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Publié le 07/05/2021 - Par Guillaume Trécan

Olivier Lluansi (Strategy & PwC) : « Des actions collaboratives de donneurs d’ordres pour ″dérisquer″ une relocalisation »

Olivier Lluansi, Associé Strategy & PwC Olivier Lluansi, Associé Strategy & PwC

Avec le soutien de la Direction générale des entreprises, le cabinet PWC fédère des donneurs d’ordres qui s’engagent auprès de filières fournisseurs à conduire des référencements sur la base de cahiers des charges commun. Il s’agit pour l’heure d’une démarche pilote sur six familles d’achats, mais qui pourrait prendre de l’ampleur si le test s’avérait concluant.

Comment l’idée de cette étude sur la relocalisation de six familles d’achats est-elle née ?

Entre avril et juin 2020, nous avions mené avec Isabelle Carradine, également associée chez PwC et le CNA, une étude sur le potentiel de relocalisation, une étude fondée à la fois sur l’analyse de chiffres des douanes et sur l’expertise d’une quarantaine de directeurs achats. Nous avons mis en évidence un potentiel de 115 milliards d’euros d’importations par an répartis en 58 catégories. A partir de septembre, les équipes de PwC Strategy& ont travaillé avec le G5 Pharma, l’association des principaux laboratoires pharmaceutiques français, pour définir des stratégies de sécurisation de leurs approvisionnements, dont certaines passent par des relocalisations de production et estimer les potentiels surcoûts mais aussi les créations d’emplois. Depuis le premier trimestre 2021 avec le soutien du Ministère de l’économie et des finances, nous avons repris le principe de cette étude pour six autres segments de produits et services : circuits imprimés, cartes électroniques, conception des cartes électroniques dite « Design House », emballages plastiques alimentaires, films de palettisation et linge plat tissé. L’élément supplémentaire de cette démarche-pilote étant d’aller jusqu’à l’engagement de directeurs achats pour appuyer les investissements industriels associés à des relocalisations en France ou en Europe.

Pourquoi ces six segments en particulier ?

Ces choix étaient délibérément hétérogènes pour tester ce qu’il était possible de faire et les limites de la démarche. Nous avons choisi le linge plat parce que le textile est très largement considéré comme une production difficile à faire revenir. Nous avons choisi la conception des cartes électroniques, parce que nous voulions intégrer des services dans notre étude. Nous avons ensuite choisi deux sujets stratégiques dans l’électronique : les cartes électroniques et les circuits imprimés. Nous avons enfin étudié deux segments d’achats dans les plastiques pour lesquels les directeurs achats nous avaient signalé un enjeu d’approvisionnement lié aux règles environnementales et de recyclabilité.

Votre travail a-t-il permis de valider la pertinence d’une relocalisation de ces produits ?

Nous avons rencontré des limites sur le segment conception de cartes électronique (Design House). Globalement, il est très difficile d’obtenir des données quantitatives sur les services. Sur le textile, il reste un écart de structure de coût très significatif d’environ 20 % pour du linge basique, mais un axe de relocalisation pourrait être envisagé pour du linge plus haut de gamme ou en travaillant sur le coût complet, notamment dans un modèle de location.

Les quatre segments cœur de cible de l’agroalimentaire et des produits électroniques avancent très bien. Sur les barquettes et les films de palettisation, où nous avons mis au jour des écarts de coût de 0 à 5 %, nous travaillons sur un marché potentiel de l’ordre de 375 millions d’euros d’importations, dont une partie provient de pays tiers à l’UE. Sur les cartes électroniques et les circuits imprimés, les écarts de structure de coût peuvent être un peu plus importants. Cependant, les enjeux de sécurisation et de propriété intellectuelle sont très forts. Le marché potentiel est colossal, il dépasse les trois milliards d’euros d’importations par an, très majoritairement d’Asie.

De premiers directeurs achats s’engagent-ils à agréger leurs volumes ?

Le premier objectif de la démarche consiste à établir un référencement sur la base d’un cahier des charges commun visant une production à proximité. Nous travaillons déjà avec cinq à six donneurs d’ordres par segment, auxquels nous nous efforçons d’agréger d’autres acteurs. De premières versions de lettres d’intention commencent à circuler et font l’objet d’échanges entre donneurs d’ordre et les représentants des filières fournisseurs.

Avez-vous évalué la capacité des industriels à investir dans ces nouvelles lignes de production ?

À chaque fois, nous identifions un potentiel sur le marché actuel, nous estimons les niveaux d’investissements requis et le nombre d’emplois en jeu. Il s’agit de démontrer que, sur ces segments précis, on peut monter des actions collaboratives de donneurs d’ordres pour « dérisquer » une relocalisation, en France ou en Europe, et donc la provoquer. C’est un exercice complémentaire au plan France Relance qui soutient l’offre. Il s’agit encore d’une démarche pilote mais une fois que cette démonstration aura été apportée, nous essaierons de passer à l’échelle. Ce sera probablement pour la fin du semestre.

À quoi s’engagent les directeurs achats qui rejoindraient cette démarche de relocalisation ?

Ils s’engagent avant tout à incarner cette démarche collaborative en faisant un référencement commun de fournisseurs avec des pairs sur une partie de leurs achats – sachant que la partie commerciale pure et la négociation de contrats n’entrent pas dans cette approche collective.

Percevez-vous une volonté des donneurs d’ordres de travailler en commun ?

Nous ressentons chez les directeurs achats une très forte envie de travailler ensemble sur les sujets de sécurisation des approvisionnements. Les chaînes qu’ils avaient stabilisées et optimisées subissent des perturbations profondes sous l’effet de contraintes géopolitiques ou de nouvelles réglementations liées à la RSE. Cette étude nous a aussi permis de démontrer que le handicap de la compétitivité, qui était principalement vu sous l’angle du coût de la main-d’œuvre, l’est au moins autant du fait de leur taille. Parfois, les donneurs d’ordres français ou européens sont sous-critiques sur des marchés mondialisés, ils ne sont pas les premiers livrés, ont un pouvoir de négociation inférieur. D’autres fois, ce sont leurs propres fournisseurs qui sont sous-critiques et se trouvent défavorisés. Ce constat renforce l’intérêt de cette démarche collaborative.

Envisagez-vous de poursuivre ces collaborations au-delà de six segments ?

D’autres sujets émergent et ces pools de directeurs achats peuvent devenir des lieux structurants de réflexion sur l’approvisionnement. Dans l’électronique, nous avons identifié des secteurs, comme celui des objets connectés ou de la connectique, très propices à ce type d’échanges et de développements. Des donneurs d’ordres qui produisent des cartes électroniques ont également exprimé leur volonté de travailler en commun sur la sécurisation des approvisionnements en composants. Dans l’agroalimentaire, la réflexion porte sur d’autres emballages alimentaires qui n’ont pas encore de solution recyclable. Il nous reste à définir comment animer ce travail en commun au-delà de cette première mission exploratoire.


Portrait

Olivier Lluansi (Ecole polytechnique, Ingénieur en Chef des Mines, Master de Sciences politiques internationales ULB) est Associé Strategy& PwC. Il a commencé sa carrière à la Commission européenne, puis au Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais. Il a ensuite rejoint Saint-Gobain dont il a supervisé les activités en Europe centrale et orientale. Il a également été Conseiller industrie et énergie à la Présidence de la République (2012-2014) et a récemment mis en place l'initiative "Territoires d'industrie" lancée par le Premier ministre en janvier 2019.


Pour en savoir davantage sur cette démarche : olivier.lluansi@pwc.com ou scc@pwc.com

Publié le 07/05/2021 - Par Guillaume Trécan

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