Publicité

Par Véronique Pierron

Évaluations RSE, une contrainte business

Alors que les contraintes administratives imposées aux fournisseurs sont déjà très lourdes, s’y ajoutent depuis quelques années, des obligations de conformité éthique et de responsabilité sociétale. Ces exigences de leurs donneurs d’ordres à la fois chronophages en temps et en ressources humaines et financières, apparaissent aujourd’hui incontournables dans les appels d’offres et de manière plus générale dans le business.

«Si la démarche de RSE ne se construit pas, c’est le business qui va en pâtir et il n’y aura plus d’accès au marché ». Les choses sont dites. Jean-Michel Scuitto, directeur de l’audit et du risk management du spécialiste de la conception et construction de projets d’immobilier professionnel GSE Group (570 millions d’euros de chiffre d’affaires et 412 salariés) est formel : la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est devenue un facteur incontournable dans les relations entre fournisseurs et donneurs d’ordres. Pis ! Elle est un nouveau critère de sélection pour les acheteurs, comme le montre une étude réalisée l’an dernier par Ecovadis et Affectio Mutandi. Ainsi, près de 70 % des 50 grandes entreprises interrogées déclarent inclure des requêtes RSE dans leurs appels d’offres et 87 % d’entre elles demandent un critère environnemental. Elles sont également 87 % à avoir des exigences sur les droits humains ou les conditions de travail et 85 % sur la santé et la sécurité.

Un critère incontournable


La RSE est donc un nouveau critère de négociation avec les fournisseurs, qui concerne désormais une majorité d’entreprises. Pour le médiateur des relations interentreprises, Pierre Pelouzet, cette nouvelle vision des relations fournisseurs donneurs d’ordres est plutôt positive car rappelle-t-il, : « Avant ces engagements, le curseur de la fonction achats était plutôt placé sur des relations dures pour gagner de l’argent, or les fournisseurs ont résisté à ce positionnement en affirmant que la fonction achats est un lien durable vers l’extérieur ».
Un changement de culture dû également au fait que les régulations RSE se sont renforcées en passant de la "soft law" à la "hard law". C’est le cas de réglementations comme les lois Grenelle ou la loi Sapin 2 qui ont fait passer la RSE du stade d’incitation à celui d’obligation pour les entreprises. C’est aussi le cas de la généralisation des normes liées à la RSE comme l’ISO 26000 relative à la responsabilité sociétale des entreprises. Bref, la RSE prend de plus en plus d’importance dans la vie quotidienne des entreprises en s’intégrant à leur marketing et à leur communication, voire à leur stratégie produits.
Résultat : aujourd’hui, les entreprises doivent montrer patte blanche pour entrer dans le cercle des fournisseurs privilégiés des grands groupes. Selon l’étude Ecovadis/Affectio Mutandi, 50 % des entreprises font une évaluation des performances environnementales de leurs fournisseurs et montrent ainsi un intérêt croissant des acheteurs pour les critères de performance extra-financière sur leur supply chain. Résultat, 83 % des fournisseurs déclarent avoir déjà eu à signer des clauses relatives à la RSE dans leurs contrats.

Une obligation transmise à toute la chaîne de sous-traitance


Si la RSE est entrée depuis longtemps dans la culture de GSE Group à la fois fournisseur et donneur d’ordres, l’entreprise structure sa démarche depuis trois ans par une redéfinition de la gouvernance. En 2017, le groupe s’est soumis à sa première évaluation Ecovadis à la demande de son client Michelin. « Nous avons été obligés de nous y soumettre avant de répondre à un appel d’offres, c’était une exigence de Michelin », explique Michel Scuitto. De même en 2018, le groupe a été invité au siège social londonien de l’un de ses clients grand groupe, pour rencontrer le conseiller juridique afin d’être évalué sur leur éthique et leur gestion des risques. « Je vais avoir cette même démarche envers nos sous-traitants que nous allons rencontrer pour évaluer leur RSE, explique-t-il. Nos donneurs d’ordres qui ont, vis-à-vis de nous, des requêtes RSE, vont nous demander d’avoir la même exigence vis-à-vis de nos propres fournisseurs et sous-traitants ».
Une stratégie confirmée par l’étude EcoVadis/Affectio Mutandi qui établit que 67 % des fournisseurs interrogés déclarent que leurs clients leur ont déjà demandé des informations RSE sur les propres sous-traitants. « Ces chartes et labels que les donneurs d’ordres exigent de leurs fournisseurs sont une forme de réassurance et s’inscrivent dans un exercice de cartographie des risques en matière de devoir de vigilance », explique Pierre-Samuel Guedj, président d’Affectio Mutandi. Les entreprises s’y soumettent d’autant plus facilement que « c’est bon pour le business », comme le reconnait Sébastien Calard, directeur qualité et innovation au sein de l’agence de communication Gutenberg Networks (groupe DDB Omincom).
L’entreprise mène depuis plusieurs années, une politique RSE exigeante. Déjà évaluée par EcoVadis, elle est l’une des PME pionnières à s’être astreinte au label Relations fournisseurs et achats responsables (RFAR). « Nous essayons de mettre en place des actions et procédures qui montrent notre engagement en matière de RSE et qui nous démarquent de nos concurrents », ajoute Sébastien Calard (voir la <i>Lettre des Achats</i> n° 266).

La clé d’entrée dans les appels d’offres


Même si ces procédures sont lourdes, les entreprises s’y soumettent et anticipent parfois les demandes de leurs donneurs d’ordres. Gutenberg Networks a fait sa première évaluation EcoVadis à la demande de l’un de ses clients. Si l’entreprise admet qu’au départ l’évaluation est lourde à gérer et chronophage, elle fait une différence par la suite, en raison de l’attribution d’une note qui va apparaître dans tous les appels d’offres. « La RSE est la clé d’entrée dans les appels d’offres car si l’entreprise ne s’y plie pas, elle peut ne pas passer la première étape chez certains donneurs d’ordres qui en font une véritable évaluation de leurs fournisseurs, explique Sébastien Calard. Même si ce n’est pas forcément discriminatoire à l’entrée, cela peut le devenir au moment des évaluations finales ». « La RSE a un vrai poids dans le business », ajoute-t-il.
Bref, la RSE est souvent vécue comme un passage obligé, un ticket dans le panel des fournisseurs référencés d’une entreprise. Raison pour laquelle de plus en plus d’acteurs européens et français créent des groupes ou clubs de fournisseurs vigilants. Un aspect que confirme Pierre Samuel Guedj. « La RSE est un réel enjeu pour rester dans le panel fournisseurs, ne pas s’y plier devient un facteur d’exclusion, explique-t-il. Les donneurs d’ordres sont en effet obligés de revoir leurs portefeuilles de fournisseurs pour en exclure ceux à risques ».
L’entreprise spécialisée dans la vente d’outillage Outilacier en est convaincue et mène une politique RSE avant-gardiste qui lui a valu une trentaine de trophées. La RSE est donc aussi un moyen de se différencier de ses concurrents. D’ailleurs, Pierre Yves-Levy, président d’Outilacier estime que « le côté RSE fait souvent parti des échanges avec les donneurs d’ordres car c’est plutôt un avantage qu’une contrainte qui nous donne de bons points ».
L’étude montre que l’intégration de la RSE dans les contrats d’achats a d’ores et déjà, des effets positifs notables. Ainsi, 41 % des fournisseurs interrogés déclarent que l’existence de clauses RSE dans leurs contrats les a sensibilisés sur leurs performances environnementales ou sociales. La même proportion estime que cela a même entraîné la mise en place d’actions concrètes dans le domaine de la RSE. La majorité des fournisseurs qui n’ont pas mis en place d’actions RSE à la suite d’une clause spécifique, l’expliquent par l’existence d’une stratégie RSE permettant de répondre à la clause.

Des PME réclament l’accès au label RFAR


Faut-il montrer patte blanche ? En tous les cas, les procédures y encouragent, même si elles ne sont pas obligatoires. Le label RFAR mis en place en 2012 par les pouvoirs publics à l’initiative de Pierre Pelouzet, vise à distinguer les entreprises françaises ayant fait la preuve de relations durables et équilibrées avec leurs fournisseurs. Pour l’obtenir, l’entité candidate doit au préalable se soumettre à une évaluation conduite par un des évaluateurs tiers externes, neutres et indépendants, agréés par le labellisateur, c’est-à-dire la Médiation des entreprises et le Conseil national des achats. Il compte aujourd’hui 45 labellisés.
La procédure est assez lourde et comporte d’abord un questionnaire auquel l’entreprise doit répondre, suivi de trois ou quatre jours de contrôle par les auditeurs externes de la partie documentaire de l’entreprise qui se termine par un ou deux jours sur place dans l’entreprise. L’examen comporte aussi une interview de fournisseurs de l’entreprise sur la qualité de leur relation avec le donneur d’ordres. « C’est une façon équilibrée de faire du business car cela permet de sortir de la caricature qui voudrait que les grands comptes aient tous les droits et tous les savoirs », argumente Pierre Pelouzet.
Au départ, seules les grandes entreprises étaient concernées et des grands groupes comme ADP (Aéroports de Paris), Allianz France, Aéroports de Lyon, BPCE, EDF ou le Groupe Crédit Agricole SA et ses filiales font partie du peloton de tête. Pourtant, des PME ont demandé à être elles aussi, auditées. « C’est un processus costaud et nous avions peur que les PME reculent devant une contrainte trop lourde », justifie le Médiateur.
Le fabricant de colle industrielle Sealock et l’agence de communication Gutenberg Networks font partie de la poignée de PME qui ont accepté les contraintes du label. « En tant qu’ETI, nous sommes très peu nombreux à avoir ce label et cela nous différencie tout de suite, explique Sébastien Calard (Gutenberg Networks). La démarche de ce label est exigeante mais il nous aide à nous structurer, à baisser les risques de dysfonctionnements et améliorer nos process dans nos relations fournisseurs ».

Surenchère de la vertu ?


Les entreprises qui ont postulé à ce label n’en sont pas à leur premier essai et étaient déjà entrées dans le champ de la conformité éthique et RSE. C’est le cas de Gutenberg Networks qui est évalué en RSE par Ecovadis depuis 2015. On peut s’interroger sur le fonctionnement vertueux de ces procédures ou de la surenchère qu’elle suppose car comme le glisse Sébastien Calard. « Aujourd’hui de nombreuses entreprises se font évaluer sur la RSE, de ce fait, cela ne nous différencie plus de la même manière qu’il y a cinq ans car aujourd’hui, c’est le niveau d’avancée qui compte et plus autant le fait de s’inscrire dans une démarche ». En bref, c’est la note qui compte. Une surenchère présente à tous les niveaux du business. Les fournisseurs sont ainsi obligés de signer les chartes éthiques des donneurs d’ordres et d’y souscrire, sous peine de ne plus travailler avec eux. Cependant, ils négocient des délais de mises en conformité qui peuvent varier selon la maturité RSE de l’entreprise.
Ce phénomène de notation se généralise à la fois aux fournisseurs et à leurs donneurs d’ordres. Aujourd’hui, comme le signale Sylvain Guyoton, vice-président de la recherche chez EcoVadis : « 95 % des 300 donneurs d’ordres avec qui nous travaillons ont fait une démarche d’évaluation pour pouvoir dire à leurs fournisseurs qu’ils ont donné l’exemple ». Jusqu’à présent, l’entreprise a évalué 6 000 fournisseurs actifs et procédé à 20 000 évaluations. Ces évaluations documentaires sont perçues comme une gestion des risques de la supply chain à la fois dans une visée stratégique des groupes mais aussi pour des raisons réglementaires qui imposent aux grandes entreprises de maîtriser les risques RSE de leurs fournisseurs.
Toutefois, les fournisseurs sont tellement mis sous pression éthique et RSE par leurs donneurs d’ordre qu’ils ont tendance à aller bien au-delà de ce qui leur est demandé. Souvent, c’est par conviction. C’est le cas de l’entreprise Outilacier, avant-gardiste et une des championnes dans son domaine d’activité de la démarche RSE. Pourtant, Pierre-Yves Levy est resté sur sa faim avec le sentiment d’un manque de reconnaissance lorsqu’Ecovadis est venu l’évaluer. « Ces organismes ne font que de l’analyse documentaire sans tenir compte des actions réelles que nous avons mises en place au sein de nos entreprises, explique-t-il. La notation n’est soumise qu’au nombre de documents produits et au nombre de chartes émises et signées sans tenir compte des trophées que nous avons reçus pour l’excellence de notre RSE ».

La standardisation pour les PME


Reste que pour les petites entreprises, cette conformité aux normes éthiques et de RSE pèse lourd dans leur organisation en termes de temps et de ressources. Même si au départ la prise en compte de ces enjeux par les entreprises est faite sur une base volontaire, elle devient une obligation pour la pérennité du business. Pour Marc Pasquier trésorier du Comité Richelieu et patron de la PME Eolane (360 millions d’euros de chiffre d’affaires et un effectif de 3 200 personnes), « Ces exigences sont bonnes car elles nous obligent à intégrer ces enjeux de responsabilité sociétale dans notre stratégie ».
Toutefois, il met un bémol : « Pour les PME et les TPE qui n’ont pas forcément les ressources internes nécessaires pour accomplir l’ensemble de ces conformités, le problème pourrait être en parti résolu avec un effort de standardisation des documents que nous avons à remplir car, d’un client à l’autre, les exigences seront différentes ». Dans ce domaine, des interfaces comme EcoVadis tendent à aider à cette standardisation en mutualisant à tous les clients des fournisseurs les résultats de l’évaluation RSE. Toutefois, il reste encore de nombreuses demandes spécifiques de clients qui exigent une gestion plus lourde. « Ces chartes et évaluations procède d’une volonté louable de nous faire progresser mais il faut désormais travailler sur la gestion administrative de traitement de ces chartes et évaluation pour les rendre plus simples », ajoute Marc Pasquier.

Des efforts à valoriser dans les prix


Renaud Sornin, fondateur d’Attestation Légale qui simplifie les démarches administratives des entreprises, est convaincu de cette standardisation. Il met en place des communautés d’entreprises pour les faire travailler sur celle-ci. « Notre volonté est le "one for all", c’est-à-dire que le fournisseur n’ait à faire ce travail qu’une fois pour toutes et pour tous ses clients car la première vertu c’est le gain de temps ». Des initiatives en ce sens ont déjà été prises comme celle des pétroliers datant de septembre 2018. Ainsi, les dirigeants de BP, d’Equinor, de Shell et de Total ont annoncé leur décision d’unir leurs forces pour adopter une approche collaborative dans les évaluations de leurs fournisseurs en ce qui concerne le respect des droits de l’Homme. Les résultats des évaluations menées seront communiqués aux entreprises partenaires par un tiers indépendant.
Reste le problème de la valorisation de ces normes par les entreprises. « Nous devons aussi avoir un ROI sur ces problématiques de RSE pour financer ces procédures de mise en conformité, explique Marc Pasquier. Nous devons donc essayer de le retrouver dans les prix de vente comme nous l’avons fait pour la norme ISO 14001 de gestion environnementale pour laquelle nous avons trouvé des solutions de compensation économique ».
Portraits

Marc Pasquier
DG, Eolane
" Il faut désormais travailler sur la gestion administrative de traitement de ces chartes et évaluation pour les rendre plus simples "



Sébastien Calard
Directeur qualité et innovation, Gutenberg Networks
" Aujourd’hui de nombreuses entreprises se font évaluer sur la RSE, de ce fait, cela ne nous différencie plus de la même manière qu’il y a cinq ans "




Pierre-Yves Levy
PDG, Outilacier

" Ces organismes ne font que de l’analyse documentaire sans tenir compte des actions réelles que nous avons mises en place "

Par Véronique Pierron

Le dernier numéro

Dernier numéro

N°281 - Avril 2019

Les indicateurs

Les indicateurs Commoprices

Le catalogue

Le catalogue Silex

Nos partenaires

Retrouvez la revue en format tablette

Apple store Google Play