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Par Audrey Fréel

Les acheteurs montrent la voie aux fournisseurs

Depuis quelques années, les politiques d’achats responsables se développent dans les grands groupes, guidées par la mise en place de nouvelles réglementations. Dans ce contexte, l’engagement des fournisseurs devient primordial pour les directions d’achats qui déploient plusieurs outils pour les encourager à suivre leur démarche. Le processus d’évaluation des performances RSE du panel est aussi un enjeu clé et devrait encore s’étoffer dans les années à venir.

Aujourd’hui, les politiques d’achats responsables intègrent une multitude de critères RSE. A commencer par ceux liés à la protection de l’environnement, souvent synonymes de frugalité. « Un des axes de notre politique d’achats responsables est un travail sur la réduction des déchets, notamment en relation avec la restauration. Nous essayons également d’avoir plus souvent recours à des produits éco-conçus », rapporte Véronique Poulon, directrice des achats de Ramsay Générale de Santé (environ 800 millions d’euros d’achats, 17 personnes aux Achats et plus de 4 000 fournisseurs). « Nous allons également démarrer une analyse afin d’identifier des axes d’amélioration sur la consommation d’énergie, notamment au niveau de l’éclairage. Nous allons mener cette initiative en concertation avec la direction immobilière et des directions d’établissements pilotes », ajoute-t-elle.
De son côté, Arnaud de Lamezan, directeur des achats et de l’immobilier de Lagardère, explique que : « les critères environnementaux ont été à l’avant-garde des achats responsables du groupe. Aujourd’hui nous allons plus loin dans notre politique RSE ». Par exemple, la direction des achats a organisé des réunions pour sensibiliser les donneurs d’ordres en interne au secteur adapté. « Nous avons également intégré une calculette sur notre site interne qui permet de mesurer les économies réalisées lorsque l’on passe par des entreprises adaptées (EA). Pour faciliter la tâche aux donneurs d’ordres, nous avons aussi établi une liste des EA ayant déjà travaillé pour le groupe et avons mis à disposition leurs évaluations », détaille le directeur des achats et de l’immobilier.

Au cœur des nouveaux enjeux réglementaires


Le développement des politiques d’achats responsables est, entre autres, guidé par la mise en œuvre de nouvelles réglementations comme la loi Sapin II ou encore la loi relative au devoir de vigilance. « Un des objectifs de notre politique d’achats responsables est de renforcer la maîtrise des risques. C’est une thématique sur laquelle nous souhaitons nous focaliser, notamment avec l’arrivée des nouvelles réglementations qui nous font passer d’une démarche RSE volontaire à une obligation réglementaire », confirme Fabienne Bari, responsable risques fournisseurs, RSE et contrôle interne à la direction des achats de Bouygues Telecom (2,9 milliards d’euros d’achats en 2017, 43 personnes aux Achats et 1 215 fournisseurs).
La direction des achats de Lagardère a d’ailleurs mis en œuvre plusieurs actions en amont de la promulgation de ces nouvelles lois. « Un an avant la sortie de la loi sur le devoir de vigilance, nous avons réfléchi avec notre partenaire Ecovadis sur la manière de construire une cartographie des risques RSE fournisseurs et de mettre en place des plans d’action pour répondre aux exigences de la réglementation qui se profilait. En dehors des Achats, ce chantier a réuni plusieurs fonctions comme la Conformité, le Développement durable, les Risques et le Contrôle interne », indique Arnaud de Lamezan.

Une démarche qui s’étend jusqu’aux fournisseurs


Les achats responsables prennent ainsi une place de plus en plus importante au sein des directions achats, qui souhaitent voir leurs partenaires externes s’engager formellement dans la prise en compte de ces préoccupations. A titre d’exemple, la charte Relations fournisseurs responsables recense aujourd’hui plus de 18 000 signataires (dont la plupart des groupes interrogés). Par ailleurs, certaines directions d’achats ont créé leurs propres chartes en interne. « Il y a huit ans, nous avons élaboré une charte fournisseurs RSE que nous faisons depuis évoluer régulièrement », souligne Arnaud de Lamezan.
De même, RTE s’est doté d’une charte achats responsables en 2016 qui vise notamment à inciter ses partenaires à suivre sa démarche. « Celle-ci a été cosignée par le président du directoire et le directeur administratif et financier. Cet engagement du top management a permis de donner une nouvelle impulsion aux achats responsables du groupe », précise Béatrice Debrion, directrice adjointe des achats (1,8 milliard d’euros d’achats en 2017 hors énergie, 163 personnes aux Achats et environ 8 000 fournisseurs).
Ramsay Générale de Santé dispose pour sa part d’une charte fournisseur qui inclut notamment un point sur les achats responsables. « C’est une thématique que nous souhaitons davantage renforcer cette année », indique Véronique Poulon. Le groupe travaille aussi avec le Club des acheteurs de produits de santé (Claps) afin d’élaborer une charte achats responsables harmonisée pour les achats médicaux des établissements de santé et médico-sociaux.
De son côté, Bouygues Telecom s’assure notamment de l’engagement de ses fournisseurs au moment de la contractualisation. « Nous annexons à tous nos contrats de fournisseurs et sous-traitants la charte RSE du groupe Bouygues, afin de nous assurer qu’ils s’engagent à suivre cette démarche », explique Fabienne Bari.
RTE a, lui, récemment choisi de récompenser ses fournisseurs les plus vertueux en matière de RSE… et pas seulement par un trophée. « Certains de nos marchés cadre de grands travaux, qui ont une durée de trois ans, disposent de plusieurs attributaires à qui nous distribuons 80 % du volume des travaux. Nous affectons les parts restantes à chaque date anniversaire, sur la base de leurs évaluations », détaille Béatrice Debrion. L’an dernier, le groupe s’est focalisé sur des critères de sécurité, environnement et qualité pour un marché cadre. « Nous avons appliqué ces critères pour la première fois en 2017 à douze attributaires. Quatre n’ont pas obtenu de parts supplémentaires car leurs engagements n’étaient pas respectés », confie Béatrice Debrion.

Evaluer les performances RSE des fournisseurs


Cette démarche illustre l’enjeu clé de l’évaluation des performances RSE des fournisseurs. La promotion de bonnes pratiques ne garantit en effet pas à l’acheteur que ses sous-traitants suivront à la lettre les recommandations. Mais la mise en place de processus d’évaluation n’est pas encore systématique au sein des groupes ayant mis en place une politique d’achats responsables. En outre, si la plupart des responsables et directeurs d’achats interrogés ont instauré des systèmes d’évaluation, ces démarches semblent assez récentes. « Depuis quelques années, nous envoyons un questionnaire de développement durable à nos fournisseurs, ce qui nous permet de les qualifier », précise par exemple Juliette Vimeney, responsable achats RSE à la direction des achats de Pierre & Vacances (700 millions d’euros d’achats en 2017, 27 personnes aux Achats et plus de 13 000 fournisseurs). Le groupe réalise également des audits chez ses fournisseurs présentant des plus hauts risques RSE.
De son côté, la direction des achats de LafargeHolcim France (10 000 fournisseurs, 1 milliard d’euros d’achats en 2017 et 40 personnes aux Achats) déploie actuellement un outil commun au niveau mondial pour l’évaluation des performances RSE des fournisseurs. « Certains pays ont déjà adopté cet outil, nous allons le mettre en œuvre cette année en France », relate Luc Jeanneney, le directeur des achats France, qui attache déjà une grande importance à l’évaluation des critères de sécurité. « Nous réalisons pour cela des audits sécurité. Par ailleurs, lorsque nos équipes d’achats logistique sont sur site ou en contact avec des transporteurs, nous les incitons à avoir un dialogue sécurité et à contrôler que nos partenaires répondent bien à leurs engagements », explique-t-il. Luc Jeanneney remarque par ailleurs « qu’un des grands enjeux de la RSE serait de mettre en place des critères davantage standardisés et normalisés. Nos fournisseurs sont actuellement confrontés à une multiplicité d’outils d’évaluation de la part de leurs donneurs d’ordres, ce qui peut être assez lourd à gérer ».
C’est notamment le cheval de bataille d’Ecovadis. « Depuis dix ans, nous essayons d’établir un standard international pour évaluer les performances RSE des entreprises. Nous avons commencé par la France, puis l’Europe et enfin les Etats-Unis », relate Pierre-François Thaler, le dirigeant et cofondateur de l’entreprise de notation. Bouygues Telecom fait d’ailleurs appel à Ecovadis pour évaluer ses fournisseurs. Le groupe détermine les actions à mener en fonction du niveau de risque. « Nous nous appuyons sur une cartographie des risques, qui a été réactualisée en 2017 et prend notamment en compte le risque RSE de chaque famille d’achats et le niveau d’exposition de Bouygues Telecom », explique Fabienne Bari.

Une performance du panel qui évolue dans le bon sens


Ecovadis est en mesure de suivre l’amélioration des notes des fournisseurs qu’il évalue pour le compte des grands groupes année après année. « En 2017, 68 % des entreprises évaluées ont amélioré leurs notes », dévoile Pierre-François Thaler. Selon le dirigeant d’Ecovadis, les axes ayant trait à la santé et la sécurité, comme par exemple la mise en place de formations, d’indicateurs de taux d’accident ou encore l’équipement de protection individuelle pour les salariés sont des sujets assez matures pour les fournisseurs. « Les sujets les moins matures sont ceux qui concernent la supply chain des fournisseurs, alors que cela présente un risque majeur pour le donneur d’ordres », remarque-t-il.
En revanche, aucun des responsables ou directeurs achats interrogés n’était en mesure d’établir un bilan précis des performances RSE de leur panel au fil des années. Néanmoins, la majorité d’entre eux observe une évolution positive, bien que non quantifiable. « Depuis une ou deux années, la RSE devient une vraie thématique pour nos partenaires qui nous apportent des propositions concrètes », note Véronique Poulon. Par ailleurs, les initiatives menées par les directions achats semblent porter leurs fruits. « Sur l’ensemble des démarches RSE que nous avons pu lancer avec nos fournisseurs, nous avons observé que cela avait fait progresser nos partenaires, notamment lorsqu’elles avaient été bien communiquées », souligne Luc Jeanneney. Un avis partagé par Juliette Vimeney. « Depuis la mise en place des questionnaires de développement durable, nous avons remarqué que la performance RSE de nos fournisseurs s’améliorait d’année en année ». Mais la meilleure manière de progresser reste de fixer des objectifs mesurables… et donc de commencer par déployer des outils de mesure objectifs.
Portraits

Arnaud de Lamezan
, Directeur des achats et de l’immobilier, Lagardère
" Les critères environnementaux ont été à l’avant-garde des achats responsables "


Véronique Poulon
, Directrice des achats, Ramsay GDS
" Depuis une ou deux années, la RSE devient une vraie thématique pour nos partenaires qui nous apportent des propositions concrètes "


Luc Jeanneney,
Directeur des achats, LafargeHolcim France
" Un des grands enjeux de la RSE serait de mettre en place des critères davantage standardisés et normalisés "

Les PME s’ouvrent à la RSE
Si la mise en œuvre de politiques RSE et d’achats responsables est assez mature dans les grands groupes, la tâche est plus ardue pour les PME. Néanmoins, la plupart d’entre elles sont sensibilisées aux questions de RSE et déploient des initiatives dans le domaine. « En matière d’achats responsables, nous travaillons beaucoup sur la sensibilisation des PME et ETI. Elles ont souvent des a priori sur les prix. Mais nous observons une maturité croissante sur cette thématique », constate Emmanuel de La Ville, le directeur d’EthiFinance. Cette agence de conseil extra-financière évalue chaque année les performances RSE de quelque 500 PME et ETI. Elle délivre également des conseils aux entreprises pour les aider à mettre en place des stratégies de RSE et d’achats responsables.
« Depuis cinq ans, nous observons une évolution positive des entreprises que nous évaluons. Elles ont notamment pris conscience que les donneurs d’ordres sont de plus en plus exigeants en matière de RSE », explique Emmanuel de La Ville. Les PME semblent particulièrement ouvertes à certaines thématiques de la RSE. « Elles vont mettre en œuvre des actions ayant un impact positif sur l’environnement, comme la réduction de la consommation d’énergie et/ou d’eau. Elles vont également privilégier des partenaires locaux, pour développer leur territoire et favoriser l’emploi local. Elles sont aussi sensibles au secteur adapté et protégé », illustre le directeur d’EthiFinance.

Par Audrey Fréel

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