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La Lettre des Achats - Juin 2020 N°294
Juin 2020

Management

Reportage

Ouvry
Un écosystème de PME pour les masques Ocov

Par Guillaume Trécan

Ouvry

Un écosystème de PME pour les masques Ocov

Initié par le collectif d’industriels grenoblois Voc-Cov et le groupe Michelin, la production de masques réutilisables Ocov prise en charge par le spécialiste des équipements NRBC Ouvry repose sur la mobilisation sans faille d’une chaine d’une vingtaine de sous-traitants français intégrés très en amont et dévoués au projet.

«En France on n’a pas de masques mais on a des idées. » Le vieil adage du choc pétrolier a rebondi en version Covid-19 lorsqu’un collectif d’entrepreneurs et d’intrapreneurs grenoblois baptisé Voc-coV appuyé par le groupe Michelin a entrepris, le 16 mars, de concevoir et produire dans un temps record un masque réutilisable. Et comme la France n’a pas seulement des idées, mais aussi des industriels de talent pour les mettre en œuvre, quinze jours plus tard, ce collectif avait identifié le fabricant capable de relever le gant, la société Ouvry, spécialisée dans la production de systèmes de protection individuelle NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique). Autant que pour son propre savoir-faire, c’est pour ses capacités à mobiliser une chaîne de sous-traitants et fournisseurs à l’épreuve de la crise que cette PME lyonnaise a été sélectionnée.

500 000 masques par semaine en trois semaines


« Les principaux enjeux industriels du projet étaient la vitesse et la réactivité. Nous avons développé, conçu, industrialisé, fabriqué et vendu ce masque en un mois quand, habituellement, cela nous aurait pris 12 à 18 mois », explique Julien Billard, le directeur opérationnel d’Ouvry. Non seulement il s’agissait de produire vite, mais aussi en masse, avec l’objectif de passer en trois semaines de zéro à 500 000 masques produits par semaine, d’atteindre une production hebdomadaire d’un million de masques courant mai et de cinq millions de masques par semaine d’ici fin juin. Une montée en cadence irréalisable sans le soutien sans faille d’une chaîne de sous-traitants et fournisseurs très intégrés en amont et dévoués à la réussite du projet.
« Les Achats et la supply chain étaient positionnés en amont pour appréhender les choix de matière et de fabrication et être sûr qu’au bout de quinze ou trois semaines, quand le produit serait figé, nous soyons réellement en capacité de répondre à la demande, explique Julien Billard. Nous connaissions déjà l’écosystème industriel amont. Cette connaissance et les compétences pluridisciplinaires présentes chez nous, nous ont permis d’identifier et de sélectionner très rapidement nos partenaires, un collectif de PME qui a accepté de travailler les samedis et les dimanches. » Pour produire le masque Ocov, Ouvry a réuni un panel 100 % français d’une vingtaine d’entreprises présentes pour moitié sur la région Rhône-Alpes Auvergne.

L’agilité des PME triomphe


Quatre critères fondamentaux listés par le directeur opérationnel ont présidé à leur sélection : « des fournisseurs historiques, avec lesquels j’ai pu m’affranchir de toute la phase de sélection amont ; leur savoir-faire technique ; leurs capacités de production ; et leur localisation. Dans une période où les flux de transport ne fonctionnaient pas, je me devais d’être 100 % Auvergne Rhône-Alpes, ou au moins national. » On pourrait citer un cinquième critère, même si Ouvry n’en a pas fait un pré-requis : des PME. « Les clefs de la réussite de ce projet, sont l’agilité et la force de frappe. Nous travaillons avec un réseau de PME françaises qui a une agilité que n’auraient pas nécessairement des grandes entreprises », parie Julien Billard.
Présents dès le départ parmi d’autres grandes entreprises telles que Schneider Electric et A Raymond, ou encore le CEA, le groupe Michelin est tout de même resté au côté d’Ouvry, lui apportant ses capacités de prototypage rapide des conseils sur les qualités techniques du produit et passant les premières commandes de masques.
Pour « dérisquer » le projet côté amont industriel, deux sujets ont été identifiés comme stratégiques. Le premier étant l’approvisionnement en matières premières, essentiellement des plastiques, des textiles et du carton pour l’emballage des masques. A ce stade du projet industriel, un chiffre donne une idée de l’importance de ce projet industriel pour Ouvry : les 2,7 millions d’euros de matières textiles achetés en amont du choix de la fibre utilisée pour le filtre du masque, soit environ un quatre du chiffre d’affaires annuel de l’entreprise ! « La supply chain textile a été très importante pour concevoir le filtre. Etant donné qu’il y avait beaucoup d’inconnues, nous avons dû mobiliser des stocks conséquents pour effectuer tous les essais nécessaires et être certains qu’une fois la fibre choisie, elle serait approvisionnable en grandes séries. Le risque de pénurie était tellement fort que nous avons fait un choix de dérisquer en achetant plusieurs types de fibres », explique Julien Billard.

Réserver des volumes en matière et garantir un prix bas


Mais l’approvisionnement n’était pas le seul paramètre à prendre en compte dans la gestion du risque, le prix unitaire du produit était également un paramètre intangible à respecter. Et le contexte de baisse des cours des matières premières n’a pas forcément été un atout, estime Julien Billard : « Cette situation s’est en réalité avérée un piège. En avril, l’automobile était à l’arrêt, mais nous ne devons pas être impactés lorsque la production nationale redémarrera. En outre même si les cours des matières premières ont une tendance baissière, lorsque, du jour au lendemain vous demandez beaucoup de tonnage sur des matières précises, vous devenez influent sur leur cours. » Avec 60 à 100 tonnes de matières plastiques achetées par mois pour une pièce de 60 grammes, les besoins du masque Ocov sont en effet conséquents.
« Pour être prioritaires au niveau de la livraison sur différentes usines, en cas de redémarrage de l’activité et éviter une flambée des prix, nous nous sommes positionnés en centrale d’achats ; nous n’avons pas imposé une matière, mais des caractéristiques techniques et nous avons pu figer un prix, ainsi que notre besoin en volume », explique Julien Billard.
Pour sécuriser l’accès à leurs matières plastiques, les fabricants d’Ocov ont également dû faire du reverse ingéniering par rapport aux premières spécifications désignées par le collectif Voc-Cov. « Le collectif était parti au départ sur une matière produite par un fournisseur unique en Europe, dont rien ne disait qu’il aurait les capacités suffisantes pour assumer les volumes requis et qui pourrait dicter ses volontés sur les prix », rappelle Julien Billard.

De lourds investissements dans l’outil de production


L’autre grand risque industriel dont il a fallu prémunir le projet concerne les capacités de l’outil de production. « Pour être capacitaires à très court terme nous avons multiplié les investissements dans des outils de production, moules d’injection, machines d’emballage, machines de découpe, de filtrage... Nous avons pris le risque d’investir énormément sur un marché très volatil pour pouvoir mettre un maximum de masques sur le marché en très peu de temps », décrypte le directeur des Opérations d’Ouvry, qui précise que si l’entreprise a accepté de prendre le projet c’est pour qu’il dure après le Covid-19.
Certains des fournisseurs et sous-traitants impliqués dans le projet ont également investi dans leur outil de production à l’occasion de ce projet. Ce partage de risque donne corps au nom de « partenaires », que Julien Billard ne cesse de rappeler pour les désigner. « Un partenaire c’est quelqu’un qui travaille selon notre cahier des charges et nos exigences, c’est quelqu’un chez qui nous avons des moyens de fabrication qui nous appartiennent, c’est quelqu’un chez qui nous investissons. Cela influe nécessairement sur la perception de la relation, sur l’analyse du risque », analyse le directeur des Opérations.
Dernier de ces partenaires à avoir rejoint l’aventure, un logisticien dont Ouvry préfère taire le nom pour éviter les risques de vols, tant les masques sont devenus un objet de convoitise, a mis en œuvre une logistique et des chaines de montage spécifiques dédiées au produit pour être capable de livrer jusqu’à un million de masques par semaine.
Pour Julien Billard, cette expérience industrielle ne va pas changer fondamentalement la manière de travailler de l’entreprise, mais elle aura appris à ses collaborateurs « à travailler plus rapide­ment de façon sécuriser, être multitâches, plus souple» et elle aura également le mérite de «renforcer une relation déjà très importante avec des partenaires de longue date.»
L’aventure industriel des masques Ocov en chiffres
- 3 semaines pour monter de zéro à 500 000 masques produits par semaine
- 5 millions de masques produits par semaine fin juin
- 60 à 100 tonnes de matières plastiques achetées par mois pour un masque de 60 grammes
- 2,7 millions d’euros de matières textiles achetées en amont de la production
- 20 usines mobilisées
- Près de 40 achats industriels, depuis des machines à gros volumes jusqu’à des moules d’injection

Voc-coV : une conjonction de talents grenoblois
Le collectif grenoblois Voc-coV – un acronyme pour « Volonté d’Organiser, Contre le COVid-19 » – s’est constitué dès le 16 mars à partir de la volonté de professionnels, chercheurs, industriels et spécialistes de la distribution d’unir leurs talents contre la crise sanitaire, avec quatre valeurs fondamentales : Bottom Up, Esprit local, Open Source, Corporate, Pragmatisme radical. Une de leur initiative emblématique a été la collecte de masques et d’équipements de protection à destination du personnel soignant local : CHU Grenoble Alpes, CH Alpes Isère, GHM (groupe hospitalier mutualiste de Grenoble), des médecins libéraux et associations d’aide. Résultat : environ 17 000 masques et 7 000 autres équipements de protection ont été distribués entre la mi-mars et la fin avril. Au sein du collectif est aussi né le projet de masque réutilisable Ocov prototypé initialement avec les moyens mis à disposition par le CEA Grenoble et le groupe Michelin et confié le 1er avril à Ouvry.

Portrait

Julien Billard

Directeur opérationnel

" Les clefs de la réussite de ce projet sont l’agilité et la force de frappe "

Par Guillaume Trécan

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