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Par Audrey Fréel

Matières premières : faire face aux tensions

Cette année, certains marchés feront face à une volatilité des prix et à un risque de rupture d’approvisionnement, la demande étant plus forte que la production. Pour les directions des achats, tout l’enjeu réside dans le fait de mettre en place une stratégie adaptée pour maîtriser au mieux les risques.

Pour 2019, plusieurs directeurs achats et analystes ont pointé des risques de tensions sur certains marchés de matières premières. A commencer par le pétrole, dont les prix devraient flamber. « Au cours de l’année, nous devrions observer une hausse du prix du pétrole par rapport à l’année passée avec un prix du baril de pétrole WTI qui devrait s’élever autour de 61 à 65 dollars. Cela pourrait notamment être dû aux sanctions américaines sur les exportations iraniennes de pétrole ou encore à l’organisation du prochain G20 en juin prochain qui pourrait imposer des limitations de production », analyse Frédéric Fayol, Associate Partner au sein de la practice Achat chez IBM France. Avant d’ajouter : « Les compagnies pétrolières saoudiennes, comme Saudi Aramco, devraient faire de plus en plus de trading – à six millions de barils par jour en 2020 contre quatre en 2018 – pour accroître leur profitabilité, ce qui entraînera une volatilité des prix du pétrole ». Cette hausse des prix pourrait impacter les groupes qui se procurent leurs matières premières aux quatre coins du globe.
« Nous craignons une hausse du prix du baril de pétrole car nous achetons dans différentes zones au niveau mondial. Cela pourrait nous impacter en termes de logistique et notamment au niveau du transport des matières premières produites dans certains pays, comme en Inde », confirme Hugues Sorez, directeur des achats du cimentier Vicat (1,4 milliard d’euros d’achats en 2018 et une centaine d’acheteurs).
Dans les années à venir, le marché du négoce de pétrole pourrait également être bouleversé par l’arrivée de nouvelles technologies. « Les nouvelles technologies, comme la blockchain, pourraient permettre d’accélérer et de sécuriser les transactions de pétrole brut et d’en réduire potentiellement les frais », confirme Frédéric Fayol.
Par voie de conséquence, le marché du gaz devrait également être chahuté au cours de l’année. « Le prix du gaz risque d’augmenter en Asie car la Chine devrait avoir moins recours au charbon et utiliser davantage de gaz. Cela pourrait avoir des répercussions sur le marché mondial si la production de gaz est insuffisante », explique Didier Julienne, expert en matières premières pour l’industrie.

Incertitudes sur certains métaux


Du côté des métaux, les risques de tension sont très palpables sur certains marchés, en particulier le cuivre. Ce dernier est utilisé dans des secteurs en pleine croissance, comme la conception de voitures électriques, la construction de nouveaux bâtiments ou encore les objets connectés. « Le cuivre pourrait subir des tensions car la production annuelle mondiale est plutôt stable, alors que la consommation continue d’augmenter. Cela pourrait entraîner une inflation des prix », estime Didier Julienne. Le développement des véhicules électriques pourrait également impacter certains métaux critiques, notamment le cobalt, le lithium, les terres rares, le graphite ou encore le manganèse. Didier Julienne pointe également des incertitudes sur le marché de l’aluminium, en raison de possibles sanctions américaines sur le producteur d’aluminium russe Rusal. « Cela pourrait engendrer des tensions en Europe car Rusal est le premier fournisseur de bauxite (le principal minerai permettant la production d’aluminium, ndlr) sur le Vieux-Continent », explique-t-il. Par ailleurs, le gouvernement Trump a imposé des taxes de 10 % sur l’aluminium importé aux États-Unis par l’Union européenne, le Canada et le Mexique.
« Pour les autres grands métaux, comme le nickel et le zinc, je ne perçois pas de tension car la production est capable de répondre à la demande actuelle. Le marché du zinc est en train de se stabiliser après avoir subi des tensions au cours des trois dernières années », poursuit Didier Julienne. Un avis partagé par Frédéric Fayol : « Le prix du zinc devrait être revu à la baisse en 2019 car beaucoup d’opérateurs de mines de zinc ont récemment augmenté leur capacité, notamment en Australie ».
Le marché de l’acier devrait également bénéficier d’une accalmie en 2019. « Depuis quelques mois, nous observons de belles opportunités sur l’acier, dont le prix a baissé. Nous achetons beaucoup de matériel à base d’acier donc nous n’anticipons pas de hausses de prix inquiétantes en 2019 pour nos achats de production », commente Hugues Sorez.

Risque de pénurie sur les composants électroniques


Les fabricants de composants électroniques ont également eu du mal à encaisser la forte demande tirée par les marchés de la voiture électrique et des objets connectés. « Certains composants électroniques font face à des risques de pénurie, en raison d’une explosion de la demande. Les délais d’approvisionnement peuvent parfois dépasser six mois, notamment pour les composants de puissance qui se retrouvent dans une situation de raréfaction », pointe Frédéric Thielen, directeur des achats de du groupe d’électroménager Brandt (dans le giron du conglomérat algérien Cevital depuis 2014) et de la filiale Industrie de Cevital (500 millions d’euros d’achats en 2018 et 45 personnes aux Achats).
Une situation complexe, d’autant que le groupe évolue dans un domaine qui demande une certaine agilité. « Le secteur des biens de consommation est très concurrentiel et subit une forte pression des consommateurs. Nous devons donc être agiles dans nos processus achat », relate Frédéric Thielen. Pour limiter les risques de pénurie et contrôler les stocks, le directeur des achats développe des stratégies adaptées aux différents types de composants électroniques. « Sur certains composants, nous sommes dans une logique de reconception des produits et/ou de remise en concurrence des fournisseurs. Pour les composants peu coûteux, comme les résistances, nous pouvons être amenés à réaliser des stocks avancés », confie-t-il.

Des marchés soumis à de fortes concurrences


L’équipementier ferroviaire américain Wabtec (2,3 milliards d’euros d’achats et 400 personnes aux Achats) a également été perturbé par une forte demande sur le marché de l’automobile. « Nous avons observé des tensions en 2018 sur le marché des roulements, principalement dûes à une forte demande du secteur automobile d’une part, ainsi que des tensions sur certaines catégories de Fonderies en Europe et en Chine », explique François Gambier, directeur des achats matières premières et composants. « La demande provenant du secteur automobile ralentit, cela devrait donc libérer de la capacité en 2019 pour notre activité dédiée aux roulements. Nous sommes donc plus sereins et observons moins de difficultés sur ce marché en termes de capacités et de hausse de prix », précise-t-il tout de même.
Dans un tout autre domaine, le secteur pharmaceutique fait face à une forte concurrence à l’achat pour les matières premières nécessaires à la conception de médicaments biologiques. « Nous développons de plus en plus de médicaments issus des biotechnologies, comme les anticorps ou des produits issus de thérapies cellulaires, dont la production provient d’organismes vivants. Nous sommes donc amenés à acheter certains composants (cellules, ADN, lentivecteurs…) à des sous-traitants qui sont en général de petites entreprises très innovantes. Ces dernières font face à une demande croissante au niveau mondial et n’ont pas forcément les capacités pour y répondre. Il y a donc un fort risque de rupture d’approvisionnement », détaille Jean-Louis Collange, directeur des achats du laboratoire pharmaceutique Servier (montant des achats pour la partie princeps : 1,34 milliard d’euros, et 102 personnes aux Achats). En 2019, la direction des achats de Servier compte développer des processus plus adaptés à ce type de fournisseurs. « Nous souhaitons travailler de façon plus agile avec ces startups », révèle Jean-Louis Collange.
Par ailleurs, les industriels de la pharmacie, des cosmétiques et du parfum subissent aussi une forte concurrence sur certains marchés de matières premières naturelles, entraînant des risques de ruptures d’approvisionnement. « Les industriels font face à une forte demande des consommateurs pour des matières premières naturelles. Or, il existe actuellement une très forte concentration du marché avec essentiellement deux grands groupes, Givaudan et IFF, qui exploitent des matières premières naturelles pour des clients en pharmacie, cosmétique, parfum et aromathérapie », relate Frédéric Fayol.

Des approvisionnements perturbés par les aléas climatiques


Toujours dans le domaine pharmaceutique, les laboratoires peuvent également être impactés par des problèmes d’approvisionnement sur les matières premières nécessaires à la fabrication de médicaments chimiques. « Par exemple, le Daflon, qui est un de nos produits phare, est issu de l’hespéridine qui est contenue dans les orangettes avant maturité. La production de ces dernières, qui vient majoritairement de Chine, peut être facilement impactée par des variations climatiques (pluie, tornade, sécheresse, etc.) », illustre Jean-Louis Collange.
Les aléas climatiques inquiètent également l’industrie alimentaire. « Certaines directions achats étudient attentivement les effets des perturbations climatiques sur le blé et l’orge notamment », confirme Frédéric Fayol. Même problématique dans le secteur des matières plastiques. « Certains fournisseurs de matières plastiques possèdent des usines dans des zones à forts risques climatiques, notamment à Houston (Texas) où les risques de cyclone sont importants. D’autres utilisent le Rhin pour transporter de la matière. Ce dernier s’étant asséché fortement, la circulation n’a pas pu se faire. Nous prenons désormais en compte ce critère dans la mesure des risques fournisseurs », informe Philippe Babou, directeur des achats de l’équipementier automobile et industriel A Raymond (voir son témoignage).

Maîtriser les risques


Dans un contexte de tension sur le marché des matières premières, les directions des achats doivent mettre en place des stratégies adaptées pour maîtriser au mieux les risques. « Il est essentiel d’évaluer les risques en amont (performance des fournisseurs, maîtrise de leur processus de production, risque climatique, géopolitique, etc.) et d’étudier la possibilité de substituer les matières premières (en regardant les alternatives, le temps que pourrait prendre la substitution ou encore si l’outil de production est capable d’utiliser d’autres qualités de matières premières que celles initialement prévues) », conseille Frédéric Fayol. L’équipementier A Raymond, qui fait face à des risques de pénurie sur le marché du polyamide, a notamment recours à des alternatives pour certaines matières premières.
Mais la substitution s’avère parfois complexe, comme l’explique Jean-Louis Collange : « Dans le secteur pharmaceutique, il est très difficile de substituer une matière première car cela demande beaucoup de démarches, notamment aux niveaux réglementaire et qualité ». En effet, les cycles de développement des médicaments sont longs et coûteux et répondent à des normes de qualité très strictes. Les laboratoires ont donc tendance à signer des contrats à long terme avec leur fournisseur de matières premières.

Développer les relations avec les fournisseurs


Pour pallier les risques de rupture d’approvisionnement de matières premières, plusieurs directions achats axent également leurs efforts sur le développement des relations avec leurs fournisseurs. « Nous voulons instaurer un esprit partenarial avec nos sous-traitants. Nous souhaitons les aider à faire face aux défis qu’ils peuvent rencontrer et ainsi anticiper un certain nombre de problèmes », souligne Jean-Louis Collange. Et d’ajouter : « Nous avons également une volonté de diversification de notre panel de fournisseurs. Nous développons notamment les doubles sources d’approvisionnements ».
Une stratégie de développement d’alternative également adoptée par le cimentier Vicat. « Nous essayons de développer les doubles sources d’approvisionnement afin de ne pas être trop dépendants de certains fournisseurs », indique Hugues Sorez. De son côté, Didier Julienne conseille aux directeurs achats de contractualiser directement avec les producteurs de matières premières. « Par exemple, lorsqu’un groupe achète une pièce en métal, il pourrait être intéressant de négocier un contrat avec le producteur de métal puis mettre en place un contrat de fabrication à façon avec le distributeur des pièces. Les risques de tension sont ainsi mieux maîtrisés », précise l’expert en matières premières.

Former les équipes


Une bonne maîtrise des risques passe également par une sensibilisation des acheteurs. « Aujourd’hui, il est très important que nos acheteurs comprennent bien la chaine de valeur de nos marchés et les risques inhérents. Ils doivent être capables de trouver les meilleures solutions nous permettant d’être livrés dans les temps et de travailler sur le relationnel avec les fournisseurs », affirme Philippe Babou.
Des propos corroborés par le directeur des achats de Wabtec : « Nous souhaitons que nos acheteurs, et notamment les catégorie managers, soient capables de différencier les fournisseurs avec lesquels il est suffisant d’avoir une démarche tactique et opportuniste et ceux avec lesquels il est plus intéressant ou nécessaire d’instaurer une relation partenariale. Nous voulons également développer de façon plus systématique les contrats à long terme afin d’avoir une visibilité sur les prix et les volumes », explique François Gambier. Même stratégie pour le cimentier Vicat : « En 2019, nous souhaitons doubler la part des contrats à long terme », confie Hugues Sorez.
Les tensions observées sur de nombreux marchés de matières premières poussent les directions achats à réajuster leur stratégie afin de maîtriser au mieux les risques de rupture d’approvisionnement.
Portraits

Hugues Sorez
Directeur des achats, Vicat


" Depuis quelques mois, nous observons de belles opportunités sur l’acier "




Frédéric Thielen
Directeur des achats, Brandt et filiale industrie du groupe Cevital


" Certains composants électroniques font face à des risques de pénurie, en raison d’une explosion de la demande "




Jean-Louis Collange
Directeur des achats groupe, Servier


" Nous voulons instaurer un esprit partenarial avec nos sous-traitants "




François Gambier
Directeur des achats matières premières et composants, Wabtec


" Nous voulons développer de façon plus systématique les contrats à long terme "

Par Audrey Fréel

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