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La Lettre des Achats - Octobre 2020 N°297
Octobre 2020

Management

Par François Le Roux

Les Achats chiffrent la crise

Plus ou moins impactées selon leur secteur d’activité par le Covid, les directions achats préparent leurs budgets 2021 avec des stratégies souvent revisitées par rapport aux années passées. L’objectif dans l’immédiat est de se relever du confinement pour assurer la pérennité de leur entreprise et de se préparer à un avenir pavé d’incertitudes, une seconde vague d’ampleur de la pandémie demeurant une menace forte.

Avec le confinement et la quasi mise à l’arrêt de l’économie mondiale durant quatre mois, l’année 2020 servira difficilement de référentiel aux directeurs achats pour bâtir leurs budgets 2021. « Aujourd’hui, les Achats sont pris entre le marteau et l’enclume. Ils s’interrogent sur leurs priorités, avec d’un côté une pression grandissante pour générer des économies afin de soutenir la santé financière de leur entreprise et, de l’autre côté, la nécessité de préserver leurs fournisseurs pour assurer la continuité de leurs approvisionnements et faire tourner leurs usines » estime Guillaume Gardy, Partner et Associate Director chez BCG.

Ne pas se servir du Covid comme prétexte


La réponse apportée à ce dilemme varie largement en fonction des secteurs d’activité. Pour les entreprises ayant limité la casse, le Covid n’a en l’occurrence pas vocation à servir d’alibi pour engager de nouveaux plans d’économies. Nicolas Meauzé, directeur des achats de Pernod Ricard (3 milliards d’euros d’achats et 200 personnes aux Achats), indique à ce titre rester sur la ligne directrice fixée avant la crise : « les programmes d’économies et la "value ingineering" engagés avant la pandémie restent d’actualité et sont actés dans nos budgets. » « Notre approche ne vise en aucun cas à aller chercher de l’extra sous prétexte de Covid. Notre volonté est de sécuriser nos fournisseurs au niveau international pour assurer nos sources d’approvisionnement sur le long terme », précise Nicolas Meauzé.
Dans les secteurs ayant vécu un véritable trou noir, comme le tourisme, la survie des entreprises impose au contraire des choix sans concession. « L’objectif fixé par notre direction générale est le maintien de l’emploi. La contrepartie pour nos établissements est de mettre les bouchées doubles pour optimiser au mieux leurs charges d’exploitation. Selon les postes, ces réductions oscilleront entre 5 % et 10 % contre des baisses de 2 % à 3 % habituellement » explique un directeur achats d’un grand groupe hôtelier souhaitant garder l’anonymat.

Une maîtrise des dépenses omniprésente


Maigre lot de consolation, la pandémie aura contribué à limiter la facture matières premières. « Notre budget a été planifié en février, avant la crise du Covid, Eureden travaillant sur un exercice décalé débutant en juillet. Malgré le confinement et la pandémie, notre objectif est de le tenir. Nous serons en cela aidés par des hausses des prix des matières premières globalement moins importantes que prévu du fait de la pandémie » indique Mathieu Bonnafous, directeur des achats de ce groupe coopératif né en janvier dernier de l’union des coopératives Triskalia et Groupe d’Aucy (450 millions d’euros d’achats et 20 personnes aux Achats). Cependant Mathieu Bonnafous relativise les effets d’aubaine liés à la pandémie : « Les négociations dans le cadre de nos appels d’offres ayant été ajournées, faute de séances de qualification des produits en usine pour cause de Covid, une partie de nos économies programmées sera décalée dans le temps. De même, si avec le Covid, nous devrions aller au-delà de nos fortes ambitions sur l’optimisation des dépenses de déplacements, la facture des produits de protection de la personne aura un impact négatif ».
Mais pour l’ensemble des directions achats, la maîtrise des budgets ne se limite pas à actionner le seul levier des prix. « Au-delà des réductions de prix et de coûts unitaires, notre action portera sur la diminution des unités consommées. Avec les responsables d’établissement et nos métiers, nous allons réexprimer nos besoins pour réduire leur cahier des charges et générer des économies d’usage » explique encore ce directeur des achats d’un grand groupe hôtelier, insistant toutefois sur le fait que « dans tous les cas, l’objectif absolu est de maintenir la qualité perçue par nos clients. C’est un impératif dans le monde du luxe ».
En cette période de crise où aucune économie potentielle n’est à négliger, l’optimisation des stocks figure également dans la ligne de mire. « Pour notre budget 2021, la priorité est d’être au plus juste de la consommation et de maîtriser nos stocks. Mais c’est un jeu d’équilibriste. Il faut stocker pour éviter les blocages sans toutefois trop stocker pour éviter les surcoûts. Notre approche prendra la forme d’un processus par itérations successives étalées sur l’année » déclare Nicolas Meauzé.

Des approches différenciées par catégories d’achats


Si les plans de performances 2021 couvrent l’ensemble des catégories achats, l’ampleur de la rigueur budgétaire reste néanmoins à géométrie variable. Guillaume Gardy évoque en l’occurrence une « approche très "démoyennisées" selon les catégories, les moins stratégiques étant au cœur des programmes d’économies ». Avec la montée en maturité des achats ces dernières années, les achats indirects étaient déjà tout particulièrement dans le viseur.
« Sur les achats indirects, notre stratégie est de renforcer la maîtrise de nos dépenses. Notre première ambition est d’optimiser notre panel de 1 500 fournisseurs. Un patron des achats indirects a été nommé fin 2019 pour piloter le sujet » déclare Laurent Belloni directeur des achats chez le fabricant de meubles Schmidt groupe (374 millions d’euros et 14 personnes aux Achats), dont l’activité est soutenue depuis la sortie du confinement et les ambitions fortes pour l’exercice 2021, avec un carnet de commandes garantissant d’ores et déjà une pleine activité pour les six premiers mois de l’année à venir.
Dans les secteurs en difficulté en revanche, il n’est pas question de moyennisation. « L’ensemble de notre panel fournisseurs est potentiellement concerné par la renégociation des contrats en vue de la réduction de nos charges d’exploitation. Nous n’avons aucun tabou. Les prestations intellectuelles de type avocats, fiscalistes, sur lesquelles nous ne sommes jamais intervenus, vont être passées au crible. De nouveaux appels d’offres et rounds de négociation vont être lancés. Le déploiement de contrats multiservices, dans le cadre par exemple de la maintenance de nos bâtiments, au niveau des ascenseurs ou de la plomberie, va parallèlement s’accélérer » avertit le directeur des achats du groupe hôtelier. « Peu courant dans nos pratiques achats, toutes nos factures fournisseurs vont être auditées pour vérifier que les accords globaux sont localement respectés, avec à la clé des gains de productivité attendus dans le cadre de notre nouveau budget », rajoute-t-il.

La digitalisation au cœur de la construction budgétaire


Pour gagner en efficacité dans la préparation du prochain exercice budgétaire, en disposant par exemple de la bonne information au bon moment, la digitalisation des process achats a constitué un précieux allié. « Pour assurer la maîtrise de notre budget, la digitalisation et l’IA sont au cœur de nos process. Le digital doit nous aider à identifier au plus juste nos besoins de consommation et fluidifier notre supply chain. Le Covid a au moins eu cet avantage de démontrer la valeur de notre plan Transform and accelerate, qui entre dans sa troisième année » explique Nicolas Meauzé chez Pernod Ricard.
Chez Schmidt groupe, Laurent Belloni met lui aussi en avant les atouts de la digitalisation, alors que la maîtrise des dépenses apparaît de plus en plus comme un incontournable avec le Covid : « dans l’entreprise étendue – c’est-à-dire l’ensemble constitué par nos fournisseurs, Schmidt Groupe et les réseaux Schmidt & Cuisinella – chaque euro doit être dépensé de façon responsable. Concrètement, cela signifie par exemple avoir des niveaux de stocks en cohérence avec ses volumes d’activité. Pour piloter nos 18 000 références articles matières, nous avons ainsi mis en place un suivi avec des outils digitaux, ce qui nous a déjà permis ces dernières années de réduire la valeur de nos stocks de trois millions d’euros ».

Le risque fournisseurs en tête des stratégies achats en 2021


Pour les achats stratégiques ou de production, la sécurisation des approvisionnements et la gestion du risque fournisseurs ont été placées cette année en tête des priorités dans les stratégies achats accompagnant l’élaboration des budgets, devançant une fois n’est pas coutume la maîtrise des dépenses. « Après nous être concentrés sur la sécurisation de notre sourcing durant la pandémie, notre attention se porte désormais sur nos fournisseurs à risque. Dans les six mois à un an à venir, des défaillances sont fatalement prévisibles. Cette vigilance nécessite d’être informé en continu de l’état de santé de nos fournisseurs, non pas pour les écarter – ce n’est pas du tout l’objet – mais pour mettre en place des mesures de sécurisation de l’approvisionnement par des points de suivi d’affaires plus régulier », déclare Mathieu Bonnafous.
Pour Schmidt groupe, cette stratégie visant à accompagner et préserver les fournisseurs pendant le confinement, en respectant notamment les délais de paiement contractuels, s’est ainsi révélée particulièrement payante pour assurer le net redémarrage de l’activité du groupe post-confinement. « Malgré une pénurie de l’offre face à une forte demande, les perturbations sur nos approvisionnements sont minimales. Nos fournisseurs répondent même présents pour accompagner la croissance de notre activité. Cette relation de confiance fondée sur un partage de la valeur créée nous permet de construire sereinement notre budget 2021 », salue Laurent Belloni.

Des relations achats fournisseurs pas toujours gagnant-gagnant


En cette période de fortes turbulences où certaines directions achats vont devoir lutter pour la pérennité de leur entreprise, la notion de gagnant-gagnant dans les relations clients fournisseurs tient plus du vœu pieu… chez certains, on est plus sur du « perdant-perdant ». « Quand tous les séminaires dans nos établissements sont annulés par nos clients, à l’autre bout de la chaîne, il nous est difficile, voire impossible, de garantir le même volume de commandes à nos fournisseurs. Nous sommes dans une phase où d’une certaine manière tout le monde est perdant » souligne un directeur des achats d’un grand groupe hôtelier, tout en certifiant : « notre stratégie de baisse des coûts n’a pas vocation à augmenter les dividendes ou les résultats de l’entreprise. C’est la survie de l’entreprise et les emplois de nos salariés qui sont en jeu ».
Montrer du doigt les seules directions achats serait toutefois réducteur. Des fournisseurs en position de force n’ont pas hésité à tirer quelques bénéfices des déséquilibres nés de la pandémie. « Travailler dans une relation de confiance avec nos fournisseurs reste plus que jamais essentiel. De fortes tensions ont été remarquées pendant le Covid, en particulier avec les transporteurs routiers. Mais c’est une exception », tempère Mathieu Bonnafous.

Une relocalisation de la supply chain à pas comptés


Dépassant le seul cadre des budgets 2021, la relocalisation des chaînes de production et d’approvisionnement devrait également s’inviter dans les stratégies achats à court et moyen terme. « Dans tous les secteurs, la question du juste milieu entre une supply chain globale et régionale se pose. Ce mouvement de relocalisation a commencé à se démocratiser avant même le Covid en s’appuyant sur l’industrie 4.0 qui permet aux pays avec un coût de main-d’œuvre élevé de redevenir compétitifs grâce à la digitalisation de leurs processus de production » avance Guillaume Gardy.
L’enjeu est également de privilégier des approvisionnements et fournisseurs éthico-responsables conformément à la demande des consommateurs. « Notre ambition est de construire une supply chain proche de nos communautés. Pour nos produits de packaging et de promotion, une attention toute particulière est portée à leur sourcing. Notre feuille de route prévoit en particulier d’arrêter d’acheter des produits à faible valeur ajoutée aux provenances lointaines » indique Nicolas Meauzé.
Face aux appels à la relocalisation, la volonté des directions achats n’est toutefois pas de réagir à chaud. D’une part, « nos arrêts de production sont essentiellement le fait de la situation en Europe de l’Ouest et non pas en Chine. À court terme, double sourcer nos approvisionnements dans les pays lointains n’a en outre pas de sens sur le plan économique » constate Nicolas Pommier, directeur des achats, Claas Tractor, tandis que Nicolas Meauzé rappelle la douloureuse expérience des fabricants français de masques : « Si la relocalisation est une nécessité, l’exemple des masques montre que cette stratégie nationale nécessite un encadrement politique fort. Nombre de fabricants ayant recentré leur production sur le "made in France" ont eu la désagréable surprise de multiplier les invendus face à la concurrence de masques à bas coûts en provenance de Chine ».
Seule certitude, une réflexion s’impose bel et bien à moyen et long terme, estime Nicolas Pommier, constatant que « les pays à coûts compétitifs ont commencé à perdre de leur attractivité ces cinq dernières années, si l’on réfléchit en coût global de revient pour un produit livré en bord de chaîne dans nos usines françaises. Les coûts de la gestion logistique, les éventuels stocks intermédiaires et les opérations de manutention font vite monter l’addition ».
Placés sous le signe de la résilience et l’agilité, les budgets achats 2021 ont donc pour mission de permettre de traverser cette crise. La fragilité de l’économie mondiale appelle toutefois à la prudence et limite les marges de manœuvre en cas de seconde vague du Covid !
Portraits

Nicolas Meauzé

Directeur des achats, Pernod Ricard

" Notre approche ne vise en aucun cas à aller chercher de l’extra sous prétexte de Covid "



Mathieu Bonnafous

Directeur des achats, Eureden

" Notre budget a été planifié en février, avant la crise du Covid, Eureden travaillant sur un exercice décalé "



Laurent Belloni

Directeur des achats, Schmidt groupe

" Dans l’entreprise étendue chaque euro doit être dépensé de façon responsable "



Guillaume Gardy

Partner et Associate Director, BCG

" Dans tous les secteurs, la question du juste milieu entre une supply chain globale et régionale se pose "

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