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Publié le 01/06/2021 - Par Guillaume Trécan

En misant sur l’innovation fournisseur, L’Oréal fait un carton

Grâce à un co-développement exemplaire avec son fournisseur Albéa, le groupe cosmétique français a pu commercialiser en un temps record des tubes cartonnés pour ses marques Garnier Bio et Laroche Posay. L’équipe achats packaging était bien sûr un acteur clef du projet pour sécuriser, rythmer et animer la relation. Elle le reste pour accompagner Albéa dans la montée en puissance de la production.

La performance achats est souvent là où on ne l’attend pas. « Je couvre les achats de plastique pour l’emballage et une de mes missions est de supprimer le plastique vierge », confirme Caroline Sauvan, directrice achats catégories monde contenants et bouchages plastiques de L’Oréal. Mener à bien cette mission avec son équipe de quatre acheteurs, l’oblige à sortir des sentiers battus, et c’est précisément ce qu’elle a fait en participant avec leur fournisseur Albéa au co-développement de tubes en carton.

« Les nouveaux engagements l’Oréal pour le futur, dévoilés en juin 2020 prévoient que 100 % des plastiques dans nos emballages seront rechargeables, recyclables ou compostables d’ici 2025 et d’origine biosourcée ou recyclée en 2030. Nous devons aussi réduire de 20 % la quantité d’emballages par rapport à 2019 », rappelle la directrice innovation packaging de L’Oréal, Delphine Bromberger. « Ma feuille de route est calquée sur ces engagements, avec deux axes, poursuit Caroline Sauvan : sécuriser nos besoins en plastique recyclé et réduire notre consommation de plastique, soit en travaillant sur de l’allégement, soit en substituant le plastique utilisé par d’autres matériaux ».


Un fournisseur historique et proactif

Dans la quête d’une matière renouvelable à même de remplacer le plastique, le carton s’est naturellement imposé grâce à ses usages déjà éprouvés dans les emballages alimentaires. Les équipes de Delphine Bromberger ont choisi de l’expérimenter sur les tubes, importants en quantité, moins que les flacons, mais plus abordables techniquement. « Une fois la matière choisie, nous avons cherché un transformateur pour nous aider. Nous nous sommes orientés vers Albéa parce que c’est un fournisseur très important pour L’Oréal, engagé auprès du groupe depuis de nombreuses années et qui a une démarche environnementale proche de la nôtre », explique la directrice open innovation packaging.

Dès ces premiers jalons posés, les Achats sont entrés en jeu. « Quelle que soit l’innovation, nous faisons un point au préalable avec les Achats. Avant de travailler avec un fournisseur nous sommes systématiquement en contact avec eux pour ne pas faire d’impair et savoir quel est l’état des relations du groupe avec ce fournisseur », explique Delphine Bromberger qui est elle-même passée par les Achats avant de rejoindre le groupe L’Oréal en 2017. Au sein de l’équipe de Caroline Sauvan, une acheteuse est dédiée à l’innovation. Elle est le point de contact privilégié des équipes innovation packaging. L’idée étant d’avoir un trinôme Packaging, Développement et Achats pour tous les projets d’innovation.


"Quelle que soit l’innovation, nous faisons un point au préalable avec les Achats"

Delphine Bromberger, directrice innovation packaging



Les coûts optimisés jusque dans le process industriel

Le travail de co-développement avec Albéa est alors initié début 2019 et plusieurs défis techniques et industriels sont rapidement franchis, notamment grâce à l’avance prise par Albéa sur la question des substituts aux plastiques. Pour réussir ce premier défi, l’industriel a fait appel à la collaboration de ses propres fournisseurs. L’autre défi a consisté à définir un process industriel qui permette de lancer la production rapidement, à grande échelle et à moindre coût. « Nous ne pouvions pas investir dans de nouvelles machines, nous avons donc effectué des modifications de façon à les adapter au produit. C’était l’un des leviers importants pour réduire nos coûts de développement », explique Thierry Maurice, directeur du développement des nouveaux produits d’Albéa, qui s’est appuyé sur un site pilote du groupe en Pologne.

À l’arrivée, le tube développé permet d’utiliser entre 45 % et 49 % de plastique en moins par rapport aux précédents tubes et sans que le surcoût soit significatif pour le consommateur. « Cela fait partie des points que nous avons abordés dès le début du projet, reconnaît Caroline Sauvan. C’est une des conditions de succès. Il était important pour L’Oréal qu’il s’agisse d’une innovation abordable pour les consommateurs. »


Cadrage contractuel léger

En octobre 2019, les Achats interviennent à nouveau pour cadrer les grands principes permettant d’enclencher la production et la mise sur le marché. Un cadrage léger du fait de la confiance déjà établie avec Albéa. « Avec des fournisseurs réguliers, nous avons déjà des contrats en place qui cadrent la relation et la confidentialité. Les précautions sont donc déjà établies et nous pouvons nous concentrer sur les détails du projet, mais bien avant la phase d’industrialisation, plutôt lors de la confirmation d’un intérêt par l’Oréal pour un projet précis », explique Caroline Sauvan.

Elle clarifie en particulier les ambitions du projet en termes de volumes, de marques concernées et de couverture géographique pour qu’Albéa puisse enclencher les investissements nécessaires. Des informations essentielles aux yeux de Thierry Maurice qui résume : « notre travail de co-développement porte à la fois sur le produit, son décor, les approvisionnements et le process industriel que nous pouvons dupliquer sur une autre plaque régionale, en l’occurrence l’Amérique du Nord. »


"Le fournisseur est garant du service, garant de la qualité, mais aussi de ses propres fournisseurs"

Caroline Sauvan, directrice achats catégories monde contenants et bouchages plastiques


Couvrir les risques sur toute la chaine d’approvisionnement

C’est à ce stade que l’équipe achats packaging s’assure également de la capacité d’Albéa à sécuriser ses approvisionnements en carton provenant de bois certifié FSC. « Le fournisseur est garant du service, garant de la qualité, mais aussi de ses propres fournisseurs, précise Caroline Sauvan. Nos risques ne se limitent pas au rang 1. Nous voulons être sûrs que notre partenaire a pris les mesures nécessaires pour sécuriser toute la chaîne de valeur et que, quels que soient les aléas de production il a une solution alternative. »

L’Oréal pose également à ce moment un principe de propriété intellectuelle limité dans le temps. « Quand nous avons commencé à travailler sur le projet, nous voulions évidemment être les premiers sur le marché. Mais le but n’est pas seulement de trouver une innovation qui permette de réduire le plastique pour L’Oréal. Cette innovation doit également profiter à d’autres. Nous avons donc négocié avec Albéa une période d’exclusivité réduite », décrypte Delphine Bromberger.

En janvier 2020, la production a commencé pour la marque La Roche Posay, choisie pour son positionnement de longue date sur l’axe développement durable. Elle est suivie rapidement par Garnier Bio, vendue en grande surface et qui permet de distribuer cette innovation packaging à grande échelle.


Un succès commercial source d’inspiration

« Nous démarrons avec ces marques pionnières et cette innovation va s’étendre », prévient Caroline Sauvan. En lien avec le service achats de la division Cosmétique Active qui gère la marque La Roche Posay et le service achats de la division Grand Public pour Garnier Bio, son équipe synthétise les informations concernant les volumes pour Albéa, au fur et à mesure qu’ils viennent s’agréger. « Nous effectuons ce travail de suivi des volumes en lien également avec la Logistique pour permettre à Albéa d’ajuster son outil industriel et de décider de potentiels investissements additionnels pour nous accompagner », explique Caroline Sauvan.

Succès commercial annoncé, ce partenariat est aussi source d’émulation, comme souvent dans les projets à vocation environnementale. « Il suscite un engouement de toutes les équipes, en interne chez L’Oréal, comme chez Albéa. C’est une satisfaction de travailler sur un packaging qui a du sens d’un point de vue environnemental, que cela fonctionne, que les consommateurs l’acceptent et que cela soit un projet qui va perdurer dans le temps », se réjouit Delphine Bromberger.

À l’échelle des Achats, Caroline Sauvan espère que ce projet inspirera d’autres de ses fournisseurs et les incite à être proactifs. De son côté, elle entend bien poursuivre ses investigations sur la voie du carton. « Cela nous ouvre aussi tout un champ de perspectives vers des fournisseurs qui opèrent dans d’autres secteurs, comme par exemple l’alimentaire et emploient des nouvelles technologies susceptibles de répondre à l’évolution de nos attentes. »





CHRONOLOGIE DU PROJET

Juin 2019 : entrée en jeu du marketing

Octobre-novembre 2019 : contractualisation et essais de remplissage

Janvier 2020 : début de production pour Laroche-Posay

Mai 2020 : lancement des premiers produits sur le marché

Thierry Maurice (directeur innovation Albéa) : « Nous n’étions jamais allés aussi vite pour un développement de rupture »

Le directeur de l’innovation du spécialiste de l’emballage cosmétique Albéa et sa consœur en charge des lancements de nouveaux produits reviennent sur les facteurs clefs qui ont permis de développer ce nouvel emballage en un an… à commencer par l’intervention d’une acheteuse innovation dès l’amont du projet.


Quels sont les facteurs de réussite de ce projet ?

Valérie Lebelt (directrice lancement de nouveaux produits) : La relation partenariale et historique que nous entretenons avec L’Oréal y est pour beaucoup. Cela nous a permis de travailler dans un climat de confiance et de transparence, de bien combiner et partager les expertises de part et d’autre, en échangeant à tous les niveaux de l’entreprise, pas seulement au niveau commerce et achats sur les contraintes économiques, mais avec l’ensemble des acteurs opérationnels et industriels.

Thierry Maurice (directeur innovation) : Un point fondamental tient au fait que, dès le départ, nous avons convergé sur la volonté de faire preuve d’audace sur ce produit. Nous sommes partis du même brief : faire un tube qui ait l’aspect du papier, y compris à travers ses imperfections. Un autre facteur de succès tient bien sûr à l’expertise acquise au préalable, chez L’Oréal comme chez nous. Pour réussir ce développement rapidement, nous avons notamment essayé d’utiliser des solutions que nous avions déjà commencé à éprouver. Entre le moment où nous avons eu le brief et le moment où nous avons fini la phase d’industrialisation il ne s’est écoulé qu’un an. Nous n’étions jamais allés aussi vite pour un développement de rupture comme celui-là.

Quels obstacles avez-vous eu à franchir ?

Valérie Lebelt : La rapidité du projet a fait que – alors même que l’industrialisation du produit n’était pas finalisée – nous avons dû caractériser la manière dont nous allions imprimer sur les tubes de chacune des marques. Contrairement à un support plastique, ce support n’est ni lisse, ni blanc. Au lieu du tube blanc avec un carré bleu des précédents tubes La Roche-Posay, nous avons maintenant un tube marron avec un carré blanc. Il nous a donc fallu identifier nos limites techniques et les faire comprendre à notre client pour qu’il puisse repenser l’image de son produit en conséquence. Nous devions être d’autant plus précis dans ce travail que nous n’avions pas de contact direct avec les équipes marketing de L’Oréal mais avec nos homologues du développement opérationnel.

Thierry Maurice : Pour réussir cette innovation, nous avons dû surmonter plusieurs obstacles techniques. Premièrement, comme nous conditionnons le produit cosmétique dans un tube qui contient beaucoup de papier, nous devions combattre le risque lié à l’humidité présente dans le produit cosmétique. Ensuite nous avons cherché à minimiser la quantité de matière plastique. Nous avons décidé de le faire, en plusieurs étapes. Enfin, il y a le défi économique. Ce produit n’aurait évidemment jamais existé s’il n’était pas viable économiquement.

Quel a été l’apport des acheteurs de L’Oréal ?

Thierry Maurice : L’Oréal a intégré dès le début du projet une acheteuse spécialisée en RSE. C’est la première fois que je voyais cela. Cette acheteuse nous a apporté une véritable expertise en termes de design to cost, de cadrage du projet : sur quels formats, avec quelles marques de L’Oréal nous allions travailler, etc. Elle nous a aussi beaucoup aidés en nous orientant dans l’organisation de L’Oréal. Cela nous a permis de gagner un temps considérable. Les Achats de L’Oréal nous ont également aidés à sélectionner les fournisseurs de papier. Nous avons travaillé au départ avec plusieurs entreprises et ils ont mis toute leur organisation derrière nous, de façon à pouvoir choisir les bons partenaires, selon des critères objectifs, à la fois techniques et économiques. Ils ont su dérouler tout le processus achats à l’intérieur d’un projet d’innovation.

Dans quelle mesure la dimension approvisionnement des matières premières est-elle importante ? Quel rôle a joué votre fonction achats ?

Thierry Maurice : Elle était intégrée dès le début dans le projet et nous permet de garantir le succès industriel derrière le développement. Cela demande que la solution soit économiquement viable et qu’elle se fasse avec des partenaires fiables sur lesquels nous pourrons nous appuyer dans la durée. Dans ce type de projets RSE, il faut déterminer de nouvelles sources de matières qui, en général, ne sont pas connues. Il faut être très rigoureux, très structuré et c’est ce que nous apporte la fonction achats dans ce genre de domaine.

Publié le 01/06/2021 - Par Guillaume Trécan

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