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La Lettre des Achats - Mai 2002 N°95
Mai 2002

Tendances

Chronique

Achats et systèmes d’information : les blocages ne sont pas forcément là où on les imagine

Publié le 15/09/2004 - Par François-Charles Rebeix - directeur de la publication -

Achats et systèmes d’information : les blocages ne sont pas forcément là où on les imagine

Avec ce numéro 95 daté du mois de mai, LaLettre des Achats fête son neuvième anniversaire. Le mois passé, c’était aussi le quinzième numéro de la version quadri arrivée début 2001 avec le numéro 80 de janvier. Enfin, il y a bientôt trois ans, avec le numéro 62 de mai 1999, nous nous apprêtions à inaugurer un cycle continu d’enquêtes et de dossiers consacrés aux échanges électroniques en général et aux achats en ligne en particulier. Et tandis que se dessinait un marché des services destinés aux acheteurs, les premières pages de publicité faisaient aussi leur arrivée dans votre revue favorite. Alors, vous trouverez sans doute que nous avons – que j’ai – la manie des dates. Vous aurez raison. Cela dit, j’assume – mieux, je revendique – ce choix. En effet, comment ne pas avoir envie de mesurer les évolutions d’une fonction achats que nous avons accompagnée, mois après mois, depuis la sortie de notre premier numéro ?

Quoi qu’on en dise, le parcours n’a pas toujours été facile. Il a fallu faire des choix, les imposer, insister pour exister. Sans complaisance et en toute indépendance, nous ne le répéterons jamais assez. Aujourd’hui, cette nouvelle étape me paraît d’autant plus importante qu’elle marquera pour nous la fin d’une période. Vous avez sans doute pris connaissance de notre dossier de ce mois-ci. Il s’agit du répertoire des services en ligne destinés aux achats. Un dossier e-procurement de plus, diront certains. Là encore, ils auront raison, sauf que cette fois, ce sera vraiment le dernier. Au moins sous cette forme de numéro spécial et en tout cas avant un certain temps.
Les plus observateurs relèveront que j’avais dit exactement la même chose en signant le premier numéro de ma chronique (La Lettre des Achats n° 76 de septembre 2000), un mois avant de lancer la première édition du répertoire des outils d’achat en ligne (La Lettre des Achats n° 77 d’octobre 2000) qui comportait six pages. La deuxième édition allait sortir un an plus tard (La Lettre des Achats n° 88 d’octobre 2001). C’était aussi notre premier hors-série (24 pages). Aujourd’hui, notre troisième édition ne devrait pas dépasser les douze pages. Elle ne paraîtra pas sous forme de supplément. Elle figure dans la pagination normale du journal. C’est donc bien la fin d’un cycle. Au cours de ces trois dernières années, nous avons vécu successivement le temps des pionniers, puis celui de l’abondance, pour parvenir enfin au stade de la maturité. Un marché des services dédiés à la fonction achats a enfin émergé. Nous nous en réjouissons. Il est en passe de se structurer. Tant mieux. Cependant, nos lecteurs nous le confient souvent : vous parlez trop d’e-procurement. Mais qu’ils se rassurent : notre vocation reste de suivre les évolutions de la fonction achats. Nous ne serons pas La Lettre des Achats en ligne ! Ce sont les stratégies achats des entreprises qui nous intéressent. Nous l’avons toujours écrit : les outils ne peuvent se substituer au métier. Nous pouvons d’autant plus le dire que cette fois encore, nous avons l’impression de porter, envers et contre tous, la bonne parole auprès des entreprises. Même l’intérêt relatif que notre travail a suscité auprès de certains prestataires nous a surpris. À se demander s’ils croyaient encore à leur avenir dans ce domaine… Conclusion normale sans doute : il y a eu beaucoup d’appelés sur le marché de l’e-procurement. Il y aura peu d’élus. La liste des disparus s’est encore allongée ces dernières semaines. Et la curée n’est sans doute pas terminée.
Une constatation tout de même : les poids lourds sont toujours là. Dans cette catégorie, nous rangerons en premier lieu les éditeurs de logiciels et en particulier les éditeurs d’ERP, avec autour d’eux quelques satellites dans le domaine des places de marché. À leur côté, les banques sont, elles aussi, toujours en lice. Non pas vraiment sur le terrain des places de marché mais sur celui des moyens de paiement – les cartes d’achat en particulier, mais aussi tous les systèmes transactionnels associés aux places de marché. Normal. Cela reste leur métier. Toutefois, leur communication, au mieux discrète, au pire inexistante, voire franchement décalée (portails B to B), explique sans doute leur déficit de notoriété auprès des directions achats. Si certains parlent d’un frémissement significatif sur ce marché des purchasing cards, les acheteurs comme les fournisseurs se montrent plutôt attentistes sur un sujet qui, à l’évidence, ne mobilise pas les foules… Les développements restent modestes et nous ne pouvons que le déplorer. Puisse l’administration française faire bouger les choses avec son projet de carte d’achat (voir La Lettre des Achats n° 93 de mars 2002). Cela serait après tout, pour l’Hexagone, une répétition du phénomène constaté tant aux États-Unis qu’en Angleterre où la puissance publique a contribué au décollage du système. Le public entraînant le privé, ce ne serait là qu’un moindre paradoxe, au moins chez nous… Nous y reviendrons dans les tous prochains mois. Une troisième catégorie de poids lourds devrait émerger : celle emmenée par les sociétés de conseil. Difficile d’imaginer que les grands du conseil, après avoir digéré les derniers morceaux d’Andersen, ne s’intéressent pas de plus près au marché de l’e-sourcing. Un peu de techno mais pas trop et beaucoup d’accompagnement. C’est sans doute exactement ce qu’ils savent faire. Aujourd’hui, par exemple, AT Kearney, qui a repris la société de service informatique EDS, met en avant sa solution eBreviate (un outil d’enchères inversées), pour faire pièce au seul costaud du secteur, FreeMarkets.
Mais à part cela, en trois ans, que s’est-il exactement passé au royaume des achats ? Nos titres d’alors ressemblaient peu ou prou à ceux d’aujourd’hui. Rappelons-les pour mémoire : Les tableaux de bord achats ou comment mesurer les performances d’un système en mutation; L’EDI devant internet ; Purchasing card : Amex rejoint Visa et obtient l’agrément fiscal en France (La Lettre des Achats n° 62 de mai 1999). Un mois plus tard, autres titres : Les achats déjà à l’heure de l’e-commerce ; Enquête CXP : les achats restent le parent pauvre des ERP ; Cegos crée un club SAP achats ; SAS Institute : un outil d’aide à la décision dédié aux achats arrive sur le marché (LaLettre des Achats n° 63 de juin 1999). Même notre baromètre emploi titrait sans complexe : Plus de 40 ans s’abstenir. Aux achats, bien sûr. Mais là, nous vous renvoyons sur le même sujet à notre titre du mois dernier : Vers un rajeunissement des troupes. Toutefois, l’âge du capitaine est-il seul en cause dans cette apparente immobilité ? Le sujet a déjà été évoqué au cours de la période électorale que nous venons de traverser, nous n’ajouterons rien à ce mauvais débat. En revanche, que ce petit monde n’ait pas beaucoup avancé dans ces choix ne surprendra personne : vu du côté de leurs promoteurs, les outils comme les services dédiés à la fonction achats tardent à s’imposer dans les entreprises. « Où sont les acheteurs ? » se plaignent les premiers. « Où sont les vraies réponses à nos demandes ? », répliquent en écho les seconds. Une véritable guerre de tranchées. Aujourd’hui, les survivants de l'e-procurement s’affrontent en deux camps : ceux qui, en matière de places de marché ou de portails achats, espèrent vendre des bases installées voire des licences utilisateurs, face à ceux qui veulent développer des services. Nous l’avons vu le mois dernier (voir La Lettre des Achats n° 94 d’avril 2002). En fait, nous apporterons aujourd’hui une nouvelle nuance : d’une part, il y a ceux qui veulent vendre à toute fin des installations (du cash tout de suite au risque de finir en SSII spécialisée achats, voire même de se banaliser) ; d’autre part, ceux qui croient toujours au modèle transactionnel (à charge pour eux de développer toujours plus de services). C’est le principe de l’autoroute : pour chaque passage, on acquitte un droit d’usage. Remplacez passage par transaction et vous avez le business model. Et puis, sur une autoroute, comme la clientèle est plutôt captive, on développe des offres complémentaires. Appliquez le même raisonnement dans le domaine du service et vous avez tout le discours servi aux investisseurs pour les faire patienter jusqu’au seuil du véritable retour sur investissement (sans cesse repoussé d’ailleurs). Il s’agit là d’une manifestation ultime du fameux débat : pour ou contre l’externalisation des achats.
En réalité, les utilisateurs sont face à un terrible dilemme : soit ils s’équipent d’outils en interne, en sachant qu’ils s’engagent dans des développements lourds dont ils auront du mal à définir les coûts. Soit ils décident de recourir à des prestataires et ils ne maîtriseront a priori ni la montée en charge de leur consommation (et donc pas davantage la facturation), ni le terme de l’engagement (qui tient le péage contrôle les usagers), ni même enfin leur degré de dépendance (savoir-faire en interne ou à l’extérieur). Les achats auront-ils d’ailleurs leur mot à dire auprès de leurs directions générales comme des DSI ? Dans ces conditions, la relative prudence des futurs clients peut se comprendre. Certains commencent tout juste leurs réorganisations. Il suffit pour s’en convaincre de lire les témoignages en matière d’organisation achats où chacun procède d’abord à une remise à plat stratégique et effectue ensuite le choix des outils. Cela ne va pas assez vite ? D’accord. Imaginons l’inverse. D’abord, on choisit l’outil et ensuite on tente de résoudre le problème posé. Cela fait vivre les équipes techniques (internes ou externes) mais cela ne résout rien du côté métier. C’est à peine caricatural.
Le mois dernier, nous évoquions le forum organisé par les étudiants du Desma à Grenoble. Une semaine après eux, toujours à Grenoble, c’était au tour des étudiants du mastère achats de l’ESC d’organiser leur journée annuelle. Les échanges étaient construits autour de deux thèmes : l’externalisation, avec les risques de perte de compétences, et le développement d’intranets achats. Les thèmes ne surprendront personne. Ils étaient directement inspirés par les travaux du club des directeurs achats de la Cegos. Son principal animateur, Roger Perrotin, assure depuis cette année universitaire la responsabilité pédagogique du programme. C’est étrange, mais chaque fois que l’on évoque le risque de perte de compétences que fait courir à l’entreprise une politique plus ou moins bien maîtrisée de recours à l’externalisation, en quelque domaine que ce soit (achats de production ou hors production), les protagonistes en viennent très rapidement à évoquer le problème des compétences des achats eux-mêmes. Un glissement sémantique qui révèle à la fois un certain sentiment de culpabilité de la part des acheteurs, en même temps qu’une remise en question, toujours par eux-mêmes, de leur vocation. Plus personne ne s’étonnera alors que le thème de l’externalisation dans les achats demeure un vrai tabou.
Lorsque les patrons d’achats évoquent les qualités nécessaires à un acheteur dans l’entreprise, ils citent pêle-mêle : ouverture esprit, sens de la communication, curiosité, esprit « business », créativité, bonne compréhension des enjeux techniques, sens de l’éthique, ambition, ténacité, souci de ne pas se limiter aux (trop souvent) nécessaires réductions de coûts, et volonté de développer de nouveaux produits ou services. Bref, rien qui ne distinguerait un manager achats d’un autre manager dans l’entreprise. Ce beau portrait-robot se gâte parfois lorsque l’on demande en quoi il correspond à la majorité des acheteurs aujourd’hui. « Il est parfaitement inversé ! » répondent les plus caustiques. Allons, les achats ont profondément changé en quelques années. Ils ont accompagné toutes les évolutions de l’entreprise au cours de la même période. Ils ne sont pas à part. Ils manquent encore un tout petit peu de visibilité. Toutes les résistances au changement ne sont pas forcément là où on les situe. Ainsi, toujours à propos des systèmes d’information achats, en particulier des portails intranet/extranet apparus ces derniers temps, quels reproches leur adressent les acheteurs ? De présenter bien souvent un seul niveau de fonctionnalités – l’échange d’informations – alors qu’un second niveau tarde à apparaître : le travail collaboratif. Leur fonctionnement n’est pas assez intuitif en termes d’ergonomie. Tous les aspects de l’organisation de l’entreprise ne sont pas pris en compte et rarement très en amont. Les entreprises restent réticentes à débloquer des budgets en dehors de ceux décidés pour les ERP. Curieusement, les notions de retour sur investissement sont malaisées à appréhender dans le cas d’un ERP mais se posent toujours pour des solutions métier bien plus légères. Les nouvelles fonctionnalités des ERP en direction de la fonction achats et de la gestion des fournisseurs amélioreront-elles ce phénomène ? Il ne suffira pas de rebaptiser les offres logicielles en solutions SRM (Supply Relationship Management) pour rassurer les achats sur ce point. Alors, où se situent réellement les blocages ? Du côté des achats ? Pas sûr. Mais cela aussi, nous l’avons déjà dit. Et grâce à vos témoignages, nous continuerons !

 

Message plus personnel
Au matin du 22 avril, en relisant cette chronique, juste avant de la mettre en page, son propos m’a paru dérisoire. Vous ne verrez pas ce mois-ci de photo l’accompagner. J’ai décidé de l’enlever. À l’heure où notre pays succombe à la tentation nationaliste, sécuritaire et au repli frileux, je n’ai pas pu imaginer paraître tout sourire dans un numéro daté du mois de mai 2002. La démocratie ne s’arrête pas aux portes des entreprises. Ilfallait un signe et quelques lignes pour le dire.

Publié le 15/09/2004 - Par François-Charles Rebeix - directeur de la publication -

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