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Par Audrey Fréel

Des jeunes acheteurs globe-trotteurs

Par goût de l’aventure, mais aussi pour esquiver un marché français trop concurrentielcertains jeunes diplômés ont décidé de faire leurs premiers pas dans les achats à l’étranger. Une expérience très valorisante sur le CV mais qui amène également son lot de surprises, plus ou moins bonnes.

Ils ont moins de 30 ans et ont décidé de réaliser leur première expérience professionnelle à l’étranger. Sitôt leur diplôme d’achats en poche, ces jeunes Français ont tenté leur chance au Royaume-Uni, en Allemagne, en Norvège, en Suisse, aux États-Unis, au Canada ou encore au Brésil. Certaines de ces destinations semblent d’ailleurs assez propices à accueillir des acheteurs juniors issus d’une formation française. « La population de l’Allemagne est vieillissante. Le gouvernement ouvre donc facilement les portes aux jeunes diplômés étrangers », confirme par exemple Antoine Dumas (22 ans, promotion 2018 du MAI de Kedge Business School), qui vient de débuter un VIE en Allemagne, à Hanovre, avec l’équipementier américain Wabco.
Par ailleurs, les jeunes talents français représenteraient un profil particulièrement attractif. « Les formations françaises font aussi le succès des jeunes acheteurs à l’étranger. Au Royaume-Uni, la plupart des membres de la fonction achats ont un background finance ou management mais quasiment aucun n’a reçu de formation spécifique aux achats. De ce fait, les diplômes français se séparent du lot », souligne Julien Kroll (30 ans, promotion 2013 du Desma), acheteur catégorie chez Bayer à Londres. Un avis également partagé par les jeunes acheteurs interrogés qui travaillent aux États-Unis, en Suisse et au Canada. « Il y a beaucoup plus d’opportunités d’emploi au Canada car il existe très peu de formations dans les achats. Je suis fréquemment sollicitée par des chasseurs de tête et des cabinets de recrutement pour travailler dans ce pays », indique par exemple Pauline Stevenson (27 ans, promotion 2015 du Desma) qui occupe, depuis un an, le poste d’acheteuse stratégique au sein de la société de télécommunication Cogeco Connexion, au Québec.

Un marché français difficile d’accès


Des destinations d’autant plus accueillantes que le marché français semble assez verrouillé pour les jeunes diplômés. « À la fin de mon VIE à Chicago, je suis revenue en France et j’hésitais à y rester mais le marché du travail est très compliqué. Il y a beaucoup de compétition entre les écoles d’achats et le marché regorge d’acheteurs qualifiés », poursuit Pauline Stevenson, qui a donc préféré miser sur le Canada. « En France, il y a davantage de concurrence, le rapport entre l’offre et la demande est moins intéressant », constate également Maxime Varenard (26 ans, promotion 2016 du MAI), acheteur catégorie dans les systèmes de fermeture des parfums chez Coty à Genève, en Suisse.
Du point de vue de Julien Kroll, c’est un manque de flexibilité sur le marché qui rendrait plus difficile de trouver des postes intéressants en France. « La progression de carrière est beaucoup plus rapide au Royaume-Uni par rapport à la France. Cela est principalement dû au fait que les grandes entreprises privilégient l’emploi dans les pays où les conditions contractuelles sont moins limitantes (Royaume-Uni, États-Unis, etc.). », estime-t-il.

VIE : une porte d’entrée vers l’international


La majorité des jeunes acheteurs interrogés ont démarré leur expérience professionnelle à l’étranger par le biais d’un contrat de Volontariat international en entreprise (VIE). Ce dispositif permet à des personnes âgées de moins de 28 ans d’effectuer une mission rémunérée à l’étranger, d’une durée de 6 à 24 mois, dans une entreprise française (ou une entreprise internationale disposant d’une filiale en France). « Le VIE se développe de plus en plus et permet de trouver plus facilement une opportunité professionnelle à l’étranger », explique Maxime Varenard, qui a fait ses premiers pas chez Coty fin 2016 dans le cadre d’un VIE de 12 mois à New York.
Si le VIE offre des perspectives séduisantes pour les jeunes, ce type de contrat est également avantageux pour les entreprises. « Les rémunérations des volontaires sont exonérées de charges sociales. Pour les entreprises, cela leur revient moins cher d’embaucher un jeune diplômé français à l’étranger en VIE », indique Lukas Nys (promotion 2016 du MAI), qui a tenté l’aventure au Brésil dans le cadre d’une mission de deux ans qu’il poursuit encore actuellement chez l’équipementier automobile Trèves. « J’occupe la fonction d’acheteur régional et je gère les commodités d’achats de deux usines au Brésil et une en Argentine », précise-t-il. Le VIE a également offert un dépaysement total à Alexis Berhault (promotion 2016 du MAI), qui a pu, par ce biais, travailler un peu plus d’un an à l’île Maurice au sein d’une usine de l’entreprise familiale française Max Sauer, spécialisée dans le matériel de peinture.

Un choc culturel


Si l’expatriation présente des atouts pour un jeune diplômé en quête d’aventures, elle peut parfois être accompagnée d’un lot de mésaventures. « Je n’avais pas anticipé les problèmes auxquels j’allais être confronté en acceptant une mission à l’île Maurice. Je suis arrivé dans un pays sous-développé et dans une usine où les conditions de travail étaient particulièrement difficiles. Les employés travaillaient 50 heures par semaine pour un salaire très faible. Nous avions peu de temps pour manger le midi et nous étions en permanence surveillés. Ces conditions de travail et ce type de management n’auraient jamais été possibles en France », détaille ainsi Alexis Berhault. Une expérience bien loin des clichés de la plage et du soleil. « Avant de tenter une expérience à l’étranger, il est nécessaire de se renseigner au préalable sur les conditions de travail locales et bien lire certaines clauses du contrat. Il ne faut pas uniquement se focaliser sur la partie carte postale de certaines destinations », conseille-t-il.
À la fin de sa mission à l’île Maurice, Alexis Berhault a préféré retourner travailler en France, où il occupe le poste d’acheteur équipement et composites chez Latécoère à Toulouse depuis août 2018. De même, Lukas Nys sera contraint de revenir en France d’ici quelques semaines, où il travaillera toujours dans les achats chez Valéo. « Mon VIE au Brésil se termine très prochainement mais je ne vais malheureusement pas pouvoir rester dans le pays car mes prétentions salariales sont bien supérieures à celles des acheteurs brésiliens. La filiale brésilienne ne peut pas s’aligner », regrette-t-il.

Des bonnes surprises


D’autres, a contrario, ont été conquis par leurs conditions de travail à l’étranger. « Lorsque j’ai travaillé dans les bureaux de Coty à New York, j’ai été agréablement surpris par la qualité des espaces de travail qui disposaient notamment d’une salle de sport et d’espaces de détente avec des boissons offertes. Il y régnait un esprit "feel good", assez spécifique des États-Unis. Tout est fait pour que les employés se sentent bien sur le lieu de travail », relate Maxime Varenard.
Plusieurs pays offriraient également des modes de management plus adaptés aux attentes des jeunes acheteurs. « Selon moi, le modèle anglo-saxon présente plusieurs avantages, comme une flexibilité au travail et des managers plus accessibles. On accorde également plus facilement la confiance aux salariés. J’ai l’impression qu’en France, le modèle est plus verrouillé et hiérarchique », estime Charlotte Delepine (28 ans promotion 2013 du Desma), acheteuse chez GSK à Londres (voir son témoignage). Un avis également partagé par Pauline Stevenson : « En Amérique du Nord, les managers sont très accessibles, nous ressentons moins la hiérarchie par rapport à la France ». Même son de cloche pour Antoine Dumas : « En Allemagne, l’ambiance de travail est très fluide, il y a peu de conflits. Le management est participatif et on nous confie plus de responsabilités qu’en France », indique-t-il. De son côté, Anthony Cornillon (29 ans, promotion 2013 du Desma), acheteur pour le groupe norvégien Orkla à Oslo explique que : « En Norvège, il y a une plus grande confiance entre les managers et les employés qu’en France. L’organisation du travail est très flexible, personne ne regarde les horaires et nous pouvons travailler de la maison si besoin ».


Une capacité d’adaptation


Pour autant, une prise de fonction à l’étranger nécessite de s’adapter à la nouvelle culture du pays et de l’entreprise. « Lorsque j’ai rejoint le siège de GSK à Londres, il m’a fallu un temps d’adaptation au style de communication britannique, qui est très courtois et moins direct qu’en France », se rappelle ainsi Charlotte Delepine. Même constat pour Antoine Dumas : « Les Allemands sont plus froids et réservés que les Français, qui sont plus directs. Au début, cela peut suspendre ».
Pour les acheteurs français, cette capacité à s’adapter est d’autant plus importante qu’elle leur permettra d’entretenir de bonnes relations en interne mais également à l’externe, avec leurs fournisseurs. Sur ce dernier volet, les différences avec la France sont parfois notables. « Durant mon VIE à l’île Maurice, je travaillais beaucoup avec des fournisseurs chinois et les relations sont très différentes. Par exemple, ils échangent peu par mails mais beaucoup via des réseaux sociaux comme WeChat », illustre Alexis Berhault.
« Avec les fournisseurs américains, il faut démarrer les discussions en abordant des sujets personnels, comme la famille ou les centres d’intérêt. Une fois cette étape respectée, l’approche est assez directe, nous allons à l’essentiel », informe pour sa part Pauline Stevenson. Une approche également expérimentée par Lukas Nys vis-à-vis de ses fournisseurs brésiliens et argentins. « En début de négociation, il est important d’accorder du temps pour discuter de choses personnelles et plaisanter sur certains sujets. Nous allons moins rapidement dans le dur des discussions », note-t-il.

Des incertitudes sur certains marchés


Malgré ces précautions d’usage, les relations avec ces fournisseurs restent assez compliquées à manager, en raison d’incertitudes sur les marchés brésiliens et argentins de l’automobile. « Les coûts des matières premières augmentent très vite dans ces pays, ce qui a créé des situations de monopole », renseigne Lukas Nys. Cela réduit considérablement les marges de négociation. « Les fournisseurs ont une vision à court terme et augmentent donc régulièrement leurs prix. Il est assez difficile de construire une relation de confiance avec eux. Il faut se battre pour obtenir des prix justes », précise-t-il. Avant d’ajouter : « Nous effectuons également régulièrement du resourcing de fournisseurs afin de garantir la marge des produits que nous fabriquons ». Une pression économique que Lukas Nys ressent dans tout le pays, et pas uniquement dans l’industrie automobile. « Le Brésil sort d’une sévère crise économique qui l’a impacté entre 2014 et 2016. Depuis les élections présidentielles, le pays est dans l’attente. Les indicateurs financiers sont plutôt au vert car le nouveau gouvernement est plutôt libéral mais le pays craint toujours une nouvelle crise financière », explique-t-il.
De son côté, après trois ans à travailler dans l’industrie pétrolière pour Technip en Norvège, Anthony Cornillon a décidé de changer de secteur en raison d’incertitudes sur le marché. « L’industrie pétrolière n’est pas florissante en Norvège. J’ai échappé à deux vagues de licenciements chez Technip et les salaires ont été gelés pendant un an et demi. Le contexte était assez inquiétant et je ne voyais pas d’évolution professionnelle possible », confie-t-il. Aujourd’hui, le pays est toujours en proie à des incertitudes économiques. « La situation est plus pérenne mais le pays fait toujours face à un niveau de chômage élevé. Il y a, de fait, une forte concurrence sur le marché de l’emploi », informe Antony Cornillon.

Des bouleversements liés au Brexit


Certains acheteurs travaillant au Royaume-Uni ont également subi de plein fouet le Brexit. Avant d’effectuer son VIE à l’île Maurice, Alexis Berhault a travaillé en 2017 dans une usine de Faurecia située dans le Nord-Est de l’Angleterre. « J’ai pris ce poste au moment où le Brexit a été voté. Cela a eu un impact important en termes de stratégie achat. Nous avons notamment eu pour objectif d’augmenter la part de fournisseurs britanniques, qui devait passer de 40 % à 80 % à l’horizon 2020 », se rappelle-t-il.
Si Julien Kroll n’a pas observé de changement notable au sein du service achat de Bayer à Londres, il a tout de même ressenti l’effet Brexit. « J’ai perdu environ 30 % de pouvoir d’achats après le Brexit en raison de la dépréciation de la livre sterling », explique-t-il. De son côté, Charlotte Delepine (GSK) n’a pour le moment pas perçu de réelle menace. « Le marché du travail semble toujours dynamique, notamment dans les Achats », indique-t-elle.

Un niveau de maturité plus faible


Selon le pays et la taille de l’entreprise, les acheteurs expatriés peuvent également évoluer dans des structures d’achats peu matures. « Dans l’entreprise où je travaille, il n’y a pas vraiment de procédures d’achats bien définies. La mesure de la performance se restreint aux calculs des économies », explique ainsi Pauline Stevenson. Et d’ajouter : « Au Canada, la fonction achat n’est pas aussi bien cadrée qu’en France donc cela peut parfois être frustrant, mais il y a de beaux challenges à relever dans ce pays ».
Pour sa part, Alexis Berhault précise que : « à l’île Maurice, l’évaluation des risques et de la performance étaient assez compliquées à mettre en œuvre car les Achats sont peu développés dans le pays. Dans l’usine, il n’y avait pas de différence entre l’approvisionnement et les achats. Nous réalisions tout de même une revue de performance de certains fournisseurs avec des indicateurs mais nous n’avions pas le temps de la consolider ».

Un accélérateur de carrière


L’expatriation présente tout de même un gros avantage en termes d’évolution de carrière et permettrait à un jeune de gravir plus rapidement les échelons. « Le fait d’être ouvert à toutes les zones géographiques m’a permis d’avoir accès à des opportunités professionnelles que je n’aurai pas pu obtenir en restant en France », juge Maxime Varenard. Et de préciser : « Par exemple, dans la division Packaging de Coty, les fonctions de catégorie manager sont basées en Suisse. Si j’avais voulu rester en France, je n’aurais jamais pu obtenir ce poste ». Même constat pour Julien Kroll (Bayer) qui affirme : « j’aurais certainement dû attendre encore cinq ans avant d’obtenir un poste de catégorie manager en France ».
Certaines expériences permettent également à un jeune acheteur de se voir rapidement confier des responsabilités. Ce qui peut être ensuite mis en avant sur le CV. « Lors de mon VIE à l’île Maurice, j’avais beaucoup de responsabilités et une équipe à manager. Je n’aurai jamais eu une telle opportunité en France à 27 ans », souligne ainsi Alexis Berhault. De son côté, Antony Cornillon raconte que : « au bout de deux ans et demi d’expérience professionnelle en Norvège, j’ai eu la responsabilité d’un projet achat d’une valeur de 50 millions d’euros. En France, cela aurait été plus compliqué ».
L’expatriation permet également aux acheteurs de se perfectionner dans les langues étrangères, notamment en anglais, et de développer des compétences relationnelles essentielles dans les achats. « Multiplier les expériences dans des zones géographiques différentes permet de créer un profil professionnel plus complet. Cela montre qu’on est flexible et capable de s’adapter à d’autres cultures, qui sont des compétences très recherchées chez les acheteurs », confirme Maxime Varenard. De son côté, Pauline Stevenson explique : « mes expériences aux États-Unis et au Canada m’ont permis d’aborder différents types d’achats, ce que je n’aurai pas forcément pu faire en France, où j’ai l’impression que l’on cantonne souvent les acheteurs à une catégorie ».
Le marché français offre tout de même un certain nombre de privilèges par rapport à d’autres pays. Les jeunes expatriés ont notamment cité la protection sociale, le système de santé, l’enseignement ou encore les congés. Autant d’atouts qui pourraient leur donner envie de revenir travailler dans l’Hexagone d’ici quelques années.
Portraits

Antoine Dumas

" Le gouvernement allemand ouvre facilement les portes aux jeunes diplômés étrangers "



Anthony Cornillon

" Au bout de deux ans et demi d’expérience professionnelle en Norvège, j’ai eu la responsabilité d’un projet achat d’une valeur de 50 M d’€ "



Alexis Berhault
" Il est nécessaire de se renseigner au préalable sur les conditions de travail locales et bien lire certaines clauses du contrat "



Pauline Stevenson

" En Amérique du Nord, les managers sont très accessibles, nous ressentons moins la hiérarchie par rapport à la France "


Les avantages de l’expatriation pour un jeune acheteur
- A Se perfectionner dans les langues étrangères, en particulier l’anglais.
- A Améliorer certaines qualités humaines comme la capacité d’adaptation, l’ouverture d’esprit et la flexibilité.
- A Obtenir des opportunités professionnelles intéressantes dans les pays où il existe peu de diplômés ayant suivi une formation dans les achats.
- A Avoir accès à des outils d’insertion à l’international, comme le VIE ou les programmes de grands groupes réservés aux jeunes diplômés.

Par Audrey Fréel

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