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La Lettre des Achats - Mars 2014 N°225
Mars 2014

Tendances

Entretien

Jean-Luc Gaffard - Économiste - OFCE
« La culture de la coopération inter-industrielle manque cruellement en France »

Par Guillaume Trécan

Jean-Luc Gaffard - Économiste - OFCE

« La culture de la coopération inter-industrielle manque cruellement en France »

Spécialiste des questions d’innovation et de concurrence et membre de l’Observatoire français de conjonctures économiques, Jean-Luc Gaffard revient sur les problèmes de compétitivité de l’industrie française. Seule voie de salut, l’innovation passe à ses yeux par un développement des coopérations interentreprises.

Quelles mesures d’urgence appelle la situation actuelle de l’industrie française ?

En raison de leur manque de compétitivité en prix et hors prix, nos entreprises – en particulier les PME industrielles – disposent de taux de marge faibles. La France se retrouve prise en tenaille entre l’Allemagne et l’Espagne, qui s’est engagée dans une politique de déflation salariale. Il faut donc impérativement améliorer la compétitivité prix des entreprises et la seule opportunité à court terme consiste à baisser le coût du travail. C’est ce à quoi le gouvernement à fini par s’engager en supprimant les cotisations sociales afférant à la branche famille. L’urgence est là, mais ce n’est pas suffisant. A plus long terme elles doivent investir pour innover, de sorte que leurs produits deviennent compétitifs de par leur qualité et pas simplement leur prix. Ce qui soulève deux questions : comment vont-elles y être incitées et de quels moyens disposeront-elles ? Innover c’est se projeter sur des marchés futurs, dont on ne connaît souvent ni la configuration de la demande ni celle de l’offre. C’est pourquoi l’un des aspects d’une politique économique en direction des entreprises consiste à leur permettre d’avoir un horizon plus dégagé pour leur permettre de réfléchir à moyen et long terme.

La France dispose pourtant de champions industriels qui savent se projeter sur des marchés en devenir ?

Il est vrai qu’il y a davantage de grandes entreprises en France qu’en Allemagne. Mais elles ne font que cacher les défaillances du tissu industriel. En Allemagne, notamment, ce dernier est plus dense et représente une gamme d’activités plus large. Il y a en France 4 000 entreprises entre 500 et 5 000 salariés et 16 000 en Allemagne. Il existe aussi entre ces entreprises – en particulier entre les petites et les grandes entreprises – des relations de coopération extrêmement fortes et stables, des relations que l’on ne retrouve pas dans la plupart des industries françaises. Ces groupes d’entreprises bénéficient en outre de l’attention de banques régionales, qui sont également engagées sur le moyen et le long terme dans leur financement. Cette culture de la coopération interindustrielle manque cruellement en France.

Est-ce un héritage du dirigisme industriel des trente glorieuses ?

Cette politique industrielle – qui a été abandonnée depuis longtemps – s’est révélée extrêmement profitable, dans la mesure où elle a entraîné l’industrialisation de la France et donné naissance à de très grandes entreprises, leaders dans leurs domaines. Mais elle n’a pas permis de constituer des PME efficaces. Et surtout elle ne convient pas au développement d’innovations telles que celles qui portent aujourd’hui la croissance : des innovations dans des niches spécifiques, qui s’adressent au client final et pas à des clients intermédiaires, ce qui impose la nécessité de savoir appréhender les besoins de ces clients. Notre modèle de politique industrielle ne permet pas de répondre à ce défi. Plus que l’Allemagne, les Etats-Unis sont la référence en la matière.

Croyez-vous quand même à la possibilité d’une politique industrielle de nos jours ?

Après cette première phase, toute idée de politique industrielle a de fait été abandonnée. Elle renaît aujourd’hui avec une autre nature. L’Etat ne se mêle ni du type de produits à fabriquer, ni de la technologie à promouvoir et encore moins de l’entreprise à encourager. C’est une politique horizontale, transversale, dans laquelle les aides publiques sont subordonnées à la mise en œuvre de bonnes pratiques et de mécanismes porteurs d’innovation. L’Etat doit ainsi soutenir les entreprises qui coopèrent entre elles – notamment en constituant des clusters – ou encore celles qui s’engagent dans le développement de technologies propres.

Le développement des pôles de compétitivité va donc dans le bon sens ?

Dans certains cas – comme par exemple pour le pôle grenoblois Minalogic – l’agglomération d’activités et les relations de coopération préexistaient. Il était donc tout à fait opportun que l’Etat les soutienne. En revanche, lorsque l’Etat et les régions ont appuyé l’émergence de telles démarches, voire les ont suscitées, c’est voué à l’échec. Des entités publiques ont encore moins d’information de marché que les entreprises. Le fait qu’il existe plus de 70 pôles de compétitivité est excessif et ne correspond en rien à une réalité industrielle tangible. S’ajoute à cela le problème de l’évaluation de ces pôles de compétitivité qui ne repose aujourd’hui que sur du déclaratif.

… et les comités de filière ?

Lorsqu’elles permettent de renforcer les liens de coopération entre les acteurs d’un sous-système – qui peut être l’automobile, l’aéronautique, ou encore le ferroviaire – les filières sont utiles pour anticiper les conséquences d’un choc sur l’activité. Mais la notion stricte de filière – un certain nombre d’activité liées verticalement les unes aux autres – est une négation de l’innovation, car une innovation de rupture bouleverse complètement les relations intersectorielles. Une entreprise innovante n’a pas vocation à rester dans un secteur prédéterminé. Elle se définit par les compétences qu’elle détient et ces compétences peuvent être utilisées dans des secteurs très variés.

Que pensez-vous de la charte des relations interentreprises ?

Il y a des domaines en France dans lesquels un certain nombre de donneurs d’ordres se comportent mal avec leurs sous-traitants. Le partage du coût initial de l’innovation fait partie des questions à clarifier par des choix liées à l’organisation industrielle. L’Etat ne peut pas imposer ce genre de choses – et en cela faire signer des chartes ne présente pas un grand intérêt – mais il peut créer des incitations.

Comment surmonter les problèmes de financement des PME ?

Les PME doivent non seulement avoir accès au financement mais l’engagement des financiers doit aussi être durable. Les banques doivent exercer leur métier qui consiste d’abord à recueillir de l’information sur la qualité des projets et ensuite les porter jusqu’à leur terme, y compris lorsque les coûts sont particulièrement élevés parce qu’il faut innover et que la rentabilité de l’entreprise s’en trouve atteinte. Pour une entreprise en croissance, il est également crucial de conserver le contrôle du capital, donc de maîtriser son taux d’endettement et de peser mûrement le choix d’une introduction en bourse. Je ne pense pas que la banque publique d’investissement permette, à elle seule, de résoudre ces problèmes. Le rétablissement d’un système bancaire qui puisse porter le développement des petites et moyennes entreprises renvoie à la question de la séparation de l’activité bancaire classique des activités de marché. Malheureusement je ne peux qu’observer que cette séparation est aujourd’hui vilipendée en France.

Quel est le rôle de la fonction achats dans tout cela ?

Depuis un quart de siècle la fonction financière a pris le pas sur toutes les autres et détermine de nombreux choix stratégiques. Il y a des raisons objectives à cela. Dans des phases forte intensité d’innovation, où les restructurations sont fréquentes et où l’on doit procéder par fusion, acquisition, démembrement d’activité, etc… l’ingénierie financière joue un rôle déterminant. Mais si l’enjeu consiste à arriver rapidement à des taux de rentabilités farfelus, ce qui se profile derrière, c’est le démantèlement du tissu industriel. Cela a forcément une incidence sur le positionnement et les objectifs de la fonction achats, qui est au cœur du problème de coopération à travers sa gestion des relations avec les fournisseurs. Ses objectifs sont aussi liés aux choix de financement de l’entreprise. Si ce financement est attentif à la rentabilité immédiate, le seul rôle que peut avoir la direction des achats c’est malheureusement de faire en sorte que les coûts soient en permanence les plus faibles possibles.


Portrait
Jean-Luc Gaffard (docteur en économie) est directeur du département de recherche sur l’innovation et la concurrence de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques). Il est également professeur des universités, à l’Université de Nice Sophia Antipolis et à SKEMA Business School, membre honoraire de l’Institut universitaire de France, ancien président de l’International Schumpeter Society et doyen honoraire de la Faculté de sciences economiques de l’Université de Strasbourg.

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