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Par Véronique Pierron

Les profils seniors à nouveau courtisés par les entreprises

Continuer à faire fructifier son expérience quand on a passé plus de trente ans dans les Achats n’est pas toujours facile. Si pendant des années, l’évolution la plus naturelle était la voie du management de transition, la pénurie de compétences de haut niveau place ces profils seniors sur le devant de la scène. Bref, ils sont à nouveau courtisés par les entreprises.

«Depuis 18 mois environ, nous assistons à une raréfaction des ressources en cadres et une pénurie de compétences de haut niveau ». C’est ainsi qu’Olivier Duffour, associé ressources humaines chez X-PM, synthétise les analyses de tous les experts en ressources humaines. Tous les indicateurs sont dans le rouge… ou dans le vert selon que l’on est employeur ou employable. Pour l’Apec, le millésime 2018 de l’emploi des cadres est exceptionnellement tendu dans toutes les fonctions alors que Manpower juge quant à lui, que la pénurie des talents a atteint l’an dernier, un niveau record. Si les métiers du numérique et de l’ingénierie sont de loin, les plus en tension, celle-ci touche tous les métiers. L’édition 2018 de l’enquête nationale de l’IESF (Ingénieurs et scientifiques de France) montre que 49 % des recruteurs déclarent avoir rencontré des difficultés pour recruter ces profils, au lieu de 41 % en 2016 et de 37 % en 2015.
Les Achats n’échappent pas à cette nouvelle donne et, une fois n’est pas coutume, cette situation profite aux seniors comme le souligne Olivier Duffour. « Si la majorité des managers optaient traditionnellement pour le management de transition car ils ne trouvaient pas de poste en CDI, ce n’est plus le cas aujourd’hui, observe-t-il. Les entreprises embauchent des seniors en raison de l’assèchement de ressources de managers de haut niveau sur le marché ». Nous assistons donc à une accélération de la rotation où les managers restent moins longtemps en attente d’un poste. Accélération qui concerne notamment, les profils « surdimensionnés » dotés d’une très longue expérience à manager des équipes à la tête des directions achats.

Des quinquagénaires courtisés sur le marché


Une tendance confirmée par Christian Fuchs. Ce directeur des achats affiche à son actif, une longue carrière et un parcours diversifié commencé dans la production industrielle pour bifurquer ensuite dans la logistique et les achats. Il a exercé les fonctions de directeur des achats chez Saulnier Duval puis chez le distributeur d’outillage Berner. Lui qui gère aujourd’hui Dynabuy dans l’Yonne, une centrale d’achats mutualisant les achats de 90 000 entreprises, admet n’avoir « jamais rencontré de difficultés pour trouver un poste de direction bien payé en entreprise ». « À chaque fois que j’ai changé de poste, j’ai été chassé par un chasseur de tête », ajoute-t-il.
Cette tendance s’installe plus largement encore depuis 2017 à cause du retour de la croissance. Les managers seniors ont des choix plus ouverts pour faire évoluer leur carrière. « Les directeurs achats de plus de 50 ans peuvent évoluer au sein de leur propre organisation dans des postes différents et connexes aux Achats mais si cette évolution interne n’est plus possible, ils peuvent valoriser leur expérience en changeant d’entreprise, en développant une expertise très pointue sur une dimension spécifique de la performance achats ou en se tournant vers le management de transition », explique Brice Malm, spécialiste des achats chez Michael Page. Est-ce à dire que le plafond de verre n’existe pas pour ces managers sur-expérimentés ? C’est en tous cas l’analyse qu’en fait Thierry Fournier, directeur associé chez EIM (management de transition). « Quand je présente un candidat de 58 ans pour un poste de manager de transition, ça ne fait peur à personne ».

Mais parfois délaissés dans leur entreprise


Si le fameux plafond n’existe pas pour les managers de transition, ce n’est pas entièrement vrai pour les postes en CDI. Souvent l’évolution de la carrière de ces managers seniors au sein d’une entreprise se heurte à des barrières multiples. A 56 ans, Alain Sondaz est aujourd’hui manager de transition. Son parcours est marqué par de longues expériences à la tête des achats de plusieurs entreprises comme Grofilex, Valéo ou Bosch. Il a ensuite rejoint Ronax, un GIE d’achats pour le secteur automobile, à la tête duquel il est resté jusqu’en 2013 (voir la LDA n°257). Alain Sondaz estime pourtant que « le plafond de verre existe, je l’ai expérimenté chez Bosch où j’ai souhaité évoluer dans d’autres fonctions et responsabilités mais même si à chaque fois, je suis arrivé dans les finalistes, je n’ai pas obtenu le poste ».
Si l’aspect parfois surdimensionné de ces profils peut être perçu comme un handicap, il est aussi « un avantage décisif dans de nombreuses fonctions », explique Thierry Fournier, directeur associé d’EIM, qui recrute en ce moment un directeur des achats pour un de ses clients et deux postes de managers de transition pour lesquels il a sélectionné des candidats âgés de 55 et 58 ans. C’est aussi ce que pense Caroline Estivals. Cette ancienne directrice des achats chez Novartis et Rexel a plongé dans les achats « par passion » après une maîtrise de russe et un cursus à Sciences Po en relations internationales  (voir la LDA n°249). Elle a bifurqué aujourd’hui sur la voie du management de transition. « Ce type de management a besoin de professionnels surdimensionnés dotés d’une longue expérience car on nous demande la plupart du temps d’avoir une vision stratégique, soit dans une optique de réorganisation, soit pour apporter une dimension personnelle ».

Quand la filière achats finie en cul de sac


Faire évoluer une carrière au sein d’une entreprise dans laquelle un manager travaille depuis des années reste toutefois difficile. Souvent, la seule évolution possible pour un poste de directeur des achats, est de viser la direction générale, ce qui pour Brice Malm « n’est pas une trajectoire naturelle pour un directeur des achats ». Les Achats ne sont en effet, pas toujours les meilleurs candidats pour ce type de poste, auxquels les entreprises vont préférer des profils marketing ou commerciaux. Eric Button, cofondateur de Twineeds, plateforme qui met en relation des consultants achats et supply chain avec les entreprises, a eu l’occasion de réfléchir à cette situation bien avant le passage des 50 ans. Âgé alors de 42 ans, il avait connu une progression exemplaire au sein de la direction achats de la Société Générale où il manageait une équipe de quinze personnes. « Malgré tout, quand je me suis interrogé sur la suite de ma carrière, elle ne m’est pas apparue aussi évidente », explique-t-il.
« Pour avoir une chance d’évoluer dans les grands groupes, il faut faire partie d’un sérail de formations comme Sciences Po ou Polytechniques, ou encore cocher toutes les cases du parcours à l’intérieur de l’entreprise, en ayant fait par exemple, de l’audit ou de l’international, souligne Eric Button. Mais comme je ne remplissais pas toutes ces conditions, je me serai retrouvé à 50 ans à végéter sur un poste qui n’aurait plus évolué ». Pour anticiper la difficulté qu’ont les grandes entreprises à gérer les profils seniors, il a donc décidé de donner un nouveau souffle à sa carrière en créant sa propre entreprise.
Olivier Permezel s’est heurté aux mêmes restrictions. Ce directeur des achats qui a évolué chez Placoplatre, BPB, Péchiney ou encore Club Med, a bouclé sa carrière classique en CDI avant d’embrasser un nouveau parcours de manager de transition. « Lors de mon dernier poste en tant que directeur des achats, il n’y avait plus de possibilité d’évoluer dans ce domaine au sein de l’entreprise, explique-t-il. Finalement, il a opté pour le management de transition.

Créer une nouvelle fonction pour évoluer


Pourtant, évoluer au sein de sa propre entreprise n’est pas impossible pour un directeur des achats mais cela implique souvent, la création d’une nouvelle fonction. C’est le cas de cet ancien directeur des achats dans le secteur de l’aéronautique, devenu directeur de l’innovation externe de sa société que Brice Malm a accompagné. « Il se sert de sa connaissance du marché pour identifier l’innovation mais il a eu besoin d’un accompagnement pour proposer ce nouveau virage à son entreprise, explique l’expert de Michael Page. Ces directeurs des achats travaillent en effet, depuis 10 ou 20 ans dans la même entreprise et ont besoin d’un œil extérieur pour valoriser leur parcours ».
Reste que le directeur des achats senior peut aussi donner un souffle nouveau à sa carrière en rejoignant une autre structure. Toutefois, pour que ces profils de 50 ans à potentiel puissent s’épanouir pleinement, « l’objectif est d’analyser si les ressources de l’entreprise sont suffisantes et si la structure est assez mature pour que le manager puisse valoriser son expérience, car les frustrations sont classiques lorsque vous avez atteint le plafond de contenus ou le plafond vertical », insiste Brice Malm. Ici, l’expérience est primordiale car ces managers recrutés doivent rapidement s’adapter à leur nouveau milieu. Ainsi, Thierry Fournier recrute un directeur des achats pour une société qui évolue dans le milieu de la mode. Il cherche un profil qui a déjà une expérience significative dans le secteur du textile et une vision sur les catégories de dépenses sur ce secteur. « Cette société avait besoin d’un profil très expérimenté car capable de dégager rapidement des économies afin de couvrir les coûts que l’embauche de ce manager va occasionner à l’entreprise », observe Thierry Fournier. Chez EIM aujourd’hui, un tiers des managers de transition accèdent à des postes en CDI.
Les profils expérimentés étant en tension, même la question des rémunérations n’est plus un obstacle à l’embauche de seniors, comme le montre plusieurs exemples de managers de transition qui finissent par être recrutés, à l’issue de leur mission, sans baisse de salaire. « Dans ce cas, les entreprises redéploient le poste pour qu’il justifie le salaire, explique Olivier Duffour. Les entreprises font davantage de sur-mesure en raison de la carence de cadres très expérimentés sur le marché ».

Repartir en prenant conscience de sa valeur


Malgré tout, l’évolution de carrière n’est pas forcément horizontale et peut aussi prendre la forme d’une expertise très poussée dans un domaine. Eric Betton le voit tous les jours au sein de Twineeds. Il relate cette rencontre récente avec un directeur achat de 60 ans dont la spécialité est l’achat de beurre. « Il a décidé de se mettre à son propre compte en mettant ses compétences au service des autres car le milieu de l’entreprise ne lui convenait plus ». Certains de ces managers choisissent de se spécialiser dans le conseil comme Christian Fuchs qui a fait une formation pour intégrer le conseil aux entreprises au sein de la centrale d’achats dont il s’occupe. Même ambition pour Alain Sondaz pour qui le conseil a été une manière de valoriser son parcours et de faire évoluer sa carrière. Lorsqu’il est parti du GIE Ronax, le manager a fait une formation de coaching. « J’ai très vite été sollicité par le cabinet de conseil et d’audit EY pour effectuer une mission en Nouvelle Calédonie, explique-t-il. A mon retour, j’ai créé mon propre cabinet et depuis, je fais du management de transition, c’est une très belle voie pour faire évoluer une carrière senior car elle apporte des expériences très riches ».
Il faut bien le dire, bon nombre de ces managers surdimensionnés se sont engagés sur la voie de la transition. Dans la grande majorité des cas, ce choix n’est pas contraint mais complètement assumé. C’est le cas d’Olivier Permezel, manager de transition depuis dix ans. Il vient de terminer sa douzième mission dans une PME du secteur aéronautique pour mettre en place des processus achats et négocier les coûts. « Le management de transition a été une manière de faire évoluer ma carrière de façon dynamique et de lui donner une dimension nouvelle », souligne-t-il. Même chose pour Caroline Estivals qui ajoute que « le management de transition est un choix de vie ». Elle est manager de transition depuis 2011 avec une pause entre 2015 et 2017 où elle est entrée à nouveau dans le moule du CDI, pour créer une direction des achats pour le site Ventes Privées. Cette fois, elle n’a plus envie de répondre aux propositions de CDI. « Avec le management de transition, j’ai trouvé un équilibre, explique-t-elle. De plus, les missions offertes sont très valorisantes car les entreprises ont besoin de managers surdimensionnés pour remplir des fonctions mixtes où l’on combine des réflexions très opérationnelles à la réflexion d’un consultant ».
Portraits

Olivier Duffour

Associé, XPM
" Nous assistons à une raréfaction des ressources en cadres et une pénurie de compétences de haut niveau "



Olivier Permezel
Manager de transition

" Lors de mon dernier poste en tant que directeur des achats, il n’y avait plus de possibilité d’évoluer dans ce domaine au sein de l’entreprise "




Caroline Estivals
Manager de transition

" Les entreprises ont besoin de managers surdimensionnés pour remplir des fonctions mixtes où l’on combine des réflexions  très opéra­tionnelles  à la réflexion d’un consultant "

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