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Publié le 16/07/2020 - Par Guillaume Trécan

Etude PwC, CNA, DGE : Comment localiser 382 milliards d’euros d’achats ?

Une étude sur la relocalisation des achats stratégiques réalisée par PwC et le CNA avec la participation de la DGE met en lumière plus d’une centaine de catégories de produits qui pourraient être implantées sur le territoire national. Le plus dur reste à faire : mettre en phase sur ces sujets industriels, investisseurs et pouvoirs publics.

Dans la série des idées pour renaître meilleur de la crise du Covid-19, le cabinet de conseil PwC et le CNA apportent une contribution de poids avec une étude détaillée et documentée sur le potentiel de relocalisation de l’industrie française. Au bas mot, 58 catégories de productions industrielles représentant un potentiel de valeur de 115 Mds d’€ ont été identifiées comme étant particulièrement propices à une implantation en France ou jugées prioritaires pour leur criticité pour les chaînes d’approvisionnement des donneurs d’ordres français.


Les achats hors UE ciblés

Au total, 113 catégories de produits représentant 382 milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit 70 % des importations en France, pourraient faire l’objet de démarches de relocalisation (localisation) sur le territoire national. Ces produits se concentrent sur quatre secteurs d’activité identifiés par les experts de PwC : santé et pharmaceutique ; agroalimentaire ; électronique ; industries de process et d’assemblage. Pour en arriver à ce ciblage, ils ont défini un critère de criticité à partir de l’étude des montants d’importation, de la part de ces importations en provenance de pays hors Union européenne et du pourcentage d’achats importés dans les données des Douanes françaises et les données Eurostat (Prodocom). Ces analyses ont été enrichies par des entretiens avec des donneurs d’ordres et fournisseurs.

Après avoir répondu à la question de « qu’est-ce qu’on relocalise ? », les experts de PwC ont invité plusieurs personnalités dont des professionnels des Achats à rappeler pourquoi on doit le faire, lors de la présentation de cette étude le jeudi 9 juillet. Une démonstration fournie notamment par Karine Alquier-Caro, la directrice des achats du spécialiste des infrastructures électriques et numériques Legrand pour qui la relocalisation est une nécessité opérationnelle face à des risques de ruptures et de pénuries chroniques. « Sur tous les éléments de composants électroniques et de produits semi-finis, nous sommes en situation de dépendance géographique. Des capacités de production existent en Europe, très peu en France, mais elles ne peuvent pas faire face aujourd’hui à l’ensemble de la demande des acteurs européens. Nous sommes dépendants du contexte géopolitique et des capacités laissées disponibles par de forts acteurs étatiques qui sont nos concurrents à l’achat. Quand Huawei décide par exemple de bloquer des capacités pour assurer sa transformation vers la 5G, ces capacités ne sont plus disponibles pour des acteurs tels que nous », dénonce-t-elle, malgré des montants d’achats conséquents, qui dépassent les trois milliards d’euros pour le groupe Legrand.


Localiser plus que relocaliser

Mais la directrice achats groupe de Legrand prévient que, pour elle, « la relocalisation ne peut se faire que sur les technologies de demain », soit un tiers des produits identifiés par l’enquête, qui sont sur des catégories émergentes avec des enjeux d’avenir, dans l’électronique, par exemple, les capteurs pour les applications IOT et les accumulateurs. Olivier Lluansi, associé PwC en charge de la practice industrie et maître de cérémonie de cette présentation reconnait lui-même que les démarches improprement désignées sous le terme de relocalisation sont en réalité « souvent des innovations dont on doit implanter la première localisation en France ».

Dans le secteur santé-pharma, l’ancien directeur des achats de Sanofi, Jean-Philippe Collin, note lui-aussi avec le sens de la formule que « l’une des meilleures relocalisations, c’est la délocalisation que l’on évite ». De son côté, il cite plus particulièrement les anticorps monoclonaux dont il estime « qu’il faut monter la base industrielle en Europe ». Dans l’agroalimentaire, les sujets de localisation concernent les vitamines et produits d’appoint pour les animaux, les protéines et les emballages ; dans les industries de process et d’assemblage, les moteurs électriques et les technologies de transmission de puissance, la fabrication additive…


Généraliser le TCO

Dès lors que l’on sait quoi localiser et pourquoi, restera la lourde tâche de définir comment faire. L’implication du CNA dans l’enquête désigne d’emblée la fonction achats comme étant, en principe, une partie de la solution. « Il n’y aura de relocalisation en France que s’il y a une demande structurée, c’est pourquoi nous avons fait appel à des acheteurs », rappelle Olivier Lluansi. « Certes il y a des questions de coût, de compétitivité, d’impôt de production… mais il y a plein de catégories où, en ne changeant pas grand-chose, une réglementation, ou une façon de voir, en prenant en considération le coût complet, les frais administratifs, la gestion des incidents d’approvisionnement, etc… on pourrait relocaliser avec une grande compétitivité », estime l’expert PwC.

Pour ce qui est de la capacité à prendre en compte le TCO, le président du CNA et directeur des achats groupe d’Eiffage, Jean-Luc Baras, répond présent au nom de ses confrères… tout en faisant prudemment une passe en retrait aux codirs. « Pour modéliser les risques et le potentiel de développement que l’on achète à travers sa politique achats, nous sommes prêts, nous avons les outils, les femmes et les hommes. Mais je crois qu’il faut que nous soyons accompagnés par une volonté claire des dirigeants politiques et des dirigeants des grandes entreprises », avance-t-il.


L’achat public au service du développement économique local

Le président du CNA a également rappelé sa conviction que « si l’on peut réunir la puissance d’achats publique et la puissance d’achats privée, on a des effets leviers conséquents. » Un sujet sur lequel il a évidemment été rejoint par son prédécesseur à la tête du CNA, le président du conseil régional d’Île de France, Marc Sauvage, qui en a profité pour souligner le travail de la région Île de France consistant à « trouver des bonnes pratiques pour que la politique d’achats soit liée à la politique de développement économique », par exemple en prenant l’engagement de sourcer 100 % des denrées alimentaires pour les cantines des lycées auprès de producteurs locaux et 50 % en bio d’ici à 2024. Côté achats publics, les idées ne manquent pas pour soutenir l’industrie nationale : allonger la durée des contrats, renégocier les conditions en cours de contrat pour pouvoir introduire de nouvelles références et capter des ruptures technologiques, structurer la demande et la mutualiser pour donner de la visibilité aux acteurs économiques…

Pour Karine Alquier-Caro, l’argent public devrait même servir de pompe d’amorçage pour permettre à certaines localisation/relocalisation d’être compétitives. « Les commandes étatiques sont très importantes si l’on veut créer du volume parce que nous sommes sur des industries à très fortes capacités et très forts volumes nécessaires pour être compétitifs », estime-t-elle. Une fois les plans de relance mis en place, pas sûr que les finances publiques aient suffisamment de marge de manœuvre pour pouvoir jouer ce rôle.


Vers une incitation réglementaire et fiscale de l’Etat

Une piste d’intervention de l’Etat plus probable a été avancée par Isabelle Carradine, associée PwC en charge de la practice achats, à travers l’encadrement réglementaire. « Il n’y a aucune réglementation sur ce qui est vital au niveau national et nous avons donc peu de leviers en tant qu’acheteur pour imposer à la direction générale un produit Made in France, regrette-t-elle. Nous devons faire prendre conscience aux pouvoirs publics qu’il y a un sujet sur ce qui est vital et doit être sans débat disponible en France ou en Europe. »

L’associée PwC spécialiste des Achats a également cité les autres acteurs qu’il conviendra d’intégrer dans ce projet : les Régions, auxquelles ce portefeuille de produits va être présenté pour qu’elles se positionnent sur des territoires où localiser les investissements ; les fonds d’investissement, qui seront les partenaires incontournables de projets industriels ambitieux et les pouvoirs publics, notamment à travers les leviers réglementaires et fiscaux.

Présentée comme partenaire de l’étude, la Direction générale des entreprises (DGE), qui dépend du ministère de l’économie et des finances n’a assuré qu’une timide présence lors de cette présentation, à travers le tout nouveau secrétaire général de la CNI, Thomas Gouzènes, en fonction depuis le 11 juin. Sans trop s’avancer, ce dernier a confirmé les intentions gouvernementales de « travailler sur les différents leviers », laissant tout de même entendre que des annonces dans ce sens pourraient être faites début septembre, étant entendu qu’à cette date il faudra surtout mettre en place « un dialogue concret sur ces questions avec des industriels qui, soit auraient des capacités de production, soit pourraient développer des capacités de production sur ces produits identifiés. » Les directions achats des donneurs d’ordres seront-elles présentes à ce stade pour manifester leur engagement dans ces projets via des commandes ? Ce serait en tout cas un signe de solidarité inter-entreprise inédit en France.

Etude relocalisation des Achats CNA-Pwc-DGE

Publié le 16/07/2020 - Par Guillaume Trécan

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