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La Lettre des Achats - Février 2017 N°257
Février 2017

Marchés

Par Jean Chabod-Serieis

Les Achats attentifs aux débouchés

Dans un environnement réglementaire complexe et avec une offre fournisseurs concentrée sur de gros acteurs, le marché de la gestion des déchets offre peu de marges de manœuvre aux directions achats. Les acheteurs cherchent à garder une visibilité constante sur le débouché, que ce soit en enfouissement, en valorisation ou en recyclage.

Globalement, c’est une baisse. La production des déchets en France entre 2010 et 2012 est passée de 355 millions de tonnes à 345 millions, tous secteurs confondus : la construction (qui représente à elle seule les trois quarts des déchets produits) ; les autres activités économiques en 2012 et les ménages ont conjointement baissé leurs rejets. C’est l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) qui l’écrit dans son rapport « Déchets – Chiffres clés » paru en décembre 2016.
Faisons un zoom sur les activités économiques : l’industrie rejetait 24 millions de tonnes de déchets et le tertiaire 22 millions. Ces tonnages ne sont pas uniformes, loin de là. Car à chaque type de déchets, correspond une filière de traitement. On les appelle les filières de responsabilité élargie du producteur (REP), et leur existence – encadrée par la loi – découle directement du principe du pollueur-payeur. On compte parmi elles – et pour ne donner que quelques exemples – les déchets d’équipements électriques et électroniques, les pneumatiques usagés, les emballages ménagers, ou encore les huiles moteurs usagées. Et c’est ce qui fait la première difficulté de cette catégorie d’achats : la nécessité de bien comprendre les déchets que l’on produit pour leur trouver une issue conforme à la réglementation et, si possible, valorisante.

Notion de service global


« Nous avons identifié neuf catégories de déchets, résume France de Sambucy, directrice des achats de Sodexo (900 millions d’euros d’achats annuels, 60 personnes aux achats) : les huiles alimentaires usagées, les bacs à graisse, les déchets alimentaires, les déchets dangereux et chimiques, les déchets non dangereux type papier, etc. En fonction de cela, nous passons nos appels d’offres par catégorie. On retrouve Veolia sur une grande partie de ces catégories. Mais en réalité pas un seul prestataire n’est capable de tout traiter. » C’est pourquoi le groupe travaille également avec SITA, Suez, Generval, Paprec.
Si le marché est clairement dominé par deux géants (Veolia et SITA), son découpage réglementaire extrêmement minutieux permet à de nombreux fournisseurs de se développer sur une filière spécialisée. « Le groupe Séché est très fort sur les déchets dangereux, précise Bruno Costes, fondateur du cabinet C-Waste, spécialisé dans l’optimisation de la gestion des déchets. Paprec de son côté est axé sur le recyclage des matières papier et cartons, les déchets non dangereux et recyclables. Après, on trouve des groupes plus régionaux comme Nicollin à Lyon et en région PACA, ou Pizzorno en PACA. Les deux géants ont grossi en rachetant des sociétés locales. Lorsqu’il y a des innovations locales, ce sont souvent des PME ou des start-ups qui répondent à un marché ponctuel et croissent jusqu’au moment où un plus grand les rachètent. La notion de taille est importante, car les grands prestataires développent la notion de service global en proposant davantage de services : avoir du personnel chez l’industriel, gérer une station d’épuration, etc. »

Garder un contact avec les filières réutilisatrices


« L’offre est oligopolistique, c’est-à-dire que l’on ne trouve qu’un ou deux acteurs par pays, regrette Mathieu Chavel, directeur des achats, énergie, déchets, dépollution chez Sanofi (14 milliards d’euros d’achats globaux en 2016, plus de 900 personnes aux achats). En Hongrie, un seul incinérateur correspondant à nos déchets est installé dans tout le pays ; donc nous n’avons qu’un fournisseur avec cette filière. Sur l’Europe, les Etats-Unis et la zone Japon-Singapour, nous sommes sur un marché avec un, deux ou trois acteurs avec une offre peu lisible. En fonction de la filière, nous n’avons pas forcément de regard sur la valorisation du déchet que le prestataire récupère. »
Sanofi rejette des solvants (pour lesquels a été mise en place une boucle incluant leur traitement en vue de les réutiliser), des déchets de vaccins, des déchets pharmaceutiques (médicaments) et des déchets non dangereux. « Les hausses, nous les subissons immédiatement, les baisses nous en bénéficions moins rapidement. C’est pour cela que je préconise aux acheteurs d’avoir un contact avec le débouché final identifié afin de connaître les évolutions du marché. »
Voilà la deuxième difficulté : savoir ce que devient le déchet une fois collecté. Car en fonction de sa transformation ou non, le donneur d’ordres peut satisfaire des obligations réglementaires voire valoriser économiquement ses déchets. Les possibilités sont les suivantes : enfouissement, valorisation, recyclage. Avec l’enfouissement, mis sous terre, le produit est mort. Avec la valorisation, un bénéfice est tiré du produit, ce qui consiste souvent à l’incinérer pour produire de l’énergie. Enfin, avec le recyclage, le produit est récupéré, trié et réutilisé dans le processus de fabrication d’un autre produit.
« C’est le rôle de l’acheteur de se demander, pour chaque déchet, dans quelle filière il sera le mieux valorisé, juge Bruno Costes. Si vous avez des solvants souillés, un premier prestataire vous proposera de les faire brûler, quand un second vous proposera de les nettoyer et de les recycler ; dans ce cas-là, vous lui vendez. Mais cela implique que, de votre coté, vous mettiez en place l’organisation pour ne pas mélanger les solvants. »
« Nos priorités dans l’ordre, détaillent France de Sambucy, sont : évacuer le déchet ; garantir la qualité de l’entreprise prestataire en vérifiant premièrement qu’il a un agrément pour traiter ces déchets et deuxièmement que les unités de traitement sont conformes à la réglementation ; vérifier la destination et l’avenir du déchet, ce qui décidera en conséquence du certificat que nous allons obtenir ; et enfin la capacité du prestataire à faire du conseil-formation sur le tri auprès de nos équipes. »
La directrice des achats insiste bien sur l’importance de la législation sur ce segment. « Je vais prendre l’exemple des déchets alimentaires, régis par une réglementation qui va se renforcer. Jusqu’à aujourd’hui, à partir de dix tonnes par an de déchets alimentaires, nous avions l’obligation de traitement par nos propres moyens. Ce seuil va bientôt passer en dessous de dix tonnes. »

Bien connaître ses concurrents aux achats


Pour Mathieu Chavel, le point le plus important de la liste, c’est la connaissance des débouchés du déchet. « Les filières de traitement (incinérateur, décharge, etc.) sont mises en concurrence par les industries (pharmaceutique, automobile, etc.) et le civil qui les utilisent conjointement. C’est-à-dire qu’un même site d’épuration par exemple, peut être utilisé par des industriels et des acteurs publics. Ces acteurs publics, des collectivités bien souvent, étant des clients importants pour le gestionnaire de déchets, ils peuvent influencer des changements de législations locales sur le traitement des déchets. Dans certaines régions, le civil pèse 80 % des volumes des déchets. Les grandes collectivités sont donc fortement écoutées par les prestataires. C’est pourquoi il faut bien connaître ces concurrents à l’achat pour savoir d’une part si la filière est à risque et d’autre part si l’on est important pour le fournisseur. Je prends l’exemple du bassin d’Ile-de-France, il serait question d’organiser certaines épreuves des Jeux olympiques dans la Seine. Cela impliquerait une réduction des polluants pour les entreprises, donc une modification des process pour nous. Les seuils de polluants vont être limités fortement et les débouchés pour nos déchets vont être saturés. »
La direction achat de Sanofi s’est donc organisée selon deux approches. Les déchets dangereux d’un côté, les non-dangereux de l’autre. « Pour nos déchets classés dangereux, on veut toujours avoir deux ou trois filières de traitement, par exemple un contrat avec un incinérateur et un contrat avec une décharge. Et ensuite, en fonction du prix et de la disponibilité, on veut pouvoir changer d’une filière à l’autre. » Avantage pour Sanofi : ne jamais tomber en situation de rupture si une filière tombe en panne. Et garantir une mise en concurrence régulière. Pour les déchets non dangereux, l’approche est différente. « Ce sont des filières courtes ou le coût de transport est important. Donc nous recherchons des prestataires proches de nos usines. »

Évaluer finement les  évolutions réglementaires


Les promesses de valorisation dans l’offre fournisseurs sont-elles respectées ? « Oui elles le sont, soutient Bruno Costes, car dans le secteur des déchets, les objectifs environnementaux vont de pair avec les objectifs économiques. Mais les promesses de revenus ne le sont pas : les déchets restent un coût, vous les subissez. C’est d’autant plus vrai avec le revirement du marché des matières premières. Le marché des matières recyclées – ferraille, plastique, carton… – ne s’est pas développé comme prévu parce que la Chine n’achète plus autant qu’avant : la ferraille, achetée 100 euros la tonne il y a deux ans est aujourd’hui à 30 euros la tonne ; le carton est passé de 80 euros la tonne à 10 euros la tonne. Et en général, les contrats avec les prestataires sont indexés sur les valeurs du marché. »
à cette incertitude sur les tarifs, s’ajoute une fois de plus une incertitude sur la réglementation, susceptible d’évoluer en permanence. « En tant que directeurs achats, nous avons besoin de pouvoir évaluer les contraintes réglementaires de demain, plaide Mathieu Chavel. Notre valeur ajoutée, c’est la bonne connaissance de la réglementation future pour travailler en amont sur l’optimisation d’une filière déchets qui devrait, dans un monde vertueux, régénérer de la valeur. C’est une constante dans le schéma directeur réglementaire : plus la politique environnementale est constante et prévisible, plus l’offre est claire et lisible. En Italie, ils taxent les décharges mais on ne sait jamais à quelle hauteur. » Pour le directeur achats, toute la finesse de son action repose sur un juste équilibre entre les taxes sur les produits qui partent en décharge et les remises obtenues, selon le principe du pollueur-payeur. « C’est normal, les gouvernements taxent la filière la plus polluante (décharge) et font des remises sur les incinérateurs récupérateurs d’énergie, les boucles courtes, l’économie verte. » Ce que déplore le Mathieu Chavel, c’est le manque de lisibilité. « Nous cherchons toujours le price break, ce point à partir duquel il est plus économique de mettre le déchet dans une filière ou une autre. »

Des matières dangereuses cryogénisées


Outre le service, les innovations attendues par les donneurs d’ordres sont de l’ordre de la technique. Ce qui se traduit par des rachats réguliers de petites sociétés innovantes par les grands fournisseurs du secteur. « Sur les solutions de recyclage, l’innovation est un vrai sujet, remarque Bruno Costes. Certaines solutions sont très sophistiquées. Veolia traite par exemple des fûts qui ont contenu des matières dangereuses. Ils cryogénisent le fût, puis ils le martèlent ; la matière dangereuse se détache et il ne reste plus que le métal, un métal très pur et commercialisable. »
Quant à l’internationalisation des contrats, elle est particulièrement difficile. « Cela n’a pas de sens, vu la typologie des prestataires, poursuit Bruno Costes. C’est déjà difficile de faire un contrat global national pour ses déchets. Arkema a par exemple choisi d’avoir un seul prestataire (SITA) mais selon ses sites en France, SITA a besoin de sous-traiter à d’autres opérateurs en gestion des déchets. » Ce qui renvoie classiquement aux problématiques de sous-traitance pour les directions achats.
Portraits


France de Sambucy
, directrice des achats Sodexo

" Pas un seul prestataire n’est capable de tout traiter "





Bruno Costes
, directeur général, C-Waste

" Le marché des matières recyclées – ferraille, plastique, carton… – ne s’est pas développé comme prévu "




Mathieu Chavel
, directeur des achats, énergie,  déchets, dépollution, Sanofi

" Nous cherchons toujours le price break, ce point à partir duquel il est plus économique de mettre le déchet dans une filière ou une autre.

Par Jean Chabod-Serieis

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