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La Lettre des Achats - Septembre 2014 N°230
Septembre 2014

Tendances

Entretien

Christian Traisnel - Directeur du pôle de compétitivité Team2
« La coopération entre les acteurs de la chaîne du recyclage est indispensable »

Par Guillaume Trécan

Christian Traisnel - Directeur du pôle de compétitivité Team2

« La coopération entre les acteurs de la chaîne du recyclage est indispensable »

Le pôle de compétitivité Team2 porte le développement d’une industrie du recyclage nordiste aux débouchés rendus prometteurs par la pénurie de certaines ressources, telles que les métaux rares… Reste àcoordonner tous les acteurs de l’amont, à l’aval.

Quelle est la vocation du pôle de compétitivité Team2 ?

Le pôle de compétitivité Team2 a été spécifiquement créé en 2009, puis labellisé en 2011, autour de la dynamique du recyclage. Le Nord Pas de Calais concentre en effet plusieurs acteurs de cette activité, qui représente à peu près 8 000 emplois et 210 à 220 entreprises, depuis des bureaux d’études jusqu’à de très grands groupes. Il était également nécessaire d’aider cette filière à prendre en compte les évolutions liées au développement de l’économie circulaire et à la raréfaction des ressources, en s’investissant notamment dans le domaine des métaux stratégiques.

Sur quelles matières travaillez-vous ?

Le pôle se positionne sur quatre domaines. Le premier est celui des métaux stratégiques et des terres rares, sur lequels travaillent pas moins de sept unités industrielles implantées en région Nord Pas de Calais. Vient ensuite la plasturgie. Le troisième domaine concerne les minéraux – sédiments, déchets du BTP, ou autres coproduits industriels. Le dernier, sur lequel nous avons récemment commencé à nous impliquer, concerne la fabrication d’équipements utilisés pour la détection, le broyage, le convoyage et la transformation des produits issus du recyclage… Près de 75 à 80 % du matériel utilisé dans les installations de recyclage est en effet importé depuis des pays comme l’Allemagne, la Belgique et les pays scandinaves.

Qui sont les grands donneurs d’ordres dans les activités que vous développez ?

Parmi les plus concernés, on peut citer l’automobile, ou encore le BTP – mais ces derniers sont donneurs d’ordres à un deuxième niveau, ils répondent principalement aux exigences de la puissance publique. Sur les métaux stratégiques, un très grand nombre de secteurs sont potentiellement concernés. Suivant les matières, l’impact sur les acheteurs potentiels ne sera pas le même. Certains y trouveront une diversification, d’autres un moyen de se libérer d’un risque d’approvisionnement stratégique élevé.

Outre le problème spécifique d’importation des équipements, quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés dans la création de la supply chain du recyclage ?


Le principal défi consiste à faire cohabiter les fournisseurs de coproduits ou de déchets à valoriser avec les recycleurs et les utilisateurs de matériaux issus du recyclage. La coopération entre ces trois niveaux d’acteurs est indispensable, mais elle demeure balbutiante. Les acteurs de la chaine du recyclage sont longtemps restés dans une logique de stockage et d’élimination à moindre coûts, plus que de valorisation. Ils recyclaient essentiellement de l’acier, du cuivre ou de l’aluminium. Mais la demande et avec elle les modes de recyclage sont en plein bouleversement, ce qui ne va pas sans tensions. Certains industriels ont pris conscience que les coproduits qu’ils éliminaient hier ont une valeur et ils ne veulent pas la céder intégralement aux entreprises de recyclage. Chez Mittal, par exemple, l’enjeu frise le milliard d’euros.
Face à ces nouvelles exigences, les acteurs du recyclage vont devoir mieux qualifier et mieux négocier la matière à recycler, tout en se battant pour vendre le produit de ce recyclage à des prix compétitifs, à des utilisateurs qui ont parfois encore tendance à croire que ce ne sont pas des matières de qualité équivalente et qu’il faut les acheter moins cher. Ce qui ne correspond pas à la réalité des efforts technologiques consentis pour les produire.
A cela s’ajoutent des problèmes propres à certaines filières. Les papeteries souffrent par exemple de ne pas disposer de suffisamment de papiers à recycler à des prix accessibles et dans les niveaux de qualité voulus, parce que beaucoup de ce papier part vers la Chine qui l’achète à des prix supérieurs. Dans un tout autre domaine, nous devons également veiller à ce que certains acteurs ne cèdent pas à la facilité de livrer leur produit comme combustible de substitution, notamment pour l’industrie cimentière, avant d’avoir exploiter toutes les possibilités de valorisation.

Est-ce que vous parvenez à rapprocher sur votre territoire fournisseurs de coproduits, recycleurs et utilisateurs de matières recyclées ?

Nous n’avons pas forcément dans chaque projet tous les acteurs présents sur le territoire, mais il est en tout cas nécessaire pour chaque projet d’identifier et de passer des accords avec toute la chaîne, de l’amont à l’aval. Pour qu’un projet soir valider, il est essentiel de pouvoir qualifier la pérennité de l’alimentation en amont et les utilisateurs du produit du recyclage en aval. Renault ou Peugeot ne s’engagent par exemple avec un recycleur sur la fourniture de plastiques que si ce dernier est capable de s’assurer d’un gisement pérenne sur toute la durée de vie de leurs équipements, soit 6 à 7 ans en moyenne.

Menez-vous des actions auprès des donneurs d’ordres pour défendre la valeur des matériaux issus du recyclage ?

Nous ne pouvons pas le faire dans tous les domaines. Nous le faisons en particulier dans le cadre d’une expérimentation visant à intégrer des déchets du BTP ou des minéraux dans les bétons ou les matériaux de sous-couche routière. Cette opération implique les Dreal [Directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement, ex-Drire, Ndlr.] et les donneurs d’ordres, notamment des collectivités territoriales. Pour que les entreprises de travaux publics et du bâtiment prennent le risque d’intégrer ces produits, il est indispensable de faire au préalable un travail d’acculturation auprès des acheteurs publics, afin qu’ils en tiennent compte dans leurs cahiers des charges. Nous avons aussi entamé des travaux avec l’Institut de l’économie circulaire, consistant à sensibiliser les collectivités au développement de l’écologie industrielle. Nous les incitons à aller au-delà de leurs actions en matière de collecte et à devenir initiatrices de demande de produits issus du recyclage et à utiliser au maximum leur pouvoir d’influence.

Qu’en est-il des donneurs d’ordres du secteur privé ?

Certains secteurs sont sensibilisés du fait de contraintes réglementaires, en particulier l’industrie automobile qui doit intégrer un pourcentage de matière recyclable et de matière issue du recyclage. Ils sont donc demandeurs d’une aide pour atteindre ces objectifs. Dans le cadre de nos travaux avec l’Institut de l’économie circulaire, nous nous efforçons de faire prendre conscience aux entreprises d’autres secteurs que, à travers des calculs de type analyse du cycle de vie, elles peuvent mettre en valeur la réduction de l’impact environnemental induite par l’utilisation de matériaux recyclés dans leurs produits ou leurs process. Et que cela peut devenir un argument commercial. Des entreprises comme Oxylane (Décathlon) y sont par exemple très sensibles. La notion d’analyse en cycle de vie est également de plus en plus à l’ordre du jour pour des groupes comme Bombardier, qui mettent en valeur l’utilisation de peintures moins nocives, ou la réduction de l’impact CO2 de leur process de fabrication. Ces préoccupations concernent d’autres acteurs de notre région, comme Toyota qui s’avère très regardant sur les émissions de CO2, les émissions de COV, ou encore l’utilisation d’eau dans tous ses process.

Quels sont vos atouts pour résister à la concurrence des recycleurs low cost ?

Une importante mutation est à l’œuvre se produire dans le secteur du recyclage. Nous sommes en train de réinventer les métiers de la métallurgie pour être capable de récupérer les matières contenues dans les alliages. Il y a quarante ans, les alliages classiques comprenaient cinq à six composants. Ils en intègrent maintenant quinze à vingt. La pratique du désalliage destinée à récupérer dans certains produits en fin de vie des matières comme l’indium, le germanium, le neodyme ou encore le tantale, transpose les métiers du recyclage dans la haute technologie. Notre atout tient au fait que nous avons encore beaucoup d’experts issus de l’ancienne métallurgie qui ont encore la connaissance de ces alliages spéciaux et savent comment les désassembler. Ces sujets impliquent notamment des anciens de Metaleurop ainsi que les équipes de Mittal Dunkerque, l’Ecole de chimie de Lille, des universités… La culture industrielle du Nord pas de Calais nous aide, y compris à travers ses expériences douloureuses quand nous savons les prendre à contre-pied.

Portrait
Christian Traisnel, (65 ans, Icam Lille) est directeur du pôle de compétitivité Team2 et directeur de l’association cd2e (création développement éco-entreprises).
Après un parcours dans l’industrie, chez Neu, puis Fives, il s’est lancé dans le conseil en 1984, en fondant la société Hexa Conseil qui a oeuvré pendant 22 ans dans l’accompagnement au développement d’entreprises.

Par Guillaume Trécan

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