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La Lettre des Achats - Février 2019 N°279
Février 2019

Tendances

Bibliographie

Livres achats Off 2018
Une nouvelle année de découvertes hors-cadre !

Par François-Charles Rebeix

Livres achats Off 2018

Une nouvelle année de découvertes hors-cadre !

C’est la 4e année consécutive que La Lettre des Achats, en marge des (rares) publications qui sortent sur les achats, propose une sélection d’ouvrages dont les sujets ne peuvent qu’interpeller une fonction par essence ouverte à tous les enjeux qui s’offrent aux entreprises. Economie, histoire, géopolitique, techniques, société, politique, nous nous autorisons tous ces thèmes. Pour sortir du cadre, justement. Et nous l’avons vérifié : l’exercice plaît.

Nous avons toujours eu comme principe de choisir des livres hors-cadre. Hors achats. Le livre Off, c’est fait pour distraire, étonner, interpeller. C’est sans prétention aussi. La sélection se fait souvent au hasard d’un étal chez des libraires. Parfois d’une revue de presse. Rarement d’un envoi spontané… Nous avons démarré l’année par « La guerre des métaux rares » (Les liens qui libèrent) qui a fini d’ailleurs par le titre d’ouvrage économique de l’année. Un livre passionnant, haletant, qui se lit comme un thriller où l’on court d’une matière première rare à l’autre (graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, etc.) et ou, dans un contexte de luttes industrielles (sinon militaires), d’adaptation aux énergies « vertes », les terres rares ne sont plus les déserts producteurs de pétroles… Le deuxième ouvrage, « Désir de villes » (Robert Laffont), devrait être le livre de chevet de tout étudiant aux achats candidat à un stage dans le cadre d’un VAE… Avant de s’envoler, il faut lire le portrait de ces villes-mondes qui finissent par être aussi fameuses que les pays qui les abritent (!). Lire par exemple les quelques pages qui consacrent Medellin (Colombie) qui en vingt ans (1990-2010), au terme de deux décennies de narcotrafic et de terreur, s’est hissée (sic) « à la table des métropoles innovantes ». Après avoir abattu ses ennemis de l’intérieur (Pablo Escobar), elle rénove son urbanisme, reprend ses quartiers défavorisés, investit dans ses écoles et ses bibliothèques, invente de nouvelles architectures, etc. À lire aussi les chapitres qui classent les cités sous un genre nouveau : ville Canopée, ville Flottante, ville Potager, ville Terrier… Furieusement développement durable, non ?
Avec « Une vie choisie » (Grasset), le lecteur revisite trente années (1980-2010) de développement continu des télécoms qui s’est accompagné aussi de nouvelles formes de financement de l’innovation. Où l’esprit d’entreprises des années 80 aboutit aujourd’hui au concept de « startup nation » que même la première embolie de l’internet naissant (années 2000) n’a jamais découragé… L’innovation est un parcours semé d’embûches. Et malgré ou à cause de cela, ça peut marcher. Encourageant pour les Achats ! L’ouvrage suivant « Disruption » (Dunod) est écrit par un trentenaire, la moitié de l’âge du précédent auteur. Lui, prédit un avenir qui devrait tout emporter sur son passage (voir son interview dans la LDA N°274). Tonique. Mais comme tous les livres de science-fiction, à relire dans… trente ans. Pour vérifier si par hasard nous aurions mis la main sur un nouveau Jules Verne…
Les deux ouvrages suivants font eux aussi un très beau duo. Deux diplomates. L’un, français, sinophile, raconte Claude Martin, dans « La diplomatie n’est pas un dîner de gala » (L’Aube), 50 ans de relations franco-chinoises, depuis les débuts ou presque de la Ve République jusqu’à maintenant, qui consacrent aussi le retour de la Chine dans le concert des nations (notre coup de cœur cette année s’il fallait choisir). L’autre, Xu Bo, chinois, francophile, qui reprend dans « De Shangai à Paris, mon regard sur la nouvelle Chine » (Odile Jacob), l’histoire où son homologue l’a laissée pour nous montrer de l’intérieur les forces intactes et mêmes décuplées d’un pays et de sa civilisation millénaire. La Chine sous toutes ses coutures. Histoire et géographie comme il se doit. Un voyage qui ne finit pas…
Retour en Europe. Au bout des fameuses nouvelles routes de la soie en gestation. Dans l’Angleterre qui se prépare à larguer les amarres. L’auteur fait ce pari : « Le Brexit va réussir » (Albin Michel). Au début malgré lui parce que profondément européen. Et puis peu à peu, il rassemble quelques arguments. Là aussi, à vérifier dans le temps. Nul doute que les Français installés à Londres puissent lire avec profit le récit d’un départ annoncé. Celui du pays en question. Mais peut-être aussi le leur. Et dans tous les cas celui de nos illusions dans une communauté européenne belle et indivisible. Cette fois, ni l’histoire ni la géographie ne serviront beaucoup…
La loi des séries
Si les entreprises du Top 250 des organisations achats affichent une parfaite parité pour les effectifs de la fonction – 50% d’hommes et de femmes (c’est très bien !), ce n’est plus le cas au niveau des directions : elles ne sont plus que 27,5 % à des postes de directrices achats. Voilà pourquoi, nous pouvons faire de la place à l’ouvrage « Les hommes sont-ils obsolètes ? » (Fayard) écrit par Lætitia Strauch-Bonnat. Cette enquête sur la nouvelle inégalité des sexes (sic) met aussi en lumière les mutations de la condition féminine. Si celle-ci connaît toujours des situations difficiles à bien des endroits du globe (éducation limitée, exploitation, pauvreté, violence), elle a également fortement progressé et bénéficié aussi des progrès enregistrés tout au long du siècle précédent et celui-ci. Le monde s’est ouvert aux femmes, à leurs combats pour l’égalité. Dans le monde développé, en Occident mais pas seulement, elles accèdent à tous les métiers, à toutes les fonctions dirigeantes. Et, c’est le paradoxe, échec scolaire, difficultés sur le marché du travail, difficultés à trouver un modèle familial, sont autant de caractéristiques que l’on peut accoler aux… hommes.
La roue a tourné ! la mâle assurance de ceux à qui le monde était promis en a pris un coup. Un ouvrage pour celles que rien ne doit freiner, un ouvrage pour ceux qui doivent continuer à se remettre en question. L’enquête Pisa (Programme International pour le suivi des acquis des élèves) conclue notamment à une moindre aptitude des garçons par rapport aux filles « à lire par plaisir en dehors de l’école » ou « de faire leur travail scolaire par motivation intrinsèque ». Autre piste : l’effondrement du travail pour les hommes tout au long du 20e siècle du fait du progrès technique, de la chute des emplois peu qualifiés et de la montée en puissance des filles dans toutes les sphères de la formation…
« Changer ou disparaître » (Les éditions de l’observatoire) de Jean Peyrelevade, c’est le livre prémonitoire. Celui d’avant la crise… des Gilets Jaunes. L’auteur, ancien dirigeant (entre autres) du Crédit Lyonnais a une longue bibliographie derrière lui dans laquelle il épingle régulièrement les idées reçues, de ses confrères comme des politiques. Cette fois, il (re)pose la question de la participation et de l’intéressement des salariés dans la conduite des entreprises. Davantage de partage – des responsabilités, des risques et des profits – permettrait-il de faire disparaître ce sentiment d’exclusion que beaucoup de salariés avancent pour justifier leur désinvestissement dans leur entreprise ?
Le même avait suggéré il y a quelques années de garantir la protection sociale des salariés davantage sur les profits réalisés par les entreprises (par le biais des impôts donc) que sur les cotisations sociales qui courent dès la première heure travaillée et avant que l’entreprise ait vendu le moindre produit ou service. Une idée pour alléger a priori le coût du travail et favoriser de facto la compétitivité des entreprises. À condition que s’exercent de vrais contrôles a posteriori et qu’il n’y ait pas… de fraude ou d’évasion fiscale. Quelques idées pour notre Grand Débat national de ce début d’année 2019 ?
Il n’est plus question de prétendre faire de la pédagogie… Cela irrite les foules parce que cela suggère une idée de domination de celui ou celle qui sait, vis-à-vis de celles et ceux qui ne savent pas. Il faudrait pourtant faire lire au plus grand nombre – et pourquoi pas dès le secondaire – l’ouvrage de l’économiste Marc Touati, « Un monde de bulles » (Bookélis) qui marque à sa manière le 10e anniversaire de notre grande crise économique (2008-2018), celle qui ne finit pas – en ce moment encore – de lancer ses scories sur le monde.
Les mouvements sociaux qui s’expriment actuellement ne sont-ils pas la longue traîne de ce moment qui a vu l’explosion des crédits spéculatifs puis celle de l’endettement public pour éviter à nos économies de sombrer ? L’auteur fait de l’histoire (la crise des Tulipes au XVIIe siècle, celle de 1929, du Pétrole dans les années 70, du Japon en 1980 ; de l’Asie en 1997, de la révolution internet des années 2000, des subprimes de 2008, de la Grèce en 2015, etc.), évalue tous nos risques potentiels aujourd’hui (Brexit, euro fort, endettement public) et préviens du retour de tous les maux suggérés auparavant : bulles immobilière, boursière, internet, licornes, Gafam, etc. L’histoire est un éternel recommencement et le monde n’en finit jamais de danser sur
un volcan.
Est-il possible d’éviter la constitution de bulles ? Sans doute non ! Mais rien n’empêche d’en comprendre les phénomènes inéluctables et de rester à l’écart des valeurs… à risque. Et des illusions. Rester raisonnablement optimiste mais résolument pragmatique.

Démondialisation


Les deux derniers ouvrages vont eux aussi de pair : « L’Inde sous les yeux de l’Europe » (Alma Editeur) et « Quand le Sud réinvente le monde ». Le premier offre la vision historique d’un monde qui bascule dès le XVe siècle dans une mondialisation inéluctable, le second consacre dès le XXe siècle et plus encore au XXIe, la montée en puissance des pays du Sud, le rééquilibrage économique en leur faveur, juste retour d’une puissance démographique certaine face au pays du Nord. Mais ce qui est étonnant dans le premier ouvrage écrit par un historien Indien qui enseigne aux Etats-Unis (UCLA, Los Angeles), Sanjay Subrahmanyam, c’est la façon dont les Européens (Portugais, Italiens, Français, Allemands, Anglais, Hollandais), dès lors qu’ils ont abordé le sous-continent indien, ont plus projeté sur leur propre culture ce qu’ils retiraient de leur conquête colonisatrice, que compris en profondeur les civilisations qu’ils s’attachaient à dominer. Ce que décrit l’éditeur résume ainsi : « C’est tout un savoir sur l’Inde qui se constitua mais aussi une certaine manière de penser… l’Europe et le christianisme ».
Aujourd’hui, l’Inde a largement émergé dans le concert des nations de même que son puissant voisin chinois. La lecture des récits des voyageurs et autres penseurs de l’époque nous invitent plutôt à relativiser ce que l’on croit comprendre de ces nouvelles grandes puissances qui disputeront aux occidentaux le leadership du monde dès le milieu du XXIe siècle.
« Le nombre d’États adhérant aux Nations Unies a triplé en quarante ans, passant de 60 en 1950 à 179 en 1992 », écrit Bertrand Badie, professeur à Sciences Po, spécialiste des relations internationales, dans son ouvrage qui suit celui de son confrère de Los Angeles. Si le premier revient sur les origines de la mondialisation, le second analyse les conséquences de la décolonisation dans les nouvelles relations du monde.
Les grandes nations installées ont dû faire de la place, malgré elles, aux nouvelles venues, les organisations internationales s’adapter, et les oppositions qui sont apparues ont revêtu des formes nouvelles. Les modes de domination d’hier ne seront pas les moyens employés désormais par les nouveaux entrants. On devine ici que les enjeux politiques, économiques, les populations, leurs cultures sont des réservoirs inépuisables d’initiatives. Les dominants d’hier passeront de la logique de domination par la force au soft power « bienveillant », leur alter égos, si l’on peut dire, pratiqueront de leur côté une « politique de la faiblesse » jusqu’à susciter une certaine forme de compétition entre eux. Les plus petits ont un pouvoir de nuisance qui leur permet « d’exiger quelque chose des plus puissants ».
L’intégration dans le monde de demain sera au prix de multiples tractations (économiques, institutionnelles, sociétales). Une mondialisation s’est achevée, une autre a débuté. Ces ouvrages disent tous les enjeux du moment. Ils restent d’actualité pour l’année à venir.

Par François-Charles Rebeix

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