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La Lettre des Achats - Janvier 2021 N°300
Janvier 2021

Tendances

Entretien

Olivier Lluansi - Associé Strategy & PWC
« L’idée est que des donneurs d’ordres s’engagent à relocaliser un certain volume de leurs achats »

Publié le 19/01/2021 - Par Guillaume Trécan

Olivier Lluansi - Associé Strategy & PWC

« L’idée est que des donneurs d’ordres s’engagent à relocaliser un certain volume de leurs achats »

Après avois mené avec le CNA une étude sur les catégories d’achats les plus propices à des relocalisations, le cabinet PWC passe à l’étape suivante avec une étude d’impact centrée sur six de ces 58 catégories identifiées. A l’issue de cette étude, à la fin du premier trimestre 2021, des lettres d’engagement pourraient être signés par des pool de donneurs d’ordres.
Comment avez-vous élaboré la liste des familles d’achats prioritaires pour les projets de relocalisation présentée dans votre étude conjointe avec le CNA ?

Nous sommes partis de deux convictions. La première c’est qu’après dix ans de politique de l’offre (CICE, CIR, réforme du marché du travail…) la France était redevenue compétitive pour un certain nombre de produits à haute valeur ajoutée. Selon un rapport publié en novembre par France Stratégie, il n’y a plus d’écart significatif entre la France et l’Allemagne en termes de niveau de salaires chargé dans les métiers industriels. Autre indice qui nous conforte dans l’idée que la France industrielle est redevenue compétitive : en 2019, nous avons concentré deux fois plus de projets d’investissements industriels directs étrangers que l’Allemagne, alors que notre industrie est trois fois plus petite. Notre deuxième conviction c’est que, dans une économie de marché, on ne relocalise que pour répondre à une demande. Plutôt que d’interroger les producteurs qui ont des projets d’investissement, il nous a donc semblé essentiel de poser la question aux directeurs achats, en leur demandant quelles catégories de produits leur sembleraient propices à des relocalisations et nous avons établi un partenariat dans ce sens avec le Conseil national des Achats (CNA).

Quelle a été votre méthodologie de travail ?

Nous avons d’abord retenu 289 catégories de produits en analysant les statistiques des douanes, puis nous avons resserré le spectre sur 115 catégories majoritairement importées de quelques pays, voire d’un seul pays. Les directeurs achats sont intervenus en quatre groupes de travail d’avril à juillet : agroalimentaire, électronique, industrie et pharmacie. Une quarantaine de directeurs achats a participé à cette première session, avec dix à quinze personnes par groupe de travail, retravaillant sur cette liste de 115 pour aboutir à 58 catégories de produits.

Quel a été l’apport des directeurs achats dans ce travail ?

Sur cette liste de 58 catégories, une quarantaine est issue des 115 que nous avons identifiées et une vingtaine a été rajoutée par les directeurs achats, ce qui illustre bien leur rôle clef dans le dispositif. Pendant le premier confinement, nous avions commencé à nous poser la question des catégories d’achats relocalisables sur l’angle de la sécurisation des approvisionnements. Les directeurs achats ont élargi le sujet à des préoccupations liées au développement durable qui influent sur les stratégies d’achats de certaines catégories telles que les emballages. Pour répondre dans de bonnes conditions aux échéances de directives européennes, ils doivent envisager de nouer des partenariats avec leurs fournisseurs et si les technologies liées au recyclage des emballages sont possédées par des acteurs de pays lointains, cela peut poser un problème d’accès à la matière. Des sujets de sécurisation de l’innovation sont également apparus, par exemple dans le cas des biomédicaments. Le niveau de la recherche française sur ce nouveau procédé de fabrication des molécules actives est très bon. Mais si la première génération d’outils industriels est installée dans les pays dans lesquels ces molécules sont actuellement fabriquées – en Inde et en Chine – cela induit un risque de détournement de propriété intellectuelle. Pour sécuriser leurs innovations, les entreprises doivent aussi investir en France ou à proximité, dans un environnement sécurisant au niveau de la propriété intellectuelle.

Des démarches concrètes ont-elles été engagées à la suite de cette première étude ?

Nous avons engagé en septembre une deuxième phase d’études de faisabilité, d’abord à l’initiative des laboratoires français du G5 Pharma qui nous ont mandatés pour étudier les conditions économiques d’une relocalisation en Europe d’une partie de leurs achats. Nous avons réparti leurs portefeuilles achats en 100 segments parmi lesquels nous nous sommes concentrés sur dix en particulier et nous avons répondu à différentes questions : quelles sont les stratégies à adopter : faut-il sous-traiter, investir pour intégrer la production, utiliser un outil productif existant, ou encore se contenter de constituer des stocks de sécurisation ? Quel impact en coûts directs ? En moyenne, plutôt à la hausse mais, sur certains segments, les coûts de production seraient moindres en Europe – et.
D’autre part, dès juillet, nous avons fait entrer dans la boucle le Conseil national de l’industrie pour intégrer producteurs et investisseurs à la réflexion des donneurs d’ordres sur les priorités de Made in France. Ces discussions débouchent sur une étude sur les impacts économiques de la relocalisation de productions, co-financée par France Industrie, le ministère de l’économie, des finances et de la relance, ainsi que quelques fédérations et syndicat professionnels. Cette étude, menée au premier trimestre 2021, se focalisera sur six segments de produits ou de services : les circuits imprimés, les cartes électroniques, les « design houses » où les équipements électroniques sont conçus, les films de palettisation, les emballages plastiques alimentaire pour le frais et les plats préparés, enfin les linges tissés plats (drap, blouses) pour hôpitaux, Ehpad, hôtellerie.

Pensez-vous que ces démarches puissent déboucher sur des engagements d’achats de la part des donneurs d’ordres ?

La DGE a demandé que, dans une deuxième phase, s’ils valident les stratégies de sécurisation ou de relocalisation, les donneurs d’ordres s’engagent à travers des lettres d’intention qui permettraient à des fournisseurs de facilité le déclenchement de l’investissement nécessaire. Dès lors que la capacité à fabriquer en France ces produits aura été vérifiée, que les entreprises prêtes à investir dans de nouvelles lignes de production auront été identifiées et que les surcoûts auront été estimés, l’idée est que des donneurs d’ordres s’engagent à relocaliser un certain volume de leurs achats pour sécuriser leurs approvisionnements. Nous estimons par exemple qu’un pool d’acheteurs s’engageant à sourcer 100 millions d’euros de cartes électroniques en France par an permettrait de créer une nouvelle usine compétitive.
Cette démarche sur six segments n’est qu’un pilote. Si nous parvenons à faire la preuve de son efficacité, nous avons 58 catégories de produits pré-identifiés qui seraient susceptibles de s’y prêter.

Certaines de ces réflexions sur les relocalisations d’achats dépassent-elles la fonction achats et se traitent-elles au niveau des comités de direction ?

Le directeur des achats a longtemps eu pour mission d’optimiser un coût direct. Aujourd’hui, la complexité du monde fait qu’il ne peut pas se limiter à ce rôle. Il doit être force de proposition auprès du comex, voire faire remonter des sujets au niveau du conseil d’administration quand il s’agit des risques. Un directeur des achats qui réfléchit à la sécurisation de ses achats, de l’innovation, ou à son bilan carbone, le fait par rapport à des orientations qui lui sont communiquées. Des achats stratégiques ne peuvent être portés par le seul directeur des achats, ils doivent être mis en œuvre dans le cadre d’une stratégie d’entreprise qui lui est confiée par un comex. Et cette interaction entre la feuille de route achats et la stratégie d’entreprises peut être largement approfondie. Nous avons abordé ce sujet avec le CNA sur lequel nous avons ouvert un dialogue avec les représentants de l’Afep et de l’APE.
Portrait
Olivier Lluansi (Ecole polytechnique, Ingénieur en Chef des Mines, Master de Sciences politiques internationales ULB) est Associé Strategy& PwC. Il a commencé sa carrière à la Commission européenne, puis au Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais. Il a ensuite rejoint Saint-Gobain dont il a supervisé les activités en Europe centrale et orientale. Il a également été Conseiller industrie et énergie à la Présidence de la République (2012-2014) et a récemment mis en place l'initiative "Territoires d'industrie" lancée par le Premier ministre en janvier 2019.

Publié le 19/01/2021 - Par Guillaume Trécan

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