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Publié le 31/03/2020 - Par Jean Chabod-Serieis

Covid-19 : urgence dans les achats hospitaliers

Réorganisation générale dans les achats hospitaliers : les dossiers courants sont gelés, l’approvisionnement est devenu la priorité, ainsi que la lutte contre les escroqueries. Illustration avec un GHT des Hauts-de-France et la coopérative d’acheteurs hospitaliers UniHA.

Dans les directions achats du monde hospitalier, un seul mot à la bouche en pleine épidémie de Covid-19 : approvisionnement. En masques, gants, lunettes, tabliers – bref, les équipements de protection individuelle (EPI) à usage unique – ainsi qu’en respirateurs et en gel hydro alcoolique. « C’est notre priorité », confirme Bruno Carrière, le directeur général d’UniHA (4,6 milliards d’euros d’achats en 2019), coopérative d’acheteurs hospitaliers, chez qui tout le monde est passé en télétravail. « Nous avons d’abord sécurisé nos marchés en nous assurant que les titulaires étaient en capacité sur les volumes demandés. Et nous anticipons deux autres gros sujets qui vont nous toucher prochainement : les défauts de prestations de service (nettoyage, maintenance technique, déchets) puisque les prestataires n’auront bientôt plus les personnels pour honorer les contrats ; et la réduction de capacité des serveurs dans les établissements, due au grand nombre de télétravailleurs dans l’Hexagone qui sollicitent fortement le réseau. »

Les dossiers courants d’UniHA sont gelés temporairement, faute d’interlocuteurs, de temps et de moyens. « Aucun hôpital ne traite les autres dossiers : tout est mis de côté », confirme Hugues Lefranc, le directeur des achats du groupement hospitalier du Hainaut-Cambrésis (Hauts-de-France). Ce GHT (933 millions d’euros de budget annuel) regroupe douze établissements, dont l’hôpital de Valenciennes.


0,40€ le masque contre 0,03€ en temps normal

Comme beaucoup de directeurs achats, et face à la pénurie des EPI à usage unique, Hugues Lefranc use de son système D. « Il faut être très imaginatif, confie-t-il. Par exemple, les distributeurs hospitaliers manquent de tabliers. Nous nous tournons donc vers le BTP, l’alimentaire et même vers les grossistes de tatoueurs ou de vétérinaires : ils ont des produits proches que nous pouvons détourner de leur usage. Mais si le confinement devient plus sévère, nous craignons que nos sources d’approvisionnement ne se bouchent, donc nous nous dépêchons. »

Pour sécuriser son approvisionnement, l’ancien acheteur industriel va plus loin en élaborant ces jours-ci – et alors que l’épidémie de Covid-19 avait fait près de 1 500 morts en France – une commande d’EPI à usage unique à l’étranger (Chine, Turquie, Mexique). « Le fournisseur chinois que nous avons identifié demande un paiement comptant, ce que refusent normalement les trésoreries publiques. » Le 25 mars, la trésorerie du GHT donnait son feu vert sous certaines conditions et garanties : s’assurer de l’existence réelle de l’entreprise, qu’elle soit homologuée pour fabriquer ces produits en hospitalier, qu’elle soit en bonne santé financière. Et s’il s’agit d’un trader, qu’il soit déjà bien installé, qu’il fasse des contrôles qualité chez ses fournisseurs, avec des équivalents de normes européennes.

Cet achat en mode "devis & bon de commande" dépasse largement les coûts habituels. « En ce moment en Chine, avec un marché hyper spéculatif, le masque de soin est en DDP France HT (coûts de transport aérien inclus) à environ 0,45 euros contre 0,03 euros en temps normal et le masque FFP2 à 1,40 euros contre 0,25 euros en temps normal. Je pense donc que nous multiplierons la dépense par au moins dix sur les masques malgré les dotations gratuites partielles de l’Etat. »


200 000 litres de gel hydro alcoolique par semaine

De son côté, UniHA déploie un projet d’approvisionnement de soluté hydro alcoolique. Les 917 établissements hospitaliers membres de la coopérative en consomment 200 000 litres par semaine pendant l’épidémie. Le projet réunit les prestataires de l’emballage, des transports, des matières premières et du reconditionnement. « Le ministère des Finances nous a mis en relation avec des industries chimiques qui ont converti leur chaine de production pour fabriquer ces solutés, explique-t-il. Nous comptons aboutir la première semaine d’avril, en complément de nos contrats de base. Mais nous avons tellement peu de visibilité : la priorité, c’est l’acheminement rapide vers les hôpitaux. »

Sur les masques, en revanche, la coopérative s’est retirée. « Le gouvernement s’en occupe et il y a beaucoup d’initiatives locales qui viennent polluer le paysage, explique Bruno Carrière. Et puis des propositions douteuses sont arrivées sur le marché, tant sur les masques que les blouses ou les lunettes. Des entreprises proposent des conditions tarifaires jamais vues, ce qui nous met la puce à l’oreille. Avec le Resah (Réseau des acheteurs hospitaliers) et l’Ugap (centrale d’achat public), nous nous alertons mutuellement sur ces escroqueries. Et parallèlement, nous nous répartissons les tâches et les clientèles pour ne pas faire de doublon dans nos initiatives. »


« Qui va venir nous chatouiller juridiquement ? »

Le dernier point de vigilance pour les acheteurs hospitaliers vient de l’Etat lui-même, résumé par Hugues Lefranc. « Les dotations de l’Etat ne suivent pas, alerte-t-il. Nous remontons nos besoins hebdomadaires mais l’Etat ne nous verse pas la dotation correspondante. Depuis deux semaines, je n’ai perçu que 30 % de nos besoins. C’est pourquoi je dois recourir à l’étranger via des traders, d’où une hausse des coûts. »

Et une adaptation nécessaire des règles du code des marchés publics (CMP). « Sur les références en lien direct avec les patients Covid-19, nous ne pouvons plus respecter le CMP à la lettre, nous faisons en urgence des demandes de devis puis des commandes ; mais franchement, qui va venir nous chatouiller juridiquement sachant que nos fournisseurs sous marché ne savent pas suivre nos besoins ? » Certainement pas ceux qui applaudissent au balcon tous les soirs à 20 heures.

Bruno Carrière, directeur général, UniHA


Hugues Lefranc, directeur des achats du groupement hospitalier du Hainaut-Cambrésis



Publié le 31/03/2020 - Par Jean Chabod-Serieis

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