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La Lettre des Achats - Septembre 2003 N°109
Septembre 2003

Tendances

Actualités

Marché de l’emploi aux achats
La crise touche aussi les acheteurs

Françoise Combelles, directrice des achats et de la logistique, RATP
“ Importer une véritable culture économique avec le recrutement externe ”

Les secteurs qui recrutent
Le public prend la main

Recrutements aux achats
Une inadéquation entre l’offre et la demande

Alcatel
Des économies de 15 à 20 % avec les enchères électroniques

Apeca
Une association pour le développement des cartes d’achats

Organisations achats en Europe
Des stratégies achats semblables sur le fond mais différentes dans la forme

Par Christine Sévillano

Marché de l’emploi aux achats

La crise touche aussi les acheteurs

Le marché de l’emploi aux achats ne fait pas figure d’exception dans la crise qui touche le recrutement. L’euphorie n’est donc pas au rendez-vous, comme le constatent les spécialistes que nous avons interrogés. Et ce, malgré un frémissement qui se fait sentir depuis début juin. Pourtant, quelques perspectives d’espoir se dessinent, notamment pour les achats hors production et dans des secteurs encore atypiques, comme le public qui s’ouvre peu à peu aux méthodes du privé.

L’économie connaît des difficultés indéniables et même si de nombreux analystes tablent sur un retour de la croissance pour cette rentrée, elle ne sera que progressive. Mais les entrepreneurs subissent une crise de confiance qui ne s’arrange pas au vu des indicateurs économiques : pour eux, aucune reprise n’est perceptible, ni à court terme, ni même à moyen terme. Une situation de crise ne devrait pas être en général synonyme de chômage pour les acheteurs. Bien au contraire : les entreprises cherchent à réduire leurs coûts plus qu’en temps normal et font pour cela appel aux professionnels de l’achat bien plus qu’à l’ordinaire. Les tendances actuelles n’indiquent pas pourtant que le marché de l’emploi aux achats soit très dynamique. « Il n’y a pas beaucoup de projets nouveaux dans les entreprises. Elles limitent les risques au maximum. Les acheteurs sont touchés comme les autres corps de métier. Ce qui signifie que nous sommes dans une crise profonde », explique Ghislaine Caire, consultante spécialisée dans le recrutement aux achats. « L’an dernier, à la sortie de notre promotion 2002, nous étions au plus bas pour les offres d’emploi aux achats », se souvient Gordon Crichton, directeur de l’Institut du management de l’achat industriel (MAI) de Bordeaux.
Certes, les acheteurs ne sont pas non plus en situation de licenciement et des embauches ont toujours lieu. Mais pas dans les mêmes proportions qu’au début des années 2000. « Il y a des entreprises, comme les équipementiers automobiles dont Valeo, qui sont soumises à un turnover important. Elles sont donc toujours demandeuses d’acheteurs, même si c’est dans des proportions moindres qu’auparavant », constate Natacha Tréhan, responsable de la formation initiale du DESS Management de la fonction achats de l’École supérieure des affaires (ESA) de Grenoble. Les profils recherchés ne semblent pas avoir changé : en général, les grands groupes veulent des acheteurs de 35 ans avec une formation achats, trois ans d’expérience et une connaissance des marchés du secteur qui caractérise le groupe (sidérurgie, plasturgie, etc.).

Des qualités humaines, aussi

Des qualités humaines sont aussi mises en avant, voire exigées, par les recruteurs : la communication, l’humilité et la ténacité. Des traits de personnalités que François Guise, directeur des achats de Vallourec, a privilégié en vue d’avoir une équipe qui travaille en collaboration : « Douze acheteurs ont été embauchés ces deux dernières années. Les profils demandés étaient des ingénieurs de troisième cycle avec une formation achats. Mais le critère décisif résidait dans la personnalité de l’individu : nous voulions trouver des personnes qui aient assez de caractère pour défendre leurs idées, tout en restant humbles et sans avoir forcément la science infuse. Ils devaient aussi posséder la capacité de se remettre en cause, être curieux et enthousiastes ».
Mais ces qualités ne changent pas l’état du marché. Les emplois à pouvoir sont davantage des postes de middle-management, des fonctions techniques et « surtout beaucoup de remplacement », se désole Ghislaine Caire. Les achats de matières premières ou d’investissements (machines, lignes de production) restent des chasses gardées, en raison de leur proximité avec la direction : il est donc plus difficile de les obtenir. Certains observateurs, comme Ghislaine Caire, n’hésitent pas à mettre en relation les difficultés du marché de l’emploi et le manque de flexibilité du travail en France : « Le droit du travail est trop contraignant. Les entreprises ont besoin de plus de flexibilité, en particulier en tenant compte de cette mauvaise conjoncture générale ». Une loi plus souple sur le licenciement permettrait à l’entreprise de s’adapter plus rapidement à l’évolution de ses besoins. Un débat qui s’éloigne cependant des achats.

Un très léger frémissement

Mais certains de nos contacts sentent une reprise de l’emploi dans les achats depuis début juin : « Il y a eu quelques créations de nouveaux postes au printemps, mais nous n’assistons pas non plus à un retour important de l’emploi qui nous permette de crier victoire », affirme Françoise Dupré, directrice de la CDAF (Compagnie des acheteurs de France) pour la région Rhônes-Alpes-Auvergne. Gordon Crichton explique ce frémissement par une volonté d’embaucher pour cette rentrée de septembre. « Je pense que nous allons sortir de cette mini-crise plus vite que prévu, dès le deuxième trimestre 2004. C’est mon sentiment personnel, explique-t-il. En tout cas, il faut retrouver un équilibre sur le marché de l’emploi aux achats. Le marché était trop dynamique entre 1998 et 2000 et ce n’est pas forcément positif pour les acheteurs : ils ont été sans cesse chassés, au moins une fois par semaine à cette période. Cela peut monter à la tête ! », poursuit le directeur de l’établissement.

Des achats hors production dynamiques

Dans les achats de production, le marché de l’emploi semble être près de la saturation. En fait, il est presque arrivé à maturité. « La croissance du personnel des achats a été stoppé, alors que ces dernières années, les directions des achats renforçaient leurs équipes. Il reste pourtant de nombreux territoires à conquérir, notamment les achats hors production », constate Ghislaine Caire. Valeo, qui demeure l’un des recruteurs les plus importants sur le marché, a débuté voici un an une vague d’embauches sur des profils très spécialisés et pointus dans de nombreux domaines (frais généraux, investissements). « Cela s’explique par la globalisation de l’économie : des marchés auparavant non concurrentiels sont libéralisés, comme l’énergie ou les télécommunications. Les enjeux sont donc plus importants et il nous faut de vrais spécialistes qui connaissent ces marchés et mettent en œuvre des techniques modernes », explique Aldo d’Incau, directeur projet groupe pour l’équipementier.
« Je constate deux tendances : les missions proposées concernent davantage les services que l’industrie, et les achats hors production plutôt que les achats directs », affirme Joseph Beaurain, directeur d’un cabinet spécialisé dans le recrutement aux achats. Un secteur tellement vaste par la diversité de ces tâches et qui paraît encore inachevé en termes de définition et d’organisation. Les acheteurs embauchés pour assurer les achats hors production seront donc un peu en décalage, en particulier par rapport à leurs collègues de la production. « Les directions veulent plus de culture, d’imagination et surtout de la personnalité. En effet, comme nous sommes dans un domaine un peu pionnier et où il n’y a pas encore de référentiel, on va leur demander de créer la fonction. Un peu comme avec les acheteurs de production il y a dix ou quinze ans », explique le recruteur.
Les directions attendent souvent de leurs candidats une bonne formation générale, des qualités d’acheteur et si possible une expérience dans les achats hors production. Vu la difficulté à trouver ce profil, elles sont ouvertes aux écoles de commerces et à des troisièmes cycles de formations générales, plus que pour des acheteurs d’outils de production. Et l’appel à des chasseurs de têtes apparaît nécessaire. « En fait, les très bon profils ont plutôt tendance à se précipiter chez Valeo et les achats directs en général : c’est dans la psychologie des personnes qui ont eu une formation universitaire, ils ne prennent pas de risques. Alors que celles qui ont des parcours plus atypiques n’auront aucune crainte à partir à l’aventure », constate Joseph Beaurain. Et les achats hors production ont pour l’instant plus l’image d’une aventure pour les acheteurs. De plus, les performances des acheteurs sont moins visibles sur ce type d’achats et les économies réalisées sont plus complexes à mesurer : « Alors que le calcul pour des vis ou des boulons est fait rapidement, il est plus difficile de dire quel gain va générer le poste conseil », ironise-t-il. Il encourage pourtant les candidats à l’emploi à se diriger vers cette branche : « C’est bien plus prometteur en termes de carrière ».

Des postes à prendre

D’autant plus que les rémunérations sont plutôt importantes pour les achats hors production, voire plus élevées que pour les achats directs comme le confirme Joseph Beaurain : « Je suis surpris par ce phénomène. Même si les candidats ont des formations moyennes, ils ont une marge de manœuvre importante pour négocier leurs salaires. Et ils ont raison d’en profiter car je pense que cela ne va pas durer ». Toutefois, il semble qu’un équipementier automobile soit toujours prêt à mettre le prix pour avoir un acheteur avec un profil d’ingénieur, diplômé d’une formation achats et qui parle l’anglais (voir à ce propos notre baromètre en pages 6 et 7). Mais les achats hors production ne sont pas considérés unanimement comme aussi spécifiques : « Il n’y a pas une grande différence entre les achats directs et indirects. Un acheteur peut basculer de l’un à l’autre à partir du moment où la technicité du produit ne lui échappe pas. Il doit bien sûr être crédible auprès de sa direction », affirme Gordon Crichton. Les achats hors production demeurent toutefois un secteur d’avenir en termes d’emploi car des « niches » restent à couvrir et ne devraient pas être laissées longtemps en jachère par les directions générales : les voyages, la chaîne graphique mais aussi la communication et la publicité. « Et sur ces deux dernières, malgré les dépenses engagées, il y a pour l’instant très peu d’entreprises qui ont de vrais acheteurs. Je pense qu’elles vont pourtant progressivement y venir », ajoute le directeur du MAI.
Sur ce segment des achats hors production, les banques et les assurances restent des mines pour le recrutement. Ces deux secteurs réclament des profils différents de ceux demandés traditionnellement dans les achats : ils sont à la recherche de personnes avec un cursus financier ou juridique. « C’est une tendance que je prends en compte dans le panel de mes étudiants. Je prends des ingénieurs à 50 % et des formations plus généralistes pour l’autre moitié. Et maintenant, je n’hésite plus à recruter des profils atypiques », explique Natacha Tréhan de l’ESA. Une autre tendance se dessine : les secteurs publics et mixtes revoient leur politique achats et par conséquent se dotent des acteurs nécessaires à ces nouvelles stratégies (voir ci-dessous).

Quand les PME pensent achats

Les grosses PME commencent également à s’intéresser aux achats. Souvent, pourtant, elles reculent, impressionnées par le prix demandé par les acheteurs. Les PME n’ont pas encore pris toute la mesure des gains qu’elles peuvent faire en menant une bonne politique achats. « De plus, les entrepreneurs à la tête des petites structures sont effrayés par le fait que ces acheteurs aient bac + 4 ou 5. On peut d’ailleurs se demander s’il n’y a pas un décalage entre la demande des PME et les acheteurs sur le marché », s’interroge Françoise Dupré pour la CDAF. Les directions des PME se disent qu’avec un tel niveau, les candidats risquent de s’ennuyer dans leur entreprise, avec des problématiques achats qui ne se renouvellent pas autant que dans les multinationales. « Il existe donc un véritable frein psychologique à l’embauche d’acheteurs dans les petites sociétés », poursuit la responsable. Par conséquent, les PME font souvent jouer la promotion interne : elles recourent à des employés qui ont une formation technique de type bac + 2. « Mais ils ne font pas ce que peut faire un bac + 4. D’où le retard important des achats en termes d’efficacité dans les PME », explique Françoise Dupré.
À l’ESA de Grenoble, la formation continue attire de grosses PME qui veulent former un directeur des achats et qui puisent dans leur personnel interne. « C’est le cas de Raymond, un équipementier automobile de Grenoble, ou de Smoby. Ils ont été au-delà de l’aspect fonctionnel des achats pour découvrir le côté management. La demande est donc particulière : il s’agit en effet de former de vrais managers avec des problématiques différentes, puisque les entreprises sont à taille humaine », explique Natacha Tréhan. L’acheteur est alors impliqué au cœur des enjeux et des choix stratégiques de l’entreprise. Ce qui n’est pas le cas dans une multinationale, excepté pour quelques postes avec des fonctions de management. D’autres PME sont tirées par leurs clients. « Les Danone ou les Nestlé demandent de plus en plus à leurs fournisseurs de rendre des comptes sur leurs achats. Ils les aident à réduire leurs coûts », remarque Gordon Crichton. Mais quelles que soient les raisons qui les poussent à optimiser leurs achats, les PME se confortent dans leur rôle de porte de sortie pour les acheteurs.

Par Christine Sévillano

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