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Par Cécile Bontron

Faire des boucles pour économiser la ressource

Source de gains à haut potentiel, l’économie circulaire demande pourtant beaucoup d’investissements dans l’organisation de l’entreprise, parfois dans les moyens de production et surtout dans la sensibilisation des clients.

Après la RSE (responsabilité sociale et solidaire) et le développement durable, une nouvelle notion émerge aujourd’hui : l’économie circulaire. Notion vertueuse permettant d’ancrer les modes de production dans une durée illimitée, elle s’appuie sur l’idée de boucle afin d’utiliser et réutiliser les mêmes ressources. Une ressource débute un cycle, subit des transformations, est distribuée, consommée, puis lorsque son cycle de vie est censé s’arrêter, il repart à l’identique, ou presque. Entre-temps, d’autres boucles se sont agrégées : celle de son emballage, de son transport, de l’énergie mobilisée etc. L’économie circulaire se perçoit donc en opposition à l’économie linéaire dans laquelle le cycle de la ressource a un début et une fin. Pour les Achats, l’économie circulaire est donc, aujourd’hui, une source de gains sans commune mesure avec ceux qui sont réalisables en économie linéaire, avec moins de déchets et moins de ressource consommée… en théorie. En pratique, il faut déjà pouvoir participer à la boucle, ce qui est encore peu commun aujourd’hui.
« La difficulté consiste à trouver des partenaires », souligne Sébastien Durand, CEO de Bengs. Le cabinet incubateur d’innovation vient de lancer un cycle de réflexion du Bengs Lab sur l’économie circulaire. « Nous en sommes aux premières sessions et l’analyse du problème nous révèle déjà qu’il existe des fractures entre les objectifs et la faisabilité au sein des différentes fonctions des entreprises. Il faut réussir à identifier un nouvel écosystème. »

Green Packaging et juste besoin


Anne Perazio responsable du portefeuille packaging et distribution de matières premières Moyen-Orient Europe Afrique (100 millions d’euros d’achat par an) chez Solvay, a lancé le programme Green Packaging qui formalise l’intégration de l’économie circulaire dans les initiatives emballages du groupe. En 2015, les achats emballages affirment trois leviers : réduction de la part de matière première, réutilisation de produits, et recyclage. « Nous sentons que la volonté est de plus en plus forte dans le groupe, affirme Anne Perazio. Aujourd’hui chaque employé connaît Solvay Way, le référentiel développement durable de Solvay. C’est plus fort qu’il y a même cinq ans. » Le développement durable fait partie des objectifs de la responsable achat.
Pour travailler sur la réduction de la matière première, le Green Packaging s’attaque à la sur-qualité et étudie le besoin le plus finement possible. « Pourquoi acheter des fûts de 217 litres alors que nous ne chargeons que 200 litres ? » détaille par exemple Anne Perazio. La responsable achat demande aux acheteurs d’adopter le même réflexe : challenger fournisseurs et clients pour comprendre pourquoi le produit ou la demande ont été formulés ainsi et s’il est possible de les formuler différemment. « Par exemple si un client interne nous dit qu’il a besoin de palettes en plastique, de telle dimension, nous allons lui demander pourquoi. Pourquoi pas du bois ? Ou du seconde main ? Nous challengeons les spécifications », assure-t-elle.

Première étape : recycler ou réutiliser


Rémy Le Moigne s’est spécialisé dans l’accompagnement des entreprises voulant se lancer dans l’économie circulaire avec le cabinet de conseil, Gate C. Le consultant a identifié quatre schémas qui participent de la boucle vertueuse. « Le plus connu est l’achat de matière première recyclée, affirme-t-il. Les marchés sont déjà mis en place pour le métal, l’eau, les fibres textiles, ou encore le plastique. Cela permet de réduire les coûts et les émissions de CO² ». Chez Solvay, les palettes en bois font partie des produits identifiés comme pouvant contenir des matières recyclées. En 2016, 3 % de cette famille de produit était achetée recyclée.
Pour aller au-delà du simple recyclage des différents textiles des tenues de ses agents, la RATP s’est lancée dans l’éco-conception de ces tenues mêmes. En 2014, le groupe a débuté la collaboration avec une PME travaillant sur du fil recyclé afin de réaliser un pull entièrement recyclé. Le produit a été finalisé et sera prochainement distribué. Les équipes achats du groupe ont cherché à aller au bout de la démarche sans forcément toucher au gain économique.
Le deuxième schéma participant de l’économie circulaire intègre des produits tout simplement réutilisés. Chez Solvay, le Green Packaging a lancé plusieurs programmes de réutilisation des emballages. Le groupe a commissionné une entreprise du secteur social et solidaire pour récolter les big bags chez les clients afin de les réutiliser. En 2016 plus de 47 000 big bags ont ainsi été entièrement revalorisés et réintroduits dans le circuit. Le groupe a instauré la même démarche pour ses palettes : l’entreprise a instauré une récupération chez les clients. Et lorsque les palettes sont abîmées, le fournisseur les répare pour éviter le réapprovisionnement en neuf.

A qualité et fiabilité équivalentes


A côté de la réutilisation, certains produits n’ont besoin que de quelques manipulations pour être prêts à l’emploi à nouveau grâce à la remanufacturation ou au reconditionnement. Rémy Le Moigne détaille : « l’achat de compresseurs remanufacturés coûte 30 % moins cher à performance et à durée de vie dans l’entreprise identique. Mais c’est un procédé peu connu. Il existe des doutes sur la qualité. Mais c’est comme sur les pneus remanufacturés : les avions les utilisent depuis une dizaine d’années alors que les particuliers en ont peur. »
La nouveauté de la démarche implique un certain nombre de réticences à lever chez les clients internes. « Il y a eu des craintes au début sur la fiabilité des produits reconditionnés », confirme Pascale Tramoni, chargée des achats responsables et de la gestion des déchets à la RATP. Les équipes achats, n’étant pas sûres de l’état du marché fournisseur, lancent leur premier marché sur des téléphones fixes avec une variante pour les produits reconditionnés. Mais les fournisseurs sont bien au rendez-vous avec des propositions permettant des gains importants, au-delà des objectifs achats sur du neuf. Pour le marché suivant, le reconditionnement devient un critère de notation. « Nous en sommes au deuxième marché de téléphones fixes reconditionnés, témoigne Pascale Tramoni. Nous savons qu’il n’y a pas de problème de fiabilité. » Pour l’acheteuse, le reconditionné est l’achat vertueux par excellence qui apporte non seulement de forts gains financiers (entre 20 % et 50 % selon les références), mais participe également aux objectifs environnementaux et d’achat local puisque le reconditionnement est réalisé par une PME française.

Un projet Achats et Supply Chain


Avec des filières déjà en place dans l’électronique, Orange a musclé sa démarche de reconditionnement avec l’intégration de toutes ses activités autour des téléphones sortis du circuit. Le projet « 4R » regroupe les retours, réparations, reconditionnement et recyclage des téléphones du prêt mobile, des flux assurance, des services après-vente, et des retours boutique. La prestation a débuté en 2017 et, à terme, un million de mobiles seront gérés chaque année. Le groupe a construit un appel d’offres complexe, afin de trouver un modèle économique souple qui permette d’introduire les nouvelles offres tout en maintenant un service de réparation au meilleur coût des appareils allant, selon le diagnostic, du simple repackaging au démantèlement pour recycler un composant sur un autre terminal. Mais le pilotage doit également pouvoir prendre en compte les contraintes de stock et les priorisations désirées par le groupe Orange. « Toutes les prestations sont codifiées. Nous avons tout décomposé. Tout est très complexe, très détaillé en termes de coûts afin de pouvoir prendre en compte les nouvelles offres », explique Jean-Marc Batut, responsable solutions et processus au sein de la direction des achats de l’opérateur télécom.
Après avoir travaillé avec les Achats sur le marché, la Supply chain est devenue pilote de 4R et a dû s’organiser et recruter pour piloter le prestataire. Côté Achats, tous les marchés afférents comme celui de l’assurance des mobiles, ont dû être retravaillés pour intégrer le coût de la réparation et du reconditionnement de manière bien plus fine. Auparavant, le marché assurance déléguait la gestion totale des appareils défaillants de la filière assurance, aux assurances. Tous les mobiles ne passent pas forcément par 4R. Ceux qui ne présentent pas de potentiel suffisant vont chez un prestataire qui place les appareils dans la filière de recyclage électronique.

Des déchets à revendre


Dans la logique de reconditionnement, la RATP est passée de l’autre côté de l’achat : elle réalise de la revente de produits comme des bus réformés ou les rails. « Des initiatives existaient déjà dans le groupe, souligne Pascale Tramoni en charge des achats responsables. En 2015, nous avons opéré un rapprochement avec l’entité en charge de la gestion des déchets et de la revente qui a renforcé la démarche. » La cellule de revente, composée de deux personnes, s’est intégrée au département des achats responsables qui compte aujourd’hui quatre membres. Elle appuie les acheteurs qui passent les contrats de vente des rails. « Dans certains marchés d’achat tels que la collecte et gestion des DIB (déchets industriels banals), nous prévoyons une ligne au bordereau de prix pour le rachat de papier, explique Pascale Tramoni. La partie vente du matériel réformé est suivie par l’équipe en charge des ventes, du recyclage et du réemploi car il faut une gestion opérationnelle. Les ventes font alors l’objet d’une facture de vente. » Les équipes achats de la RATP réalisent également des opérations « plus ponctuelles » comme celle sur les réceptacles à déchets. Le groupe devait les changer. Il les a finalement revendus au fabricant, son ancien fournisseur. De l’économie circulaire par excellence. En 2017, la RATP a vendu 12 000 tonnes de matériel réformé (rail, câbles, roues, ou encore papier) représentant 2,060 millions d’euros.

Des modèles en rupture : louer l’usage, partager


Les deux derniers schémas de l’économie circulaire sont plus nouveaux, ou historiquement liés à certaines activités. « Il s’agit d’acheter l’usage des produits, explique Rémy Le Moigne. On loue l’acide, la soude, les traitements de surface puis on les rend au fournisseur qui les recycle. Cela permet de réduire les coûts complets de 20 % et plus. » On peut également acheter de l’air comprimé au lieu d’acheter des compresseurs. Les fournisseurs ont tout intérêt à ce que leurs produits soient le plus efficients possibles pour obtenir un bon rendement.
On peut également ne pas acheter du tout, et partager les équipements entre industrielles. Certains secteurs le font à des échelles réduites comme la construction, la santé avec les IRM/scanners ou l’agriculture et le prêt de tracteurs ou de vendangeuses. Certaines plateformes de partage commencent à émerger.
Mais pour changer d’échelle, il faut que les entreprises osent le changement. « L’économie circulaire est un sujet actuel qui touche tous les business modèles de toutes les activités et qui va les impacter en innovation radicale », souligne Sébastien Durand. Anne Perazio résume : « Nous avons une fonction achat mature chez Rhodia Solvay. Si nous voulons aller plus loin que 2 % ou 3 % de gain dans l’appel d’offres, il faut de la rupture, créer le changement. » L’acheteuse estime réduire ses factures de 10 % en économie circulaire par rapport au tout neuf traditionnel.
Pascale Tramoni, à la RATP, considère de son côté que si la démarche d’économie circulaire n’est pas encore déployée, « c’est une démarche qui constitue un axe de progrès, assure-t-elle. Nous avons un certain nombre de bonnes pratiques soutenues par une équipe qui possède une expertise qui peut venir en appui des acheteurs. » Pour obtenir l’adhésion en interne qui permettra de passer à une échelle plus large, Anne Perazio a opté pour deux leviers : la mesure des actions et leur communication. « Il faut communiquer, assène Anne Perazio, nous avons onze business units, cinquante usines en Europe. La personne qui travaille dans une usine du Nord de la France ne connaît pas forcément celle qui se trouve en Italie. Il faut faire des partages d’expérience. » La responsable affiche 15 % d’achats effectués selon les préconisations de Green Packaging (réduire, réutiliser, recycler) sur un périmètre adressable de 54 millions d’euros en 2015 et 26 % en 2016 avec une réduction d’émission de CO² de 5 300 tonnes cette année-là et 3 500 tonnes en 2015.
Outre le levier économique, le levier réglementaire favorisant les réductions de CO² notamment devrait permettre l’émergence de l’économie circulaire. Et corollaire du volontarisme politique : l’opinion publique préfère les stratégies affichées sur le développement durable. « Nous sommes dans un mouvement planétaire de prise de conscience poussé par les actionnaires, même si les Etats-Unis sont à la traîne, assure Sébastien Durand. Et ceux qui font bouger les lignes sont les actionnaires. » La boucle de l’économie circulaire pourra ainsi être bouclée.
Portraits

Rémy Le Moigne, consultant, Gate C
" Les avions utilisent des pneus remanufacturés depuis une dizaine d’années alors que les particuliers en ont peur "

Pascale Tramoni, Responsable achats durables, RATP
" Il y a eu des craintes au début sur la fiabilité des produits reconditionnés "


Anne Perazio, Responsable achats packaging de matière première, Solvay
" Si nous voulons aller plus loin que 2 % ou 3 % de gain dans l’appel d’offres, il faut de la rupture, créer le changement "

Par Cécile Bontron

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