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La Lettre des Achats - Novembre 2017 N°265
Novembre 2017

Tendances

Entretien

Vincent Charlet, directeur de La Fabrique de l’industrie
« L’Industrie du futur teste les solidarités entre donneurs d’ordres et sous-traitants »

Par Guillaume Trécan

Vincent Charlet, directeur de La Fabrique de l’industrie

« L’Industrie du futur teste les solidarités entre donneurs d’ordres et sous-traitants »

Pourquoi, alors qu’elle a reconstitué ses marges et qu’elle investit plus que ses voisins européens, l’industrie française ne se développe-t-elle pas plus ? Le think tank, La Fabrique de l’industrie s’est penché sur cette « énigme » et souligne des disparités croissantes dans l’écosystème industriel français.

Dans une récente étude publiée par La Fabrique de l’industrie, intitulée « l’énigme de l’investissement », vous avez pointé la faible efficacité des investissements industriels en France. Quelles pistes avancez-vous pour comprendre cette « énigme » ?

En niveau d’investissement rapporté à la valeur ajoutée, les entreprises françaises investissent plus que des entreprises allemandes ou britanniques, par exemple. Le problème est bien plus celui de l’efficacité de l’investissement que celui du niveau de l’investissement lui-même. C’est pour cela que nous avons parlé d’énigme dans notre synthèse. Plusieurs hypothèses d’explication sont avancées : des investissements improductifs car trop tournés vers l’immobilier ou absorbés par l’application des réglementations… Mais un faisceau d’indices nous fait douter de ces explications et craindre en réalité que le tissu d’entreprises devienne de plus en plus hétérogène, notamment vis-à-vis de cette question de l’investissement. Il est plausible que les valeurs moyennes d’investissement en France ne soient plus très significatives et que cela cache une disparité, des tissus industriels un peu fragmentés, entre des entreprises qui continueraient d’investir de façon dynamique et resteraient dans la course et d’autres qui seraient en train de perdre du terrain.

Et pourtant la conjoncture est très favorable aux industriels français, en particulier en ce qui concerne leurs marges ?

Nous sommes sortis de la période des niveaux de marge bas et chacun attend de cette bonne nouvelle qu’elle débouche sur la reprise de l’investissement. En effet, ce qui a permis la reconstitution des marges, ce sont à la fois des politiques publiques comme le CICE et des éléments conjoncturels, un effet taux de change et un effet pétrole, qui n’ont pas de raison de se maintenir éternellement. Si des efforts structurels ne sont pas entrepris par exemple en termes de modération salariale, il n’y a pas de raison d’imaginer que les taux de marge ne pourraient pas fluctuer. Le meilleur outil pour s’assurer des marges durables, c’est d’investir pour monter en gamme et être capable de fixer ses prix.

Quelles fractures sont révélées par le déséquilibre de l’écosystème industriel français au regard des niveaux d’investissement : fractures territoriales, fractures sectorielles, grands groupes VS PME… ?

Si l’on prend comme terrain d’expérimentation le cadre de l’Industrie du futur, force est de constater que l’engagement des entreprises est assez contrasté, à la fois d’un territoire à l’autre, d’un secteur à l’autre et entre les grandes et les petites entreprises. Les différents terrains industriels, comme les exécutifs régionaux, ne se sont pas sentis concernés avec le même niveau d’urgence. En outre, derrière ce concept rassembleur se cachent des réalités industrielles différentes, selon que l’on parle des technologies de la santé, de la microélectronique, de l’agroalimentaire ou encore de la métallurgie. Au sein d’un seul et même secteur, l’organisation industrielle et la prégnance de schémas tayloriens sont susceptibles de varier fortement. Et, inévitablement, la recherche de l’excellence opérationnelle se pose différemment. Enfin, entre grands groupes et PME, les défis de l’Industrie du futur ne sont pas non plus appréhendés de la même façon. Les Allemands ont d’ailleurs le même problème pour convaincre tout le Mittelstandt de s’embarquer dans l’industrie 4.0.

Qui sont les acteurs les mieux placés pour réduire ces fractures ?

La mobilisation française se déploie à la fois par filières et par territoires. L’Alliance industrie du futur, qui centralise la réflexion et la volonté d’action des parties prenantes industrielles, s’appuie sur des territoires pour que des diagnostics et des journées de conseil puissent être proposés aux industriels. Mais le Conseil national de l’industrie (CNI), qui est davantage organisé par filière, reste fortement connecté à ce questionnement. Cette nouvelle marche à franchir en matière d’organisation industrielle interpelle d’autant plus les filières qu’elle teste les solidarités entre donneurs d’ordres et sous-traitants. Les acteurs qui se sentent coresponsables de leur fonctionnement ont un rôle à jouer pour que l’« Industrie du futur » soit une réalité au résultat positif.
Un des grands questionnements autour de cette mobilisation de l’investissement et de la montée en gamme concerne la ressource humaine. A la fois parce que certains redoutent que le déploiement de nouvelles technologies se traduise par de nouvelles suppressions d’emplois ou par une dégradation des conditions de travail et aussi parce que la montée en gamme ne peut pas s’imaginer sans une montée en compétences des salariés. Il faut sortir de ce questionnement par le haut. Il y a besoin d’une réflexion étendue dans les filières pour que des problèmes aussi concrets que la disponibilité des talents et des compétences sur un métier donné puissent être abordés de façon cohérente.

Certaines entreprises ne sortent-elles pas du cadre, qu’il soit territorial ou lié à une filière ?

Certaines entreprises se situent effectivement dans un territoire peu dense, ou en tout cas ne sont pas à proximité immédiate de leurs sous-traitants. D’autres émargent à plusieurs secteurs ; les outils verticaux ne fonctionnent pas pour elles. Pour ces entreprises, il faut aussi des dispositifs cadres qui soient de nature à rendre l’écosystème efficace. Cela veut dire une formation professionnelle de qualité, un système d’apprentissage incitatif, etc.

L’autre problème que vous relevez concernant l’investissement industriel est qu’il n’est pas assez orienté vers des innovations disruptives. Pensez-vous que l’ouverture des politiques d’achats des grands groupes aux start-up puisse aider à corriger la faiblesse du capital investissement ?

Qu’elle y aide, sûrement, mais qu’elle y suffise, sans doute pas. Je suis tout à fait prêt à croire qu’une politique d’achats qui comporte une part de risque puisse à terme s’avérer gagnante pour l’entreprise acheteuse. Mais il ne faut pas en déduire que c’est aux entreprises de palier une insuffisance macroéconomique. On ne peut pas demander aux entreprises de poursuivre un objectif au nom de l’intérêt général si c’est contraire à leur intérêt particulier. En pratique, je n’attends pas de cette coopération interentreprises une réponse suffisante à la faiblesse du capital investissement en France. L’essentiel du problème vient du fait que l’on n’a pas de fonds de pension et que notre système d’épargne est trop peu tourné vers l’industrie et la prise de risque..
L’énigme de l’investissement

Publié en mai 2017, le n°13 des Synthèses de la Fabrique est intégralement consacré à la problématique de l’efficacité des investissements industriels français.


Portrait
Vincent Charlet (41 ans, ingénieur des Mines ParisTech) est directeur du think tank La Fabrique de l’industrie depuis sa création en 2011. Fondée par l’UIMM, le Cercle de l’industrie et le GFI (Groupement des fédérations industrielles) et présidée par Louis Gallois, La Fabrique de l’industrie réalise et diffuse des analyses sur le fonctionnement et les perspectives de l’industrie. Vincent Charlet a commencé sa carrière au sein du cabinet Technopolis Group, avant de rejoindre l’ANRT (Agence nationale de la recherche technologique) où il a notamment contribué à la mise en place du projet FutuRIS, opération prospective soutenue à parité par les grands acteurs privés de la R&D, les établissements publics de recherche et l’Etat. Il en a été le directeur de 2006 à 2011.

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