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Publié le 19/01/2021 - Par François Le Roux

Monétaire : les taux bas, une arme à double tranchant

Véritable aubaine pour les agents économiques, les taux bas favorisent a contrario une dangereuse montée de l’endettement, tant de la sphère publique que privée. Le risque inflationniste restera néanmoins absent à court et moyen terme. Mais à horizon de dix ans, une remontée des prix des biens et services paraît inscrite dans le marbre.
Pour juguler la crise financière de 2008 et l’essoufflement de la croissance mondiale, les banques centrales des pays développés ont engagé un cycle inédit par son ampleur d’assouplissement de leurs politiques monétaires. Ce mouvement quasi-ininterrompu a conduit en juin 2014 la BCE à pratiquer des taux d’intérêt négatifs pour refinancer les établissements bancaires de la zone euro. Derrière les taux bas, deux mécanismes sont en réalité en marche. « Le plus récent concerne la monétisation des dettes publiques par les banques centrales. En achetant sur les marchés financiers les dettes émises par les États, les banques centrales créent de la monnaie, réduisent la dette publique portée par les investisseurs et contribuent à la baisse des taux d’intérêt. Le second mécanisme favorisant les taux bas est l’excès d’épargne mondiale. La naissance d’une classe moyenne de plus en plus conséquente en Chine et dans le monde émergent explique en grande partie cette tendance. En trente ans, le taux d’épargne mondial s’est envolé de cinq points, passant de 25 % à 27 % du PIB » résume Patrick Artus, chef économiste de Natixis.

Pas de remontée des taux à moyen terme


Compte tenu de cet excès d’épargne, même si les banques centrales décidaient d’arrêter leurs achats d’obligations – ce qui n’est pas prévu avant mars 2022 – les taux d’intérêt mettraient un temps considérable à se redresser sur la partie courte comme longue de la courbe des taux. « Mais avoir des taux d’intérêt négatifs n’est pas une anomalie en soi pour les économistes » souligne Patrick Artus. « Le danger réside en réalité dans la persistance de taux d’intérêt plus bas que les taux de croissance. »
Point positif, les acteurs économiques comme les entreprises, même les plus risquées, bénéficient de conditions de financement historiquement attractives, les High Yield pouvant se financer à seulement 3 % ou 4 %. Mais le risque est d’assister à une hausse incontrôlée de l’endettement de toute la sphère économique, publique comme privée » explique l’économiste.

La «dette Covid» n’existe pas


À la fin du troisième trimestre 2020, la seule dette publique française atteignait un record de 116,4 % du produit intérieur brut (PIB), soit 2 674,3 milliards d’euros, selon les chiffres de l’Insee publiés deux jours avant Noël, après avoir progressé de 36,1 milliards d’euros entre juillet et septembre et de près de 200 milliards d’euros lors du trimestre précédent. Mais cet endettement doit être minimisé, une partie très conséquente, peut-être plus d’un tiers, étant en réalité détenue par la Banque centrale européenne et non pas les marchés financiers. « La «dette Covid» n’existe pas. Cette dette a disparu dès l’instant où les banques centrales l’ont rachetée. Les débats sur l’annulation de la dette Covid, son cantonnement ou sa transformation en dette perpétuelle n’ont donc aucun sens » assure Patrick Artus, tout en avertissant : « Cependant, de la «monnaie Covid» circule en abondance. Les caisses des assureurs, des fonds de pension et des particuliers regorgent de cette monnaie. Fin 2020, les agents économiques détenaient environ 800 milliards d’euros de dépôts bancaires de revenus non consommés. À défaut d’être massivement consommée dans les commerces, cet argent devrait surtout être réinvesti en actions ou dans l’immobilier, créant de l’inflation non pas des biens et services mais sur les prix des actifs ».

Dix ans pour se préparer au retour de l’inflation


Une absence d’inflation est ainsi pronostiquée a minima sur les cinq prochaines années par le consensus des économistes. « Mais à dix ou quinze ans, un retour de l’inflation paraît inévitable. Plusieurs facteurs structurels appuient cette hypothèse. Le vieillissement de la population d’abord : un retraité fabrique de la demande sans produire. L’accélération de la transition écologique ensuite : l’énergie verte est plus chère dans un facteur très important de trois à un par rapport à l’énergie traditionnelle. La relocalisation de chaînes de valeurs à l’échelle régionale devrait aussi contribuer à une montée des prix : fabriquer en Europe revient environ deux fois plus cher que dans les zones émergentes. Or, 9 % de la demande intérieure française est importée depuis les pays émergents. Si ces biens étaient produits en France, les consommateurs perdraient immédiatement 4,5 % de leur pouvoir d’achat » explique
Patrick Artus.
États et entreprises disposent d’une décennie pour se préparer à un retour de l’inflation. Pas question d’invoquer l’effet surprise !
Portrait

Patrick Artus
Chef économiste
Natixis

" Le danger réside en réalité dans la persistance de taux d'intérêt plus bas que les taux de croissance "

Publié le 19/01/2021 - Par François Le Roux

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