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La Lettre des Achats - Janvier 2020 N°289
Janvier 2020

Marchés

Enquête

Emballage : sur un air de plastique « bashing »

Sur un air de plastique « bashing »

Témoignages

Vincent Chauvet - Responsable des achats d’emballage - Fleury Michon
« Entre 3 et 4 millions de barquettes bois par an »

Patrick Morvan - Directeur de la communication - Elipso
« C’est prématuré de parler de désamour pour le plastique »

Par Jean Chabod-Serieis

Sur un air de plastique « bashing »

Le plastique n’a pas la côte. Qu’elle soit réglementaire, légale, économique ou qu’elle relève de la RSE, l’obligation de diminuer cette matière honnie oblige les acheteurs à trouver des solutions répercutées sur leurs fournisseurs, producteurs d’emballage. Qui, de leur côté, y consacrent leur R&D et leurs innovations… tout en déplorant le "plastic bashing".

Pas de précipitation : la fin des plastiques à usage unique, ce sera pour… 2040. C’est le résultat de la loi anti-gaspillage votée en décembre par l’Assemblée Nationale. Alors que seuls 9 % du plastique mondial est recyclé, selon Greenpeace, la sensibilité médiatique et sociétale semble avoir atteint son paroxysme : le plastique est l’ennemi public n° 1. Mais pour de nombreux industriels, parmi lesquels les professionnels de l’emballage, cette haine collective – le « plastic bashing » – est une hypocrisie. « Il faut être réaliste, soutient Annette Freidinger, experte en emballages et maître de conférences associée à l’École nationale supérieure d’agronomie et des industries alimentaires (Ensaia) : en l’état, on ne peut pas se passer des emballages plastiques. Mais cette pression est positive, elle va accélérer la R&D, notamment vers les bio polymères dont le but est de remplacer les polymères fossiles. Attention cependant : certains de ces bio polymères, issus notamment du bambou, viennent de l’autre bout du monde ; leur bilan carbone n’est donc pas meilleur qu’un polymère basique produit en France. »
Les biopolymères figurent parmi les multiples pistes issues de la R&D sur les solutions alternatives : recyclage chimique, enzymatique, ou par pyrolyse sont autant de pistes explorées par l’industrie sans qu’aucune pour l’instant n’ait scalé (produire à une échelle suffisamment grande pour rester bénéficiaire).

Plastique produit dans le monde : 400 millions de tonnes par an


Les biomatériaux (à base de bambou, de canne à sucre, d’amidon de maïs, etc.) sont souvent plus chers. « Une des solutions pour les industriels, est donc de réduire le poids des emballages, constate Ghislain Réquillart, directeur de HSE Optimisation, cabinet de conseil spécialisé dans la gestion des déchets. Il est aussi possible de se tourner vers les mono-matériaux, plus facilement valorisables, la réduction des suremballages, ou encore l’impression directement sur le paquet. » Le consultant rappelle qu’en 1950, seules deux millions de tonnes de plastique étaient produites annuellement dans le monde, contre 400 millions de tonnes aujourd’hui.
La plus grande part du plastique sert aux emballages et il représente à lui seul un peu plus de 10 % des déchets mondiaux. Problème : le plastique représente 80 % des déchets présents dans les océans. « Plusieurs grandes marques ont modifié leurs produits, rappelle-t-il : Volvic a sorti une bouteille en RPET (un polyéthylène recyclable), Danone a revu son pot de yaourt pour en réduire le poids. Mais de tels changements sont longs car il faut que l’industriel investisse dans son outil de production. »

Investissement dans la chaîne de production


Owens-Illinois, groupe américain spécialiste de l’emballage verrier, est sur cette voie. « Nous fabriquons et emballons une bouteille sur deux dans le monde » aime résumer Romain Perminjat, le responsable achats packaging pour l’Europe. Son périmètre achat recouvre deux segments, pour les 34 sites de production européens du groupe. Le One Way (du carton et du film plastique recouvrant les palettes) pour environ 50 millions d’euros par an ; et le Returnable (des emballages destinés à réintégrer la chaîne de production tels que les Plastic Layer Pads, ces plaques semi-rigides qui séparent deux couches de bouteilles sur une palette) également pour 50 millions d’euros par an.
L’investissement dans l’outil de production va bientôt démarrer. « Nous avons récemment investi dans les fours verriers, sur nos sites de production. Dans une logique de TSC (Total System Cost), nous regardons maintenant comment investir pour améliorer les machines qui consomment le plastique pour emballer les palettes. Nestlé et Heineken nous ont demandé explicitement d’améliorer notre consommation de plastique : nous avons donc demandé à nos fournisseurs ce qu’ils pouvaient faire pour atteindre du 85 microns d’épaisseur de film là où nous avions pour le moment du 100 microns. » Et à chaque micron gagné, c’est une dépense en moins pour Romain Perminjat, « économie que nous partageons avec nos clients en fonction des contrats ».

Une exigence répercutée de clients en fournisseurs


La conversion de l’emballeur verrier est donc fortement stimulée par ses clients : « depuis deux ans, je vois nettement augmenter les demandes de réduction plastique dans les préoccupations de nos plus grands clients, comme Danone ou Coca-Cola. Leurs acheteurs ont dans leurs objectifs RSE (Responsabilité sociétale des entreprises) une réduction de l’impact carbone qu’ils intègrent dans la négociation. Nos commerciaux nous remontent ces demandes. »
Sentant que le marché consommateur lui-même se fait de plus en plus pressant, Owens-Illinois se lance sur trois pistes en même temps : « 1) pour éviter le double houssage de film sur nos palettes finies, dont les contraintes transports sont fortes, nous avons augmenté l’épaisseur du film de 120 à 140 microns. Un seul passage suffit désormais. Pour les transports moins exposés, nous avons réduit nos épaisseurs de films de 10 à 15 %. 2) Nous incorporons du plastique recyclé : sur le bottom film (qui recouvre la palette bois) nous atteignons 20 % de recyclé depuis 2016. Sur la housse – le film qui recouvre nos bouteilles – nous sommes encore en phase de test parce que nous avons affaire à des plastiques mélangés, ce qui ne facilite pas le recyclage. 3) Nous investissons dans l’outil de production. »

Fournisseurs proactifs… et fournisseurs réticents


Les achats d’Owens-Illinois (60 personnes sur l’Europe) sont « pivots », à la croisée des remontées terrain des commerciaux, du Manufacturing et des innovations fournisseurs. « Dans l’industrie du plastique, tous les gros faiseurs sont dans une démarche éco-responsable d’anticipation : ils ne veulent pas que des clients comme Owens-Illinois se désengagent mais qu’ils s’adaptent avec eux. » C’est pourquoi la démarche auprès des fournisseurs a été décisive. « Nous avions jusque-là une vision de marché de commodités (acheter au mieux-disant), désormais dépassée par la priorité de réduire l’impact carbone pour nos clients. Pour répercuter cette demande client, nous devons passer au crible notre base fournisseurs pour voir qui peut s’y adapter : certains sont proactifs, d’autres carrément réticents à changer leur chaîne de production. »
Pour accélérer le processus, le responsable achat collabore sur le packaging avec un ingénieur en développement fournisseur. « C’est une nouvelle fonction, copiée-collée du secteur de l’automobile : il est sur le terrain avec les fournisseurs, et nous aide à choisir les partenaires. »
Ce lien efficace entre la direction achats et la direction packaging (lorsqu’elle existe) n’est pas uniforme dans l’industrie. « C’est là que la fonction achats s’oppose au packaging, juge Annette Freidinger. Parfois les suggestions écologiques – et notamment de baisse des plastiques – des départements emballage sont contrecarrées soit par le Marketing qui n’a pas opéré sa mutation écologique complète et pratique encore, ici et là, le green washing ; soit par les Achats, pour le coût que cela représente et par crainte d’une instabilité dans l’approvisionnement. C’est là que l’éco-conception de l’emballage – obligatoire depuis 1994 – intervient : si l’éco-conception est correcte, c’est à ISO fonctionnalité, c’est-à-dire qu’elle ne nécessite pas de changement d’outil mais une réduction de matière à la source. »

La Chine cesse ses importations de déchets


Si la source compte pour les acheteurs d’emballage, pour boucler la boucle, l’autre bout de la chaîne compte tout autant : le recyclage et le traitement des déchets. Or, le marché est bouleversé depuis le 1er janvier 2018 par la fermeture du marché chinois de traitement des déchets. Tous les pays européens envoyaient jusque-là leurs déchets valorisables mais non-recyclables vers l’Empire du Milieu, qui avait développé une filière suffisamment variée pour traiter le plus grand nombre (600 000 tonnes par mois en 2016). Les conséquences se font sentir sur les pays voisins : la Malaisie a triplé ses importations de plastique depuis 2016, pour atteindre 870 000 tonnes en 2018. En Indonésie, les importations de déchets plastiques ont augmenté de 56 %, au Vietnam de 50 % et en Thaïlande… de 1 370 %, selon des données commerciales rapportées par le
Financial Times.
« La filière recyclage est très compliquée en ce moment, constate Ghislain Réquillart. La Chine était le plus gros importateur de déchets valorisables : plus de 50 % de ceux produits en Europe ! Le transport ne coûtait pas grand-chose puisque ces déchets servaient de lest aux grands navires commerciaux qui rentraient en Asie. Plus anecdotique : la Turquie refuse de plus en plus nos métaux recyclés. La France et les autres pays européens se retrouvent donc avec des gisements énormes de déchets soi-disant recyclables mais que la technologie hexagonale ne sait pas recycler aujourd’hui ; ils finissent donc en incinérateur. » Le marché de la valorisation – le rachat de déchets pour une autre utilisation (recyclage, biomasse, etc.) – s’est effondré avec la décision chinoise.
Pour les industriels, c’est un manque à gagner. « Il y a deux ans, le PET utilisé se rachetait encore 250 euros la tonne, précise le consultant. Il se rachète désormais à 60 euros la tonne. La tonne de carton utilisé valait 120 euros, contre à peine 40 euros aujourd’hui. » Owens-Illinois valorise ses plastiques usagés depuis vingt ans. « L’abondance de déchets sur le marché français du jour au lendemain a provoqué un effondrement, déplore Romain Perminjat. De 350 euros la tonne de Polyéthylène (PE), nous sommes passés à 200 euros. Mais je constate que ces récentes évolutions ont réorienté le business de certains acteurs, je pense aux producteurs de plastique comme Barbier ou Coveris et dans une bien moindre mesure RKW : ils ont développé en régie des filières de récupération pour réincorporer leurs matériaux usagés dans leurs matériaux neufs. À plus grande échelle, je constate aussi que quasiment tous nos fournisseurs se sont mis à regarder de plus près la récupération des déchets, même si ce n’est pas leur activité principale : certains ont développé des partenariats avec des acteurs spécialisés tels que Paprec ou Veolia pour valoriser ce gisement-là. »
Owens-Illinois Europe travaille dans cet esprit. « Aujourd’hui notre PE usagé part en Italie alors que nous pourrions nous en resservir. Notre objectif, dans les cinq ans, est d’intégrer à nos contrats clients et fournisseurs des clauses pour développer des boucles de réutilisation, dans un but d’économie circulaire. »

Déchets : le millefeuille français


« La fermeture du marché chinois n’a que peu d’impact sur les directions en France, estime de son côté Annette Freidinger, hormis pour le prix de revient de leurs déchets. » En revanche, les évolutions du marché européen de la gestion des déchets et du recyclage vont vite avoir un impact sur les achats. « Le coût de traitement du déchet ultime devrait doubler d’ici cinq ans, estime Ghislain Réquillart. La situation est complexe : d’un côté les producteurs sont tenus de séparer les déchets valorisables, et de l’autre, le marché de la valorisation sature, du fait de la fermeture du marché chinois et du manque de filières locales. » En effet, la réglementation hexagonale évolue pour favoriser le recyclage et réduire de 50 % les déchets admis en installations de stockage (enfouissement) d’ici 2025.
Plusieurs mesures ont été prises : l’interdiction de matière valorisable (papier/carton, métal, plastique, verre, bois) dans les déchets ultimes ; en cas de non-respect, le producteur écope d’un déclassement total de la benne au prix de 151 euros la tonne. Coté fiscalité, la TGAP (Taxe générale sur les activités polluantes) va augmenter de plusieurs dizaines d’euros par tonne sur les cinq prochaines années. En parallèle, plusieurs centres d’enfouissement ont fermé et pour les autres, les quotas autorisés ont été revus drastiquement à la baisse. « Ces centres augmentent mécaniquement le coût de traitement du DIB (déchet industriel banal) en mélange. Ces deux actions ont un impact direct sur le prix de traitement du déchet non valorisable. »
Alors que faire ? « Il faut revoir l’ensemble de la chaîne qui va générer du déchet ultime, conseille le consultant. D’abord en travaillant sur les choix d’achat pour limiter l’arrivée de déchets ultimes, puis sur le process interne pour permettre une séparation fluide et un conditionnement pratique des matières valorisables. Il restera ensuite à trouver le prestataire ou la filière de valorisation qui disposera des solutions techniques et logistiques appropriées à chaque site. » Un défi, le déchet restant une contrainte pour beaucoup d’entreprises qui ne disposent souvent que d’une benne ou d’un compacteur pour stocker l’ensemble de leurs déchets.
Portraits

Annette Freidinger
Experte en emballages et maître de conférences associée, Ensaia

" Il faut être réalistes : en l’état, on ne peut pas se passer des emballages plastiques "


Romain Perminjat
Responsable achats packaging Europe, Owen Illinois

" Quasiment tous nos fournisseurs se sont mis à regarder de plus près la récupération des déchets "


Ghislain Réquillart
Directeur, HSE Optimisation

" Le coût de traitement du déchet ultime devrait doubler d’ici cinq ans "

Marché mondial : le plastique poursuit sa croissance
Le plastique, en baisse ? Les chiffres du marché mondial de l’emballage montrent tout le contraire, avec des chiffres de croissance dépassant les 3 % de hausse chaque année.
Le chiffre d’affaires mondial du secteur de l’emballage (tous matériaux confondus) était de 851 milliards de dollars en 2017 et serait de 1 000 milliards de dollars en 2023, d’après l’Observatoire All4Pack, salon français de l’emballage (Comexposium). Mais ces chiffres ne sont pas homogènes d’un continent à l’autre puisque « l’Asie affiche le taux de croissance le plus élevé, tiré par Chine et l’Inde. La Chine seule devrait peser pour près de 48 % dans la croissance de la consommation mondiale d’emballage en 2022. »
Et le plastique là-dedans ? La consommation mondiale d’emballages en plastique rigide atteindrait 200 milliards de dollars en 2022, avec une croissance annuelle de 3,7 % en Europe et de 5,8 % en Asie. Les plastiques flexibles connaîtront une plus forte croissance que les papiers flexibles et complexés. Spécifiquement, le marché des films à haute barrière, estimé à neuf milliards de dollars en 2016, atteindrait 11,32 milliards de dollars en 2021.

Par Jean Chabod-Serieis

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