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Publié le 20/05/2021 - Par François-Charles Rebeix

David Baverez, Auteur : « Si l’Europe ne redevient pas forte, elle ne sera pas en position de négocier avec la Chine. »

David Baverez, Investisseur et Auteur. Installé à Hong Kong, il partage son temps entre le financement de startups et la compréhension des disruptions liées à l’émergence de la « Nouvelle Chine ». David Baverez, Investisseur et Auteur. Installé à Hong Kong, il partage son temps entre le financement de startups et la compréhension des disruptions liées à l’émergence de la « Nouvelle Chine ».

Après « Génération Tonique » (2015), « Paris-Pékin Express » (2017), David Baverez, investisseur installé à Hong Kong, publie « Chine-Europe, le grand tournant ». L’auteur imagine cette fois des entretiens sans concession entre le leader chinois, Xi Jinping et des experts européens, chacun dans son domaine (politique, commerce, diplomatie, industrie, digital). Un prétexte pour renouveler une vision prophétique : Chine et Europe gagneraient beaucoup à faire un « grand pont en avant » l’une vers l’autre.

Qu’est-ce qui a changé en Chine depuis 4 ans ? Pourquoi parlez-vous d’un tournant ? A l’époque, tout était déjà en place et notamment la rivalité avec les Etats-Unis…

En fait, c’est moins un changement qu’une accélération. Il y a quand même eu cette crise de la Covid. Le message sous-jacent de mon nouveau livre, c'est celui de 2008 que nous avons refusé d'entendre. Nous sommes passés d’un monde de 700 millions de privilégies occidentaux – américains et européens - à une planète de 8 milliards. Nous en avons pris conscience brutalement au moment où la crise financière a éclaté. Beaucoup se sont dit qu’avec un peu de dette en plus, 700 millions d’individus allaient pouvoir continuer à vivre sur le même rythme. Cette fois-ci, avec cette pandémie, c’est la santé qui est touchée… A peu de chose près, nous sommes tous égaux face à ce problème. Nous pouvons tous y passer. A présent, le message est reçu. Nous devons changer le monde. C’est pour cela que je parle d’un tournant.

Il y a également un tournant géopolitique par rapport à 2017. La crise avec les Etats-Unis qui était annoncée a vraiment éclaté depuis. Et elle va durer. Enfin, il y a cette accélération de la digitalisation que j’anticipais également. C’est peut-être là, la différence qu’il y a à être à Hong Kong plutôt qu’en France… Là-bas, tous les jours, les discussions portent sur la digitalisation. Ici, en ce moment, même sans vouloir tomber dans la caricature, c’est plutôt le déconfinement et l’ouverture des cafés et des restaurants qui préoccupent… Donc la Chine accélère mais pas nous ! Et c’est d’autant plus dommage que nous avons encore plus d’atouts à faire valoir en Chine, compte-tenu des positions prises depuis 2017 par les Etats-Unis.

Tout de même, vous le ménagez un peu, Xi Jinping… Ici, en Europe, nous ne le comprendrions pas très bien ?

Les dialogues successifs que j’imagine entre le Président Xi Jinping et cinq personnalités européennes, chacune dans son domaine de compétence, la politique, la sociologie, la diplomatie, l’industrie, le digital montrent une progression. Les européens commencent par perdre, sont attaqués sur le modèle de la démocratie, leur absence de pouvoir fort étant considéré par le dirigeant chinois comme un atout dans un monde de ruptures technologiques. Si, au début, le Président Xi peut paraitre sans concession, à la fin, il arrive progressivement à la conclusion que finalement la Chine a beaucoup plus à gagner à coopérer avec l’Europe. Le ton des échanges peut vous paraitre vif, car avec les Chinois, mon expérience est que l’on peut en réalité se dire les choses très directement, à condition cependant d’avoir des arguments solides et factuels. Nous en avons certainement en Europe avec notre technologie, qui gagnerait à être plus mise en avant…

Rééquilibrer les relations européennes tant avec la Chine que les Etats-Unis me parait d’autant plus nécessaire que je pense que les Etats-Unis que nous avons connus ne seront plus les mêmes dans le futur : pour des raisons démographiques, ethniques et sociales, tel que mis en lumière par l’attaque du Capitole par les partisans de Donald Trump. Près de 50% des Américains vivent hors des villes côtières et nous ne connaissons que très peu cette Amérique de l’intérieur. Contrairement à notre approche de la Chine, nous avons une dynamique très différente vis-à-vis des Etats-Unis : nous partons avec un a priori très positif, mais plus nous creusons, plus nous risquons d’être déçus. La Chine, c’est l’inverse : nous avons un a priori très négatif et, plus nous progressons, plus nous sommes surpris par le côté entrepreneurial et le pragmatisme du peuple chinois : de véritables « Venture communistes » !

Si l’Europe s’arrime davantage à la Chine plutôt qu’aux Etats-Unis, ne risque-t-elle pas de tomber dans une autre dépendance ?

Je ne crois pas à l'isolationnisme, ni au concept de souveraineté. Il faut accepter le principe d'interdépendance. Quand j’entends « nous allons être dépendants des Chinois. », je réponds : l’objectif, c'est d'être interdépendants. La souveraineté, c'est un concept pour le politique. Lorsque, depuis Bruxelles, quelqu’un pourtant de très avisé comme Thierry Breton, Commissaire européen, explique que l’on peut avec 20 milliards d’euros construire, ici en Europe, une usine de semiconducteurs, il se fait aussitôt contredire par Jean-Marc Chery, le Président de STMicroelectronics. Celui-ci lui oppose en substance que c’est plutôt d’une chaîne de valeur de 200 milliards d’euros qu’il faudrait parler pour être crédible. L’industrie des semi-conducteurs est organisée en écosystèmes, une usine seule dans son coin n’a pas d’avenir.

Le but du jeu, ce n'est donc pas de cesser de commercer avec la Chine, il faut plutôt penser à organiser une complémentarité. C’est plus positif que le terme d’interdépendance. Si nous sommes dépendants de la Chine, assurons-nous qu’elle le soit aussi de nous. Il faut arrêter d’être naïfs : avoir des usines en Chine mais en ouvrir aussi dans d’autres pays en Asie du Sud-est ; monter en gamme en Chine mais ouvrir aussi au Vietnam par exemple pour d’autres produits, d’autres marchés. Prenez l’exemple de SEB : ils ont autant d’usines en Chine qu’en Europe. Ils n’y produisent pas les mêmes choses. Ils ne vont pas relocaliser en Europe des activités chinoises. Je ne crois pas du tout aux relocalisations.

Revenons sur cette société chinoise et son dirigeant en particulier, Xi Jinping, les corrections sont sévères (Hong Kong, gestion de la Covid, les Ouighours, Alibaba, Meituan, etc.). C’est bon pour les affaires, ça ?

L'amende d'Alibaba est, pour moi, un signal positif pour les PME chinoises et donc pour les investisseurs. Alibaba a 50% du marché du e-commerce et s’est comporte historiquement très durement vis à vis des entreprises, des PME surtout, en usant et abusant d’une position dominante. Cette sanction arrive maintenant pour plusieurs raisons : la reprise est plus lente que prévue, l’efficacité du vaccin chinois est mise en doute par la population et les gens ont peur de se rendre dans les magasins. Le e-commerce, déjà très en pointe, continue de progresser. Alibaba profite de l’aubaine, en maintenant des marges beaucoup trop élevées, jusqu’à 30%. La réaction en chaîne est que, confrontées à des difficultés, les PME n’embauchent plus et cela devient un problème social.

Le gouvernement chinois est intervenu d’autant plus fort qu’Alibaba s’est obstiné, contrairement au groupe Tencent qui, lui, a appliqué plutôt l’adage : « ce qui est bon pour la Chine est bon pour mon entreprise ». Si le pays traverse des difficultés passagères, les entreprises sont fortement incitées à l’aider. Donc le secteur privé est en réalité plutôt heureux des mesures prises envers Alibaba, à l’inverse des commentaires de la presse anglo-saxonne : le taux de commissions d’Alibaba devrait baisser et les PME devraient voir leur marge remonter. De manière plus générale, en Chine, la réglementation de la sphère digitale s’exerce principalement contre le risque de monopole, alors qu’en Europe elle se concentre sur la protection des données personnelles. Le rapport à la vie privée n’est pas le même.

Au terme de l’ouvrage, vous semblez croire que la Chine pourrait s’ouvrir davantage aux atouts de l’Europe, notamment technologique, et coopérer…

Quand je suggère que l’Europe se rapproche au 21e siècle de la Chine comme elle l’a fait au 20e siècle avec les Etats-Unis, l’analogie n’est pas tout à fait bonne. Il n’existait pas les mêmes différences systémiques entre les Européens et les Américains. Avec la Chine, on peut parler de rivalité systémique. Ces dialogues imaginaires m’ont permis d’exposer les forces et les faiblesses des uns et des autres. Je n’ai pas voulu tirer de conclusions pour le lecteur, a lui de le faire ! Cependant, je ne crois pas que la Chine sera la 1ère puissance mondiale en 2049 dans tous les domaines, comme elle le projette. Dans les activités à économies d’échelle peut-être, mais pas dans des écosystèmes où la coopération est de rigueur, il va y manquer la confiance. Un exemple : dans nos industries de pointe, comme l’aéronautique, nous avons su créer des espaces collaboratifs sécurisés dans lesquels fournisseurs et donneurs d’ordres peuvent travailler ensemble sans risque. Aujourd’hui, les Chinois ne savent pas faire. Mais ils évoluent et se montrent désormais de plus en plus soucieux de leur propriété intellectuelle. Nous pouvons les inspirer.

La Chine est l’Empire des paradoxes. Il y a des aspects négatifs qu’il faut éclairer, parfois inverser. Le grand tournant que je propose n’est pas seulement pour nous, mais aussi pour nos interlocuteurs chinois. Ce que je leur dis : nos industriels et les vôtres veulent travailler ensemble. Ne les empêchez pas ! Le coût de la non-coopération est supérieur à celui de la coopération. Votre coopération avec les Etats-Unis ne sera plus jamais la même. Si vous ne travaillez pas avec nous, vous allez faire l’impasse sur toute notre technologie. Ce qui a changé aussi, c’est qu’il n’y aura plus jamais de hardware sans software. Nous ne serons plus tirés par l’économie du smartphone, mais par l’économie des services par la connectivité. Nous passons de l’internet BtoC a l’internet BtoB. Plus personne ne vend de matériels qui ne soient pas associés à des systèmes d’acquisition et de gestion de données. Or, tous ces softwares industriels, l’Europe en est pleine !

Mais attention : si l’Europe ne redevient pas forte, elle ne sera pas en position de négocier avec la Chine. En se souvenant que les Chinois, certes des gens prétendument charmants en toutes circonstances, recourent toujours au rapport de forces.


PORTRAIT

David Baverez (54 ans, HEC, Insead) est Investisseur. Après quinze années partagées entre Londres et Boston, il vit à Hong Kong depuis 2012. Durant dix ans (1995-2005), il a travaillé chez Fidelity Investments, avant de créer sa propre société de gestion jusqu’en 2010.

Installé à Hong-Kong, il partage désormais son temps entre le financement de diverses startups et la compréhension des disruptions liées à l’émergence de la « Nouvelle Chine ».

Il est l’auteur de Génération tonique – L’Occident est complètement à l’Ouest (Plon 2015), Paris-Pékin Express – La Nouvelle Chine racontée au futur Président (Francois Bourin, 2017) et Chine-Europe : le grand tournant (Le Passeur Editeur, 2021). Il publie régulièrement ses chroniques dans L’Opinion et Les Echos.


Photo William Furniss (2021)


Chine-Europe, le grand tournant : en route pour le « Grand Pont » en avant

Installé à Hong-Kong depuis 2012, David Baverez partage son temps entre le financement de diverses start-ups et ce qu’il appelle « la compréhension des disruptions liées à l’émergence de la Nouvelle Chine » et qui l’a conduit à écrire plusieurs ouvrages sur le sujet. Après Génération tonique – L’Occident est complètement à l’Ouest (Plon, 2015), Paris-Pékin Express – La Nouvelle Chine racontée au futur Président (Francois Bourin, 2017), notre auteur publie « Chine-Europe, le grand tournant » où il imagine cette fois des entretiens sans concession entre le leader chinois, Xi Jinping et des experts européens, chacun dans son domaine (politique, commerce, diplomatie, industrie, digital).

Vous retrouverez les deux premiers ouvrages de David Baverez dans Les Livres Achats Off 2015 et Les Livres Achats Off 2017. A lire aussi un premier entretien avec cet auteur à l’occasion de la sortie de Paris-Pékin Express (voir dans La Lettre des Achats 262 – juillet-août 2017).

Une Chine jeune, techno et conquérante

Dans ce nouvel opus, David Baverez renouvelle une vision qu’il veut prophétique : la Chine et l’Europe gagnerait beaucoup à faire un « Grand Pont » en avant l’une vers l’autre. Il y a cette Chine nouvelle qui fascine tant l’auteur. Une Chine jeune, dynamique, techno, beaucoup plus ouverte à l’occident que ne le montrent ses dirigeants et en particulier son Président, Xi Jinping. A celui-ci empêtré dans ses postures défensives notamment vis-à-vis notamment de l’Amérique, les cinq experts mis en scène dans l’ouvrage opposent bien sûr une critique féroce à son mode de gouvernement.

Si le président Chinois s’est, dit-on, mis à dos l’ensemble du monde lors du dernier Davos, sous le plume de David Baverez, il ne cale pas ! Peu de contrition sur la catastrophe de Wuhan à l’origine de la Covid, rien sur le Xinjiang et les Ouïghours. De même, les manifestations de Hong Kong sont réduites aux effets d’une spéculation immobilière qui étrangle sa jeunesse éduquée. Quant au peuple Chinois, ses attentes en matière de vie privée n’ont rien à voir avec celles de l’occident. Le principe de la notation sociale via les réseaux serait plutôt vu comme des opportunités d’insertion plutôt que d’exclusion. L’argument est connu : un bon citoyen n’a rien à craindre. La fragilité du système financier Chinois (mais sans doute les occidentaux n’ont-ils rien à leur opposer sur le sujet) est également relativisée. Le président Xi Jinping défend l’interventionnisme en la matière de son pays, ses investissements dans la technologie, ses villes du futur, sa transition écologique, etc. Il met en avant ses équivalents GAFAM, les BATX (même s’il les met aussi au pas), les monopoles ne sont pas bien vus là-bas non plus), ses grandes marques, son e-commerce social protecteur des citoyens-consommateurs…

Coopération mais pas dépendance

Au fil des échanges, les experts occidentaux vont cependant valoir les failles de cette assurance un peu surjouée. L’indépendance technologique du grand pays n’est pas si certaine, la liberté et la créativité des européens pourraient l’inspirer. Comme les relations Chine-Amérique ne seront plus les mêmes pour longtemps, il faudrait tout faire pour éviter la « distanciation sociale » entre la Chine et l’Europe. Rapprocher les deux grands côtés du continent Eurasie dans un esprit de coopération et non pas de dépendance. Le livre recèle de chiffres et fournit bien des clés pour décoder les positions chinoises, fermes à première vue mais pas sans perspective pour qui sait écouter.

David Baverez sait qu’il court le risque d’un côté de paraître « vendu » au PPC et de l’autre d’être promis à l’exclusion sociale sinon l’expulsion version Pékin. Il le dit drôlement. Il se réjouit en tout cas de contribuer à combattre pas mal d’idées reçus sur la Chine. Un pays plus ouvert qu’il n’y paraît. A condition d’argumenter et d’aimer le rapport de force. De vouloir commercer en quelque sorte. A lire tous les cas. Et n’oubliez pas : il s’agit aussi d’une trilogie. La mode est aux séries : relisez les saisons 1 et 2.


Chine-Europe : le grand tournant par David Baverez (Le Passeur Editeur)

Publié le 20/05/2021 - Par François-Charles Rebeix

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