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La Lettre des Achats - Juin 2019 N°283
Juin 2019

Management

Dossier

Carrières : des directeurs achats nomades

Des directeurs achats nomades

Publié le 26/05/2019 - Par Audrey Fréel

Des directeurs achats nomades

Un certain nombre de directeurs achats français se sont laissés séduire par une carrière internationale. L’expatriation leur a permis de découvrir de nouvelles cultures et d’avoir accès à des opportunités professionnelles alléchantes. Mais pour remplir au mieux leur mission à l’étranger, ils ont dû réajuster leur façon de travailler, notamment en termes de management.
Ils sont Français et occupent des postes à responsabilité dans les Achats. Mais ils ont fait le choix de mettre à profit leurs compétences pour des groupes étrangers et de travailler en dehors de l’Hexagone. La plupart d’entre eux évoquent le goût de l’aventure, des voyages et la découverte de nouvelles cultures. « On ne peut pas réussir une expatriation sans avoir envie d’élargir ses horizons et de se confronter à des cultures et des façons de travailler différentes », lance Julien Cambon, vice-président des achats au niveau mondial du groupe suédois DeLaval, spécialisé dans le traitement du lait (montant des achats : 550 millions d’euros, 75 acheteurs répartis dans le monde). Mais, bien souvent, la motivation principale pour partir réside dans l’espoir de faire fructifier à moyen terme cette expérience internationale dans de nouvelles opportunités professionnelles. « Rajouter la dimension internationale au CV permet de booster sa carrière, aussi bien en interne qu’en externe », confirme Julien Cambon.

Des zones attractives en Europe


D’autant que plusieurs zones géographiques semblent particulièrement intéressantes pour les cadres français confirmés. « L’Allemagne est un grand pays industriel, symbolisé par la puissance de ses marques automobiles, qui offre un grand nombre d’opportunités pour les directeurs des achats, sûrement davantage qu’en France », parie par exemple Arnaud Hasbany, directeur achats de Rimowa, une entreprise allemande de bagages haut de gamme créée en 1898 et dans le giron de LVMH depuis 2017. Son bureau est localisé à Paris mais son périmètre est principalement situé à Cologne, en Allemagne, où il travaille plusieurs jours par semaine. Avant cela, Arnaud Hasbany a exercé neuf ans en Suède, dont sept en qualité de directeur des achats pour l’équipementier automobile suédois TitanX Engine Cooling. « La Suède détient de grandes entreprises, notamment dans le secteur automobile comme Volvo Trucks et Scania ou encore dans le packaging, comme Tetra Pak. Celles-ci conservent leurs directions générales dans le pays. De fait, ce marché présente de bonnes opportunités pour des postes de directeurs achats », poursuit-il.
Toujours sur le Vieux Continent, la Suisse, le Luxembourg et la Belgique semblent également attractifs. « La Suisse présente des opportunités intéressantes, notamment en termes de rémunérations et de conditions de travail. Certains secteurs sont très porteurs comme le secteur médical, le secteur dentaire et l’industrie pharmaceutique », confirme Jamel Belkoraichi, qui occupe depuis sept ans la fonction de responsable des achats d’Electro Medical Systems, une entreprise suisse spécialisée dans les équipements médicaux.
Un avis partagé par Gianluca Colombo, directeur des achats du groupe américain de cosmétiques Coty (5 milliards de dollars d’achats, 240 acheteurs), qui est actuellement basé au sein du bureau genevois du groupe, en Suisse. Avant cela, il a travaillé plusieurs années au Luxembourg, où il occupait la fonction de vice-président des achats de Ferrero. « La Suisse et le Luxembourg présentent de belles opportunités pour des postes d’acheteur senior ou de directeur des achats, car de nombreuses grandes entreprises mettent en place leurs sièges européens ou mondiaux dans ces zones », souligne-t-il.
Même son de cloche pour Jean-Christophe Deville, directeur achats chez Toyota Motor Europe, qui est localisé en Belgique, à Bruxelles. « Beaucoup de sociétés étrangères implantent leur siège européen à Bruxelles en raison de la proximité avec la Commission européenne. Il y a, de fait, des opportunités dans la fonction achat dans cette zone », indique-t-il.

Des pays dynamiques hors Europe


De son côté, Jean-Louis Moreau, consultant achat à Montréal, a décidé de prendre le large en 2013, après une longue carrière en France. Avant cela, il occupait la fonction de directeur des achats monde chez Veolia Environmental Services. Après une réorganisation du groupe, il a saisi une opportunité offerte par le groupe québécois CAE, spécialisé dans les formations pour l’aviation civile. « La proposition de partir au Canada m’a séduit. L’Europe était dans une situation compliquée avec la crise de la dette. Par ailleurs, j’avais 54 ans à l’époque qui est un âge compliqué en France pour avoir accès à des postes intéressants. À l’inverse, au Canada et aux États-Unis les profils seniors sont beaucoup plus valorisés », détaille Jean-Louis Moreau. Avant d’ajouter : « Le Québec est une zone d’expatriation plébiscitée par les Français car le contexte économique y est très favorable ».
A l’Est, certaines zones d’Asie ont semblé également bénéficier d’une dynamique de professionnalisation généralisée de la fonction achats. « Lorsque j’ai travaillé en Chine, j’ai perçu de nombreuses opportunités dans ce pays pour des postes à responsabilité dans les Achats. Les entreprises commençaient à structurer leurs achats d’où le besoin de recruter des talents venant d’autres pays », relate Nicolas Peignot, directeur du sourcing du groupe suédois Sandvik pour la division Pièces et Services au niveau mondial. Il est désormais basé à Amsterdam, aux Pays-Bas, mais il a travaillé de 2011 à 2016 en Asie pour le même groupe, la majeure partie du temps à Shanghai, en Chine.

L’atout des profils français


Par ailleurs, les entreprises étrangères voient d’un bon œil les profils de managers achats français, ce qui rend plus facile leur expatriation. « Beaucoup de Français travaillent dans les Achats à l’étranger et occupent notamment des postes à responsabilité. En France, nous avons su développer des formations et une vraie compétence achat qui est reconnue au niveau international », remarque Gianluca Colombo.
De son côté, Julien Cambon explique qu’il a été embauché chez DeLaval parce que « le groupe souhaitait confier le poste de directeur des achats à un étranger car les Suédois ont des difficultés à gérer les situations conflictuelles, qui sont pourtant parfois nécessaires dans les Achats ». Une expérience partagée par Arnaud Hasbany. « En Suède, mon ancien employeur était intéressé par mon profil français car nous avons la réputation de négocier et de ne pas avoir peur du conflit, ce qui est important dans la fonction achat. Les Scandinaves sont moins à l’aise dans cet exercice », estime-t-il.

Un management adéquat


Pour autant, une prise de fonction à l’étranger requiert un temps d’adaptation, en particulier lorsqu’il s’agit d’un poste à responsabilité. Par exemple, le style de management pourra diverger d’un pays à un autre. « Selon les pays, l’approche managériale sera différente. L’erreur est de vouloir imposer son style de management d’entrée de jeu. Cela pourrait être dévastateur pour l’entreprise et les employés. Il est important de rester humble et d’apprendre à connaître son équipe et les différentes cultures qui la composent », rappelle ainsi Arnaud Hasbany.
Outre-Atlantique, le poids de la hiérarchie est par exemple moins sensible qu’en France. « Au Canada, le management est beaucoup plus collaboratif. Les questions relatives à la parité, au harcèlement moral, à l’éthique et à la corruption sont également beaucoup plus prises au sérieux », relate Jean-Louis Moreau. « Aux États-Unis, le management est plus coopératif qu’en France, où l’organisation reste très hiérarchique », confirme Jean-Jacques Beaussart, consultant achat aux États-Unis et précédemment directeur des achats dans différentes banques américaines. Même son de cloche concernant les pays scandinaves. « Dans les entreprises suédoises, l’organisation est beaucoup moins pyramidale qu’en France. Les dirigeants sont plus accessibles, la notion de hiérarchie est moins forte. Si l’on veut imposer un style de management directif, cela ne fonctionnera pas », affirme Julien Cambon.
A contrario, cette façon de manager serait moins adaptée aux pays asiatiques, à en croire l’expérience de Gianluca Colombo, qui dirige notamment des équipes situées en Asie : « je crois beaucoup au management collaboratif mais je me suis rendu compte que cela ne fonctionnait pas tout le temps. Par exemple, le management directif est davantage apprécié par les Asiatiques ». Des propos corroborés par Nicolas Peignot : « En Chine le management est très hiérarchique, les équipes ont en général besoin d’être guidées ».

Des cultures d’entreprises différentes


Les directeurs achats interrogés ont également pointé des différences culturelles majeures par rapport à la France. « En France, la culture du présentéisme au travail est très forte, alors que les cultures germaniques et scandinaves privilégient davantage un certain équilibre entre la vie professionnelle et personnelle », remarque Arnaud Hasbany. Et Julien Cambon d’enchérir : « En Suède, les relations sont différentes en interne par rapport à la France. Personne n’essaye d’imposer son point de vue, les décisions sont prises de façon collective ».
Par ailleurs, dans certains pays où le recours à des cadres dirigeants expatriés est totalement naturel, comme la Suisse ou encore le Luxembourg, les directeurs achats dirigent des équipes internationales. « En France, nous n’avons pas vraiment cette culture de l’internationalisation », commente Jamel Belkoraichi qui travaille avec une équipe de six acheteurs mêlant nationalités française, allemande et suisse. De même, chez Toyota Motor Europe à Bruxelles, Jean-Christophe Deville est à la tête d’une équipe d’acheteurs multiculturelle. « Sur les 220 personnes aux achats à Bruxelles, un peu moins de 2 % sont de nationalité belge. Au total, l’équipe achat recense 19 nationalités », énumère-t-il.
De son côté, Jean-Jacques Beaussart constate que les passerelles sont en général plus faciles Outre-Atlantique. « En France, après un certain nombre d’années dans les Achats, il est souvent difficile d’en sortir. À l’inverse, il est plus facile d’expérimenter différentes fonctions de l’entreprise aux États-Unis », observe-t-il.

Des marchés moins matures


En termes de stratégie achat, la plupart des personnes interrogées évoluent dans des groupes à dimension internationale et n’ont pas perçu de différence significative par rapport à leurs expériences en France. Quelques uns soulignent toutefois un manque de maturité dans certaines zones géographiques. « Les Achats ont encore besoin de monter en maturité en Suisse. Les acheteurs sont beaucoup plus soumis à des défis liés à la qualité et aux délais. Le critère économique demeure secondaire même si la compétitivité mondiale contraint les sociétés suisses à beaucoup plus de rigueur dans la gestion de leurs coûts. En comparaison, les services achats en France sont plus matures », estime Jamel Belkoraichi.
De même, Jean-Louis Moreau explique que « les Achats sont moins matures au Canada et ne sont pas encore considérés comme une fonction stratégique ». Nicolas Peignot, qui a travaillé un an en Australie (de 2012 à 2013) pour une division du groupe Sandvik, partage le même avis concernant le pays des kangourous. « En Australie, il n’existe pas vraiment de culture achat. Les achats sont moins stratégiques et le niveau de compétitivité est beaucoup moins élevé qu’en Europe », indique-t-il.

Un retour aux sources ?


Les directeurs achats interrogés ne seraient pas réfractaires au fait de revenir travailler en France mais la plupart d’entre eux estiment que le pays présente moins d’opportunités. « Cela ne me dérangerait pas de revenir travailler en France si on me proposait un poste intéressant, mais les opportunités sont plus rares », constate ainsi Gianluca Colombo. Pour sa part, Jean-Louis Moreau déplore « un vrai problème lié à l’âge dans l’Hexagone. A 61 ans, je sais que je pourrais difficilement obtenir un poste intéressant ».
De son côté, après quatre années passées en Suède, Julien Cambon vit désormais en France pour des raisons familiales. Mais son poste reste basé en Suède où il se rend fréquemment. Pour autant, il n’envisage pas forcément de retravailler pour un groupe français. « J’apprécie de travailler à l’international et je ne pourrai plus me cantonner à un périmètre franco-français. Par ailleurs, j’apprécie le mode de fonctionnement des entreprises suédoises qui me convient plus que celui des groupes français », explique-t-il.
Certains de ses confrères français affectionnent particulièrement la vie d’expatrié. « Je ne me vois pas revenir travailler en France dans les cinq à dix prochaines années car cela fait plus de dix ans que je travaille à l’étranger et j’y ai pris goût. Par ailleurs, j’ai l’impression que d’autres zones, comme l’Asie Pacifique, offrent actuellement beaucoup plus d’opportunités que la France », estime Nicolas Peignot. Ambitieux, ces cadres confirmés privilégient avant tout leur carrière. Et pour la plupart d’entre eux, la voie semble plus dégagée en dehors des frontières de l’Hexagone.
Portraits

Jean-Christophe Deville
Directeur des achats, Toyota Motor Europe

" Beaucoup de sociétés étrangères implantent leur siège européen à Bruxelles en raison de la proximité avec la Commission européenne "



Julien Cambon
Vice-président achats, DeLaval

" Rajouter la dimension internationale au CV permet de booster sa carrière, aussi bien en interne qu’en externe "



Jean-Jacques Beaussart
Consultant achat aux États-Unis

" Aux États-Unis, le management est plus coopératif qu’en France, où l’organisation reste très hiérarchique "

Publié le 26/05/2019 - Par Audrey Fréel

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