travaille avec des fournisseurs de plastique de haut niveau technique, utilisés pour fabriquer des interrupteurs ou des prises de courant, sur l’incorporation de matière recyclée. « Certains fournisseurs sont déjà en mesure de nous apporter des plastiques très performants avec une part de matériau recyclé », note Antoine Perrin, directeur stratégie, innovation et efficience achats chez Schneider Electric.
Arc France a également pour objectif d’accroître l’apport de verre recyclé dans la composition de ses produits. « Pour ce projet, nous souhaitons mettre en place une double source d’approvisionnement. Notre rôle est de détecter des entreprises capables de nous fournir du verre recyclé dans la qualité requise », souligne Philippe Boulainghier. Dans ce cadre, la direction des achats a testé durant un an un fournisseur de verre recyclé. « Le test s’est achevé début octobre et a permis de valider ce projet qui devrait être déployé à l’échelle industrielle d’ici le deuxième semestre 2020 », précise David Sagalowicz.

Verdissement de la flotte automobile


L’axe écologie du plan de relance vise aussi à développer les véhicules propres. Dans ce cadre, 1,9 milliard d’euros sera injecté pour soutenir la demande en véhicules propres du plan automobile. Ces aides pourraient apporter un coup de pouce aux directions achats engagées dans le verdissement de leur flotte. Schneider Electric a, par exemple, l’ambition de passer sur une flotte de véhicule totalement électrique à l’horizon 2030 dans tous les pays. « Dès 2021, les véhicules devant être remplacés le seront par des véhicules électriques puis le groupe s’engagera sur un objectif intermédiaire en 2025 », indique Antoine Perrin.
Monoprix a également récemment verdi son parc automobile, composé de 210 véhicules. « En septembre dernier, nous avons mis au point un nouveau catalogue qui inclut quatre véhicules hybrides et un véhicule 100 % électrique », précise Déborah Gerold, responsable des achats non marchands chez Monoprix (600 millions d’euros d’achats et 8 acheteurs). L’équipe des achats a également travaillé sur la « francisation » de ce parc automobile. « Auparavant notre flotte était composée de nombreux véhicules de marques étrangères. Aujourd’hui, la flotte est désormais 100 % française et 70 % des véhicules sont fabriqués en France. Nous avons pris ce parti pour le côté achat responsable mais également pour une raison de coût », confie Déborah Gérold.

Privilégier des transports moins polluants


Toujours dans la thématique de la mobilité, France Relance plébiscite les solutions plus respectueuses de l’environnement. Dans ce domaine, les directions achats sont mises à contribution pour privilégier les transports moins polluants dans leur stratégie de sourcing. Par exemple, Monoprix ambitionne d’augmenter la part de ses transports de marchandise des catégories textiles et maison et loisirs par voie fluviale, nettement moins émettrice que son alternative routière. « En 2019, les volumes acheminés depuis la France ont été effectués à 87 % via du transport maritime et 8 % via le transport aérien », relate Déborah Gerold.
L’an dernier, son équipe a également travaillé sur un appel d’offres visant à optimiser le nombre de conteneurs utilisés par voie maritime. « Cet appel d’offres nous a permis d’améliorer notre taux de remplissage et d’économiser 187 conteneurs. Ce qui nous permet, in fine, d’obtenir d’utiliser moins de transport », observe Déborah Gérold.
De même, Arc France achemine la majorité de ses matières premières, comme le sable, par voie fluviale. « Notre usine est située au bord d’un canal ce qui permet de privilégier la voie fluviale pour nos transports de marchandise », commente David Sagalowicz.

Relocalisation de certaines sources


Le plan de relance met également l’accent sur les mesures permettant la relocalisation d’activités au plus près des sites de production. Le volet « Compétitivité » consacre ainsi un milliard d’euros à la relocalisation industrielle (voir la Lettre des achats n°296). Objectif : assurer une indépendance économique et technologique aux entreprises françaises et, incidemment, réduire l’impact carbone lié aux transports de marchandises intercontinentaux.
Avec la crise sanitaire, de nombreuses directions achats ont été confrontées à des difficultés d’approvisionnement en raison de leur dépendance à certains fournisseurs extra-européens. Fort de ce constat, la direction des achats d’Arc France a mis en place une nouvelle stratégie de sourcing. « À la suite de la crise sanitaire, nous avons décidé de rapprocher au maximum nos sources d’approvisionnement. Depuis le mois de juin, nous avons listé nos sources situées hors d’Europe et nous essayons d’en rapatrier un maximum sur le Vieux Continent », explique David Sagalowicz.
À titre d’exemple, le groupe achetait jusqu’alors en Asie des couvercles en plastique pour fermer des contenants en verre. Ces derniers seront désormais sourcés en Europe. « Nous sommes actuellement en train de qualifier de nouveaux fournisseurs », précise David Sagalowicz.

Acheter français, voire en région


De son côté, le groupe Korian (850 millions d’euros d’achats avec une trentaine de personnes dans l’organisation achats), qui gère des Ephad dans six pays dont la France, a lancé début 2020 un nouveau plan RSE fondé sur quinze engagements. « Un de ces engagements porte sur le fait que 70 % des achats soient réalisés dans un des six pays du groupe. En France, nous sommes déjà au-delà puisque 80 % de nos achats sont effectués localement », souligne Sébastien Legrand, le nouveau directeur des achats de Korian (voir son Profil).
Pour l’alimentation, qui représente le premier poste d’achat (25 % du montant global des achats), 100 % de la viande de porc, de la volaille et des œufs sont français. « Sur cette catégorie, nous favorisons également l’achat régional », indique Sébastien Legrand. La direction des achats fait aussi appel à des fournisseurs régionaux pour l’entretien des espaces verts et la maintenance.

Embarquer les fournisseurs dans la décarbonation


À travers ses mesures encourageant la décarbonation, le plan de relance profite également aux fournisseurs convaincus par la démarche. « Du côté des fournisseurs, les mesures incitatives comme celles du plan de relance ont un effet positif mais ne suffisent bien souvent pas à elles seules », tempère cependant Pierre-François Thaler, co-fondateur et dirigeant d’Ecovadis. Avant de préciser : « En revanche, lorsque la demande émane des grands donneurs d’ordres et que la démarche de décarbonation se transforme en avantage compétitif pour les fournisseurs cela fait plus nettement bouger les lignes ».
De plus en plus attentives à leurs émissions indirectes, les directions achats incitent en effet leurs partenaires à améliorer leur bilan carbone. « Nous encourageons nos fournisseurs à réduire leur empreinte carbone, notamment dans le domaine des transports ou des matières premières. Notre objectif est de réduire de 35 % notre empreinte carbone externe (scope 3) à l’horizon 2030 », confirme Antoine Perrin.
Pour cela, la direction des achats mène plusieurs actions. « Nous pouvons proposer à nos fournisseurs de visiter nos bureaux et nos usines afin qu’ils découvrent les solutions et process mis en place pour réduire l’empreinte énergétique. Certains décident d’ailleurs de mettre en place nos solutions dans leurs propres bâtiments », relate Antoine Perrin. Avant de poursuivre : « En règle générale, nos fournisseurs sont intéressés par les enjeux de la décarbonation et sont disposés à travailler avec nous sur ce sujet mais ils ne savent pas toujours quelle est la meilleure démarche. Nous pouvons les épauler en leur permettant de bénéficier de notre expérience et de nos solutions », souligne Antoine Perrin.

Co-innover avec les fournisseurs pour décarboner


De même, Michelin s’est engagé à réduire ses émissions indirectes de scope 3 de 15 % à l’horizon 2030 par rapport à 2018. Il a également pour ambition que ses fournisseurs de matières premières représentant 70 % des émissions de CO2 aient fixé des objectifs en matière de réduction des émissions d’ici 2024. « Nous travaillons de très près avec l’ensemble de nos fournisseurs pour suivre leur progrès en matière de réduction d’émission de carbone. Nous avons aussi mis en place un certain nombre de projets de recherche communs avec des fournisseurs sur des matières premières durables, renouvelables ou recyclées », détaille Hélène Paul (voir son interview dans la Lettre des Achats n°278).
De son côté, Korian s’est fixé comme objectif de réduire de 40 % ses émissions de carbone à moyen terme à travers son plan RSE. « Dans ce cadre, nous demandons à nos fournisseurs de participer à cet effort », explique Sébastien Legrand. La direction des achats travaille notamment avec un fournisseur de dispositifs médicaux pour réduire de 30 % le volume de ses emballages. « Nous avons testé cette démarche dans une vingtaine d’établissements et nous envisageons de la déployer en 2021 sur l’ensemble de nos établissements », indique Sébastien Legrand.
Accélérés par la crise sanitaire, les projets de décarbonation devraient encore s’intensifier au cours des prochains mois. Avec, en ligne de mire, l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 fixé par l’État dans sa Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC).
Portraits

Dominique Cordaillat

Directeur des achats industriels, Michelin

" Les subventions publiques vont permettre d’accélérer certains de nos projets de décarbonation "




Hélène Paul

Directrice achats groupe, Michelin

" Nous préparons actuellement des dossiers pour certains appels à projets de France Relance afin de les soumettre à l’Ademe "



Antoine Perrin

Directeur stratégie, innovation et efficience achats, Schneider Electric

"  Notre objectif est de réduire de 35 % notre empreinte carbone externe (scope 3) à l’horizon 2030 "




Déborah Gerold

Responsable des achats non marchands, Monoprix

" En 2019, les volumes acheminés depuis la France ont été effectués à 87 % via du transport maritime "



David Sagalowicz

Directeur achats chez Arc France

" À la suite de la crise sanitaire, nous avons décidé de rapprocher au maximum nos sources d’approvisionnement "



Pierre-François Thaler

Président et co-fondateur, Ecovadis

" Du côté des fournisseurs, les mesures incitatives comme celles du plan de relance ont un effet positif mais ne suffisent bien souvent pas à elles seules "



















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