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Publié le 18/07/2021 - Par Guillaume Trécan

Matthieu Euvrard (Orano) : « Notre stratégie supply chain répond aussi à la nécessité de pérenniser notre filière fournisseur. »

Matthieu Euvrard, Directeur Supply Chain du groupe Orano Matthieu Euvrard, Directeur Supply Chain du groupe Orano

Le directeur supply chain d’Orano, qui couvre, en plus des Achats, toutes les dimensions de la performance fournisseur, présente les différents chantiers de transformation conduits par ses équipes dont la finalité est de pérenniser et faire monter en compétences les fournisseurs du groupe. Un objectif partagé avec les autres grands donneurs d’ordres de la filière nucléaire.

Quelles sont les fonctions couvertes par la fonction Supply Chain chez Orano ?

Le domaine couvert par la fonction Supply Chain chez Orano est très étendu, de la veille marchés à la gestion des magasins, incluant également le sourcing, les achats, le pilotage des contrats fournisseurs, les approvisionnements et la gestion des stocks, ce qui facilite le pilotage des plans d’actions sur l’ensemble de la chaine d’approvisionnement. La filière est structurée avec une Direction Centrale Supply Chain Groupe et des organisations Supply Chain dans les BU, sites et projets, ce qui permet aux fournisseurs de bénéficier d’interlocuteurs centraux pour la vision d’ensemble et les sujets stratégiques et de relais locaux pour les sujets spécifiques, le réseau étant maillé et coordonné en temps réel.

Depuis peu nous avons également élargi notre périmètre de responsabilité à l’animation du processus achats intra-groupe et développé une expertise dans le domaine de l’ordonnancement et de la planification de nos activités industrielles. Tous métiers confondus, la filière Supply Chain comprend environ 400 personnes, dont environ 150 personnes sur le domaine achats.

Quels sont les objectifs stratégiques de la Supply Chain et comment reflètent-ils ceux du groupe ?

Les activités d’Orano sont très diverses, elles vont de l’extraction jusqu’au traitement et recyclage de l’uranium. Nous développons également fortement nos activités de services et nous sommes implantés sur plusieurs continents. La direction Supply Chain définit des politiques et stratégies supply chain en cohérence avec la stratégie d’Orano, anime la filière supply chain Orano et développe des actions de transformations en déclinaison des engagements du groupe tout en assurant la continuité des activités et la réponse aux crises quand il y en a.

La raison d’être d’Orano est centrée sur le développement des savoirs faire de transformation et de maîtrise des matières nucléaires, pour le climat, la santé et un monde économe en ressources, aujourd’hui et demain. Cinq axes stratégiques constituent le socle du projet d’entreprise – Communauté, Climat, Compétences, Croissance Clients et Cash. Ils se traduisent par des objectifs à horizon 2030 et des politiques spécifiques, dont la Supply Chain, nos objectifs se déclinent ainsi pour chacun de ses axes.

Orano est un grand donneur d’ordres (GDO) de la filière nucléaire en France, au même titre qu’EDF, le Commissariat à l’Energie Atomique, Framatome, l’Andra ou encore Iter, et en tant que tel, nous avons des responsabilités vis-à-vis de la supply chain de la filière nucléaire. Etant donné que le nucléaire est inscrit sur des cycles longs, notre première responsabilité est de donner de la visibilité à nos fournisseurs. Tous les ans, nous apportons ainsi dans le cadre du Gifen (Groupement des Industriels Français de l’Energie Nucléaire) des prévisions à trois, six et neuf ans et par grandes catégories d’achats. Nous le faisons collectivement, avec les autres GDO, sur la base d’une segmentation commune.

Nous avons développé ces dernières années plusieurs autres actions majeures de transformation en soutien aux fournisseurs.

En quoi consistent ces actions de transformation destinées à améliorer la gestion des relations fournisseurs ?

En 2019, nous avons lancé une démarche de formalisation de nos panels fournisseurs, en cohérence avec l’harmonisation du processus de qualification des fournisseurs. Nous avons franchi cette année un jalon majeur avec la formalisation de 25 panels représentatifs des achats récurrents, stratégiques et transverses du groupe ; ces 25 panels comprennent un peu plus de 500 fournisseurs catégorisés selon différents statuts, soit moins de 10% des actifs tournant chaque année. Nous menons également actuellement un travail de neutralisation des comptes fournisseurs inactifs depuis plus de deux ans dans nos bases ERP, et ce afin de réduire de près de 30% leur nombre. Notre ambition est de concentrer plus de 80 % des achats externes du groupe sur ces panels d’ici fin 2023. C’est un moyen de pérenniser la relation fournisseurs et d’aider ces fournisseurs à développer leurs compétences. Nous veillons à maintenir une dynamique d’entrée et de sortie de ces panels afin de tenir compte de l’appréciation des performances fournisseurs et de l’évolution des besoins du groupe dans le temps.

En ce qui concerne les contrats d’achats, désormais simplifiés et standardisés à l’échelle du groupe, nous disposons de contrats types pour nos différentes catégories d’achats : marchés de travaux, équipements et fournitures, prestations de maintenance, prestations intellectuelles... Nous travaillons maintenant à enrichir ces contrats de clauses incitatives à la performance et d’indicateurs de tensions contractuelles, de manière à identifier le plus tôt possible les problèmes, les traiter à temps et mettre en place des règles d’escalade et de gouvernance appropriées.

L’organisation expediting fournisseurs poursuit son déploiement sur les projets le requérant, afin de rendre encore plus robuste la maîtrise des jalons fournisseurs, y compris les jalons intermédiaires, mais avec également un rôle d’alerte interne sur les actions impactantes côté Orano. Plusieurs de ces actions s’inscrivent dans le cadre du projet Boost : Orano a en effet décidé d’accélérer son programme de changement pour optimiser la performance de ses projets, ce programme, dénommé Boost, s’inscrit dans le plan ambitieux d’amélioration de la filière nucléaire dans l’exécution de ses projets.

Comment avez-vous adapté votre approche du risque fournisseurs à la crise Covid ?

Dans le contexte économique actuel, nous avons renforcé toutes nos actions de surveillance et d’accompagnement des fournisseurs sensibles et fragiles, en avançant notamment à chaque fois que nécessaire nos paiements pour les petites entreprises les plus impactées par la crise, mais aussi en soutenant fortement la poursuite des activités des sociétés en redressement dont le savoir-faire est critique pour la filière nucléaire, et en encourageant leur reprise par des industriels français. Un groupe de travail spécifique est en place sur le sujet avec les autres GDO au sein du Gifen afin de partager nos informations, alertes et signaux faibles.

Vous travaillez donc, avec vos partenaires du Gifen, sur une notion d’achats souverains. Allez-vous jusqu’à envisager de soutenir des projets de réindustrialisation ?

Du fait de la crise économique, nous nous concentrons plus pour l’instant sur des actions défensives, en veillant à ce que des entreprises clés ne passent pas sous pavillon étranger. En outre, pour faire revenir en France des activités qui ne se trouvent désormais plus qu’à l’étranger, la question dépasse la seule filière nucléaire. Nous veillons à avoir une politique de sourcing équilibrée, combinant un fort ancrage territorial avec un programme d’achats d’opportunités notamment pour des choses que nous ne trouvons plus en France.

Des actions majeures ont été réalisées dans ce domaine : nous avons par exemple aidé à concrétiser la reprise, fin mai, de la société ACPP, fournisseur d’Orano en redressement judiciaire, par un autre acteur de la filière nucléaire, la société Fives Nordon. Pendant un peu plus d’un an, nous avons aidé à rechercher un repreneur, réaffirmé l’importance de cet acteur pour la filière nucléaire ainsi que notre volonté de le soutenir au cours du temps. Nous avons aussi veillé à ce que la reprise se fasse par un acteur français.

Quelle est la géographie de votre sourcing ?

Orano réalise une très grande part de ses achats dans les territoires dans lesquels il est situé. Nous sommes présents en France, au Niger, au Kazakhstan, aux Etats-Unis, au Canada, en Chine... En France, par exemple, plus de 90 % des achats de nos sites et projets sont réalisés auprès d’entreprises françaises, et plus de 50 % localement. Nous développons également un programme d’achats compétitifs dans des pays soit à coûts intéressants, soit à valeur ajoutée intéressante. Nous disposons de deux bureaux de Sourcing, l’un en Turquie et l’autre en Chine, qui couvrent respectivement la Turquie et l’Europe de l’Est et la Chine et l’Asie du Sud-Est, et nous réalisons, suivant les années, près de 10 % de nos achats sur ces zones dites à opportunités. Historiquement nous allions davantage chercher des achats à coûts compétitifs, aujourd’hui nous allons aussi chercher des choses que l’on ne trouve pas de manière durable ou compétitive ailleurs, par exemple des métaux rares, des alliages complexes, ou encore, durant la crise sanitaire, des EPI.

Quelles sont les faiblesses de la filière fournisseur française ? Est-elle durement fragilisée par la crise ?

Le secteur du nucléaire en France n’a pas de faiblesse caractéristique, et je préfère insister sur les actions de pérennisation du tissu et de développement des compétences. La plupart de nos fournisseurs ne travaillent pas à 100 % pour le secteur nucléaire et quand cela représente la majorité de leur activité, elle est répartie entre plusieurs donneurs d’ordres. Comme beaucoup d’industries traditionnelles en France – mécanique, chaudronnerie, etc. – ils souffrent de sous-investissements historiques dans leurs outils de production par rapport aux anciens pays émergents. Néanmoins la filière nucléaire dispose de certains atouts. Sur les recrutements par exemple, notre filière est redevenue attractive. Orano intègre par exemple 1 000 nouveaux collaborateurs par an, dont beaucoup de jeunes alternants.

Votre responsabilité très large sur toutes les dimensions de la performance fournisseur vous confère-t-elle une approche particulière de la qualité fournisseur ?

C’est un élément incontournable dans le nucléaire, au même titre que la sécurité et sûreté. Plusieurs actions d’améliorations sont en cours afin d’améliorer la qualité de nos fournisseurs, à commencer par l’harmonisation du processus de qualification fournisseurs, la formalisation et la synthèse des évaluations fournisseurs, mais aussi la certification ISO 19 443 des fournisseurs, levier permettant de progresser vers les standards de qualité visés. Orano a décidé de certifier ses entités dès 2022 et d’associer ses partenaires stratégiques à la démarche pour assurer une couverture optimale de ses activités, plusieurs dizaines d’entre eux ont ainsi reçu une demande à cet effet, en tant que « cible 1ère vague », pour s’inscrire dans la démarche.

Enfin, nous avons aussi lancé des actions d’amélioration de nos activités d’ordonnancement et de planification industrielle sur plusieurs sites en France, ce qui doit aussi permettre d’améliorer la qualité des prévisions de charge pour nos fournisseurs.

La conjoncture actuelle de hausse des matières premières vous préoccupe-t-elle ?

Nous sommes sans doute moins impactés que d’autres, dans la mesure où nous achetons peu de métaux en direct et étant sur des cycles longs. La conjoncture nous pose cela dit des problèmes au niveau de l'impact sur le coût des transports et vis-à-vis de nos fournisseurs de premier rang qui se voient imposer des hausses matières de la part des sidérurgistes et des distributeurs. Cela nous amène à les accompagner encore davantage, notamment pour trouver des sources alternatives dans un contexte où le risque de pénuries est de plus en plus fort. Les Chefs de Marchés concernés par ces segments d’achats sont aussi chargés d’apporter aux entités opérationnelles des outils d’aide à la décision à travers d’indicateurs de référence et d’analyses prospectives.

Comment intégrez-vous la dimension RSE dans vos objectifs ?

En 2019, nous avons engagé un travail visant à mesurer l’impact carbone de notre supply chain et nous publierons un chiffre de référence dans notre rapport RSE 2022. Nous travaillons également à intégrer davantage de critères de type RSE dans nos processus de qualification fournisseurs, dans nos processus de comparaison et sélection des offres et enfin dans l’appréciation de la performance fournisseurs. En plus des critères que nous appliquions déjà, nous avons notamment ajouté ceux de l’empreinte carbone ou énergétique, ou encore le pourcentage d’achat national ou local.


PORTRAIT

Matthieu Euvrard (50 ans, IEP Grenoble Economie-Finances, Desma) a pris les fonctions de Directeur Supply Chain du groupe Orano le 1er mars 2018. Il a successivement évolué chez Accor, Alstom et Areva depuis 1993. Il a exercé des responsabilités dans le domaine des Achats et de la Supply Chain, en particulier au sein de la Division T&D d’Alstom puis d’AREVA, de la Division Energies Renouvelables et enfin de la Direction Centrale Supply Chain d’AREVA puis d’Orano.


ORANO EN BREF

Opérateur international dans le domaine des matières nucléaires, Orano propose des produits et services sur l’ensemble du cycle du combustible.

Chiffre d’affaires (2020) : 3,7 Mds d’€

Effectif total : 16 500 salariés dans le monde dont 13 000 en France

Montant des achats : 1,7 Md d’€, dont plus de 50 % d’achats de prestations

Effectif Supply Chain : 400 personnes dont environ 150 personnes sur le domaine achats

Publié le 18/07/2021 - Par Guillaume Trécan

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