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La Lettre des Achats - Juin 2020 N°294
Juin 2020

Tendances

Conjoncture

Coronavirus : les Achats au cœur de la pérennité des entreprises

Les Achats au cœur de la pérennité des entreprises

Témoignage

Ghislain Passebecq - Directeur des achats - Nexter
« Toutes nos commandes engagées ont été maintenues »

Par François Le Roux

Les Achats au cœur de la pérennité des entreprises

Si, dans la crise du confinement, les Achats ont dû déployer tout leur savoir-faire pour assurer la continuité de l'activité. La nouvelle période qui s'ouvre, entre espoir de reprise voire de rattrapage et crainte de récession, promet un agenda perturbé aux directeurs achats par qui passent à la fois l'équilibre des relations avec les fournisseurs partenaires, celui de la trésorerie et certains projets de développement du monde d'après le Covid-19.

Pour les Achats, la période de confinement n’a pas forcément été synonyme d’inactivité. « Toutes nos équipes étaient en télétravail » indique Bernard Villepinte, directeur des achats du groupe de travaux publics NGE, qui souligne qu’« en dehors d’une dizaine de chantiers prioritaires, notre activité s’est arrêtée uniquement entre l’annonce du confinement, à la mi-mars, et le début du mois d’avril ». En revanche, ce bref arrêt des équipes sur le terrain n’a pas été de tout repos pour les Achats. « Un gros travail de simulation a été opéré pour anticiper les besoins de nos chantiers à un horizon de deux mois et être ainsi efficient quelle que soit la date de reprise de notre activité ».
Pour être opérationnelles, les entreprises ont par ailleurs couru après les masques et les gels hydroalcooliques. « Une acheteuse spécialisée dans les achats de prestations a consacré 30 % de son temps durant une semaine à faire du sourcing. Début avril, notre personnel était entièrement équipé » explique Jean-Luc Sturlese, directeur des opérations chez le spécialiste de la mécanique de précision Mecachrome.
Pour un groupe plus important comme NGE, « toute cette chasse aux approvisionnements des EPI Covid-19, notamment des masques, importés par nous-même de Chine, sur un marché très tendu, a mobilisé une quinzaine de collaborateurs du service achats pour le sourcing de nombreux fournisseurs nationaux et internationaux, les commandes, la logistique d’import et la distribution sur tous nos chantiers du territoire national et nos filiales à l’étranger (Afrique, Maghreb, Amérique du Sud, Moyen Orient…) » précise pour sa part Bernard Villepinte.

Sécuriser les approvisionnements en priorité


Selon les secteurs, la fin de cette période de confinement inédite ne signifie pas néanmoins une remontée à pleine charge des opérations. « Paradoxalement, notre activité commence à s’arrêter en cette période de déconfinement. Depuis l’appel au confinement du 17 mars, nos capacités de production ont continué à tourner à 50 %, afin d’honorer les commandes d’avant-crise et les besoins de nos clients. Mais désormais, le secteur de l’aéronautique est cloué au sol et les commandes sont en net repli » explique Jean-Luc Sturlese, directeur des opérations chez le spécialiste de la mécanique de précision Mecachrome, dont le chiffre d’affaires dépend à 80 % de l’aéronautique et qui table sur une baisse de 30 % à 40 % de ses achats en 2020.
Mais quel que soit l’horizon de reprise de l’activité, assurer la continuité de la supply chain est devenu prioritaire pour être en capacité de redémarrer à tout moment. « Dès le début de la crise, la mission première des achats a été de sécuriser nos approvisionnements et de soutenir nos fournisseurs pour assurer leur survie et permettre à nos usines de continuer à fonctionner » souligne Nicolas Meauzé, directeur des achats indirects groupe, de Pernod Ricard. L’urgence est ainsi d’analyser les conséquences de la pandémie et d’identifier les fournisseurs fragilisés pour le cas échéant leur venir en aide. « Toutes nos équipes d’exploitants et acheteurs sont en contact avec nos fournisseurs pour évaluer leur reprise d’activité et leur capacité à remplir nos objectifs et impératifs de délai de nos chantiers. En cas de signes de déficience, notre volonté est de travailler dans une logique de partenariat pour convenir conjointement des solutions à mettre en place. Avec une visibilité à cinq ans sur notre carnet de commandes nous pouvons leur garantir du chiffre d’affaires, à condition qu’ils soient en capacité de sécuriser nos approvisionnements » détaille Bernard Villepinte.

Maîtriser ses dépenses pour survivre


Après des semaines d’arrêt quasi-total de l’activité économique et une reprise qui pourrait être lente, la maîtrise des dépenses figure aussi au cœur des stratégies achats. « Les Achats (20 personnes à la contractualisation et performance fournisseurs) sont au cœur de la préservation de notre cash. Comme l’activité s’écroule, comprendre la demande de nos clients pour la traduire au plus juste de nos besoins et optimiser nos flux de commandes vers nos fournisseurs est essentiel pour éviter de rentrer des surplus de matière et d’accumuler de coûteux stocks. Il en va de la survie de l’entreprise » explique Jean-Luc Sturlese, chez Mecachrome.
Chez Pernod Ricard, Nicolas Meauzé met en avant « l’adoption d’une approche en budget base zéro : « cela va nous permettre de gagner en agilité et d’être plus innovant en concentrant nos dépenses sur nos besoins prioritaires, tout en continuant à investir ».
Une meilleure maîtrise des dépenses passe aussi par de nouvelles organisations achats. « Au-delà du contrôle budgétaire exercé par la Finance, les Achats vont optimiser leur organisation avec la multiplication du nombre de catégorie managers, en particulier en Europe. L’objectif est de parvenir à un contrôle et pilotage plus fin de nos dépenses. » explique Nicolas Meauzé qui assure que « aucun programme spécifique de réduction de coûts n’est engagé pour les prochains mois ou années ».
Mais ce qui est vrai chez Pernod Ricard ne l’est pas forcément dans l’aéronautique. « En cas de crise durable du secteur de l’aéronautique, la rationalisation de notre organisation va se poursuivre, y compris dans les Achats » prévient Jean-Luc Sturlese.
Le digital sera également au cœur de la préservation du cash. « Pour gagner en précision dans le pilotage de notre trésorerie, nos équipes développent des outils digitaux de BI pour exploiter au mieux les données de notre ERP Movex. L’objectif est de mieux évaluer nos dépenses et d’optimiser notre prévisionnel en identifiant au plus tôt les écarts pour lancer des mesures correctives et minimiser nos risques » explique le directeur des opérations de Mecachrome.

Pas de hausse des tarifs des fournisseurs pour le moment


L’optimisation des coûts fera également partie des armes anti-crise, en particulier dans les secteurs comme l’aéronautique où les prévisions les plus sombres n’envisagent pas un retour à la normal avant 2023. « Dans ce contexte, des baisses de nos coûts sont incontournables. Au-delà de l’optimisation de nos approvisionnements au plus près de nos besoins de production, les achats qui ne sont pas directement liés à notre activité, comme le hors production, vont être renégociés. Nous ne pouvons pas nous permettre par exemple de payer à 100 % des prestations de nettoyage de nos sites industriels quand seuls 30 % de leurs capacités sont utilisées » avertit Jean-Luc Sturlese, tout en ajoutant « nous allons rapatrier de la sous-traitance pour accroître notre volume d’activité et réduire notre coût marginal de production ».
Les mesures sanitaires et de distanciation sociale pourraient aussi engendrer des hausses de prix de la part des fournisseurs. « À ce stade, aucune renégociation de nos contrats cadres n’a été sollicitée par nos fournisseurs. Nous sommes sur les mêmes niveaux de prix qu’avant la crise » constate Bernard Villepinte. Pour être autorisées à reprendre leur activité, les entreprises ont d’ores et déjà été obligées de faire face à des dépenses non-prévues et budgétées. « Les surcoûts liés à la protection de nos équipes sont réels mais pas significatifs par rapport à notre chiffre d’affaires 2019 qui s’est élevé à 400 millions d’euros. Le coût des masques et des gels a été d’environ 100 000 euros pour nos 2800 employés. À cela, il faut ajouter 50 000 euros pour des dépenses telles que les flyers d’avertissement ou la décontamination des usines de manière régulière… » indique Jean-Luc Sturlese.

Des mesures sanitaires coûteuses dans le BTP


Un coût cela dit démultiplié pour une grande entreprise dans le secteur du BTP : « les surcoûts engendrés par la pandémie sont en cours d’évaluation mais devraient se chiffrer à plusieurs millions d’euros en 2020 pour un groupe comptant 12 500 employés, ayant réalisé 1,4 milliard d’euros d’achats en 2019. Au-delà des coûts directs comme les masques et EPI Covid-19, des formations ont été nécessaires dans le cadre de notre nouvelle organisation pour prendre en compte tous les gestes barrières... » précise pour sa part Bernard Villepinte.
La volonté de relocaliser gagne également les Achats. « Cette réflexion n’est pas née avec le Covid-19 et concerne également nos achats indirects. Nos achats directs, comme par exemple les bouteilles, sont déjà largement réalisés au plus proche de nos usines de production, que ce soit en Europe ou ailleurs. Nous travaillons avec nos fournisseurs pour les accompagner dans cette démarche » déclare Nicolas Meauzé, tout en lançant un appel aux pouvoirs publics : « Nombre de responsables des achats ont entamé cette réflexion depuis environ cinq ans. Mais seuls, les industriels ne réussiront pas. Les pouvoirs publics doivent se mobiliser pour nous aider à reconstituer un tissu industriel propice aux relocalisations. Beaucoup de services ou de matériaux de première nécessité vitaux pour produire ont de fait disparu en Europe ».
A défaut de relocaliser, les parades à l’excessive dépendance de l’Europe vis-à-vis de la Chine devraient se multiplier. « Même si 90 % de nos fournisseurs sont français, certains composants, par exemple dans la connectique ou les puces, peuvent dépendre de sources étrangères. À l’image du secteur médical, notre supply chain sera revisitée pour en renforcer encore la résilience, en augmentant les doubles sourcings et en étudiant des solutions de relocalisation » explique Ghislain Passebecq, directeur des achats, Nexter.

Les Achats, moteurs d'une réinvention du business


Au-delà de la gestion de crise, l’entrée dans le « monde d’après » impose aux entreprises et aux Achats de se réinventer. Chez Pernod Ricard, les canaux de vente en face à face, comme les bars, ont par exemple été complètement bousculés par la crise du coronavirus. De nouveaux modes de consommation doivent monter en puissance comme le «home-tainment» en s’appuyant plus que jamais sur la grande distribution ou en développant l’e-commerce. « Les achats indirects sont leaders au sein de Pernod Ricard dans cette stratégie. Nous challengeons le Marketing pour repenser nos services et produits, avec une démarche responsable favorisant les nouveaux matériaux. Notre développement dans l’e-commerce va par exemple consister à éviter les dérives comme la multiplication des emballages en carton, conformément à notre plan d’action « 2030 Sustainability & Responsibility » qui nous a déjà conduits à accélérer la suppression du plastique pour tous les objets promotionnels » détaille Nicolas Meauzé. Entre la gestion de crise du coronavirus et les aspirations du monde d’après, l’agenda des Achats risque d’être chargé !
Portraits

Jean-Luc Sturlese

Directeur des opérations, Mecachrome

" Les Achats sont au cœur de la préservation de notre cash "




Bernard Villepinte

Directeur des achats, NGE

" En cas de signes de déficience, notre volonté est de travailler dans une logique de partenariat pour convenir conjointement des solutions à mettre en place "



Nicolas Meauzé

Directeur des achats indirects groupe, Pernod Ricard

" Les pouvoirs publics doivent se mobiliser pour nous aider à reconstituer un tissu industriel propice aux relocalisations "

Par François Le Roux

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