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La Lettre des Achats - Février 2019 N°279
Février 2019

Tendances

Entretien

Bruno de Moura Fernandes - Economiste France, Royaume-Uni et Amérique du Nord - Coface
« La croissance s'est essoufflée en 2018 »

Par Guillaume Trécan

Bruno de Moura Fernandes - Economiste France, Royaume-Uni et Amérique du Nord - Coface

« La croissance s'est essoufflée en 2018 »

Les prévisions de l’expert en assurance-crédit Coface pour l’année 2019 confirme le retournement de tendance observé sur le front des défaillances d’entreprise au deuxième semestre 2018. Si cela sonne la fin du cycle de la croissance, pas de quoi redouter un choc aussi brutal qu’en 2008.

Voyez-vous un retournement de tendances dans le retour à la hausse des défaillances d’entreprise fin 2018 ?

Il y a clairement une inversion de tendances à partir du troisième trimestre 2018. Après huit trimestres de suite de baisses des défaillances, nous avons constaté aux troisième et quatrième trimestres 2018 davantage de défaillances qu’à la même période en 2017. Mais globalement, sur l’ensemble de l’année 2018, nous enregistrons une baisse des défaillances de 2,9 %, ce qui est essentiellement dû aux tendances du début d’année.

Vous avez également des informations sur les entreprises en difficulté qui ne se sont pas encore révélées défaillantes ?


Les cas de défaillances n’offrent qu’une vision partielle de la situation. Notamment, lorsqu’il y a, comme actuellement, une politique monétaire atypique avec des taux d’intérêt quasiment nuls. Normalement, par définition, lorsqu’une entreprise va mal, elle doit être défaillante. Mais quand les taux d’intérêt sont aussi bas, certaines sont maintenues sous perfusion et elles vivotent. Pour prendre la mesure des entreprises en difficultés, nous nous sommes donc penchés sur le concept d’entreprises zombies, peu profitables et endettées. Des entreprises qui n’ont pas encore été déclarées défaillantes mais qui, au moment où les conditions de financement vont être plus difficiles et, où la situation économique se retourne, pourraient s’ajouter aux entreprises défaillantes. Les concernant, la tendance est logiquement la même, ne serait-ce que parce que la croissance s’est essoufflée en 2018.

La baisse de la croissance a-t-elle également eu un impact sur les chiffres de la création d’entreprises ?


Les créations sont restées dynamiques sur l’ensemble de l’année : on est à plus 11 %. Il reste à voir si la durée de survie des jeunes entreprises se maintient. D’après nos observations, une entreprise sur deux survit à cinq ans. Très logiquement, dans un contexte moins favorable, la durée de vie des entreprises créées devrait s’amenuiser. Les chiffres de créations d’entreprises restent très bons en 2018, malgré le fait que le pic de croissance du PIB ait été atteint en 2017.

Quels sont les secteurs les plus en alerte ?


Le principal facteur de difficulté cette année a été le ralentissement de la consommation des ménages. Les secteurs qui en dépendent sont donc les plus affectés. Par exemple, les services aux particuliers où les défaillances ont diminué de 1,5 % sur l’ensemble de l’année, mais ont progressé au deuxième semestre. C’est également le cas pour la construction qui a connu un retournement de conjoncture au deuxième trimestre, malgré une baisse de 3,2 % des défaillances au total en 2018. Très liée à la confiance des ménages, la construction automobile est également touchée avec des défaillances qui ont augmenté de 3,6 % cette année, en particulier au deuxième semestre, où une hausse de 7 % a été constatée. On peut également évoquer le transport, un secteur où le grand nombre de créations de VTC fausse la donne, mais où la situation du segment de fret a néanmoins été concernée par de moins bonnes performances en deuxième partie d’année.

Avez-vous constaté un effet « gilet jaune » ?


Nous nous sommes posé la question mais pour le moment nous n’en mesurons pas significativement. Sur l’ensemble de l’économie, nous avons observé une baisse de 3,6 % du nombre de défaillances en décembre 2018 par rapport à décembre 2017. Dans le commerce de détail, secteur qu’on pouvait penser le plus affecté, les défaillances baissent de 1 % sur un an. Si l’on affine encore, en isolant le commerce de détail d’habillement, on observe, en effet, une hausse de 22 %, mais avec seulement 15 défaillances de plus qu’en décembre 2017. Nous constatons également davantage de défaillances dans l’hôtellerie, mais, encore une fois, sur un échantillon numériquement peu significatif. Pour mémoire, le mouvement social de l’automne 1995, avec 22 jours de grève générale de suite, avait eu pour effet une baisse de 0,2 point de PIB qui avait été récupéré en grande partie au trimestre suivant. En termes macro-économiques, on ne s’attend donc pas à avoir un effet « gilet jaune » très important.

À partir de l’ensemble des données à votre disposition pensez-vous que l’on puisse comparer la situation de 2019 avec celle qui a précédé le grand choc des subprimes en 2008 ?


On ne peut pas écarter l’hypothèse d’un krach boursier par nature imprévisible. Les cycles économiques sont marqués par des phases d’expansion durant lesquels le prix, les actifs, la demande et la production augmentent tant, qu’arrive un moment où les entreprises ont des difficultés à répondre à la demande. On le voit en ce moment avec un taux d’utilisation des capacités de production à des niveaux très élevés, à 85 %, un niveau effectivement comparable à 2007 et des difficultés récurrentes de recrutement. L’économie se trouve dans une situation où, mécaniquement elle ne peut plus vraiment accélérer, après près de neuf ans de croissance ininterrompue. La production industrielle a augmenté depuis 60 mois consécutifs, c’est le cycle le plus long qu’on a vu sur les 30 dernières années. À chaque fois que cette situation a été rencontrée, en 1990-1991, en 2000-2001 et en 2007-2008, un ralentissement plus ou moins marqué s’est produit. En l’occurrence, la crise de 2008 est exceptionnelle, ce n’est pas le scénario de référence. Sans choc exogène important, l’économie se contente de ralentir à des niveaux de croissance proches de ce que l’on connaît actuellement en France, soit 1,4 % à 1,5 %.

Quels chocs exogènes pourraient nous précipiter dans quelque chose de plus grave ?


Parmi les facteurs qui peuvent entraîner un choc avec effet boule de neige, on peut, par exemple, citer le Brexit. Les États-Unis sont également aussi à suivre. Le fait que la Fed augmente ses taux d’intérêt dans un contexte où le niveau des actions est très élevé peut être un sujet d’inquiétude. Cette augmentation est pour l’instant orchestrée de manière progressive, mais les États-Unis mènent une politique de relance alors qu’ils connaissent déjà un pic de croissance ce qui peut entraîner un effet surchauffe, avec hausse des salaires et inflation, obligeant la Fed à augmenter fortement ses taux. Ce risque demeure limité mais les marchés sont actuellement assez nerveux. La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis est un autre facteur à suivre, tout comme la situation en Italie.

La révolution technologique liée au mariage de l’industrie et du numérique pourraient-elles continuer à stimuler la croissance ?


Cet effet s’est produit dans les années 2000 au moment de la révolution internet, où l’on a connu un choc de productivité énorme avec des niveaux de croissance très élevés. La France avait alors atteint près de 3 % de croissance, tandis que l’an dernier, on a réussi à atteindre au mieux 2,3 %. Le numérique crée des emplois actuellement mais ce n’est pas au même niveau.
Portrait
Bruno de Moura Fernandes (diplôme d’économie internationale de l’Université Paris-Dauphine), est économiste France, Royaume-Uni et Amérique du Nord de Coface qu’il a rejoint en 2017, après avoir débuté sa carrière au service économique régional de l’ambassade de France en Argentine. Il a ensuite exercé au sein du Bureau du Diagnostic et des Prévisions Internationales au ministère de l’Economie et des Finances.

En chiffres
Prévision de la tendance des défaillances en 2019 : +1%
Tendance 2017 à mai 2018 :
-11%
Principales tailles d’entreprises concernées :
TPE (très petites entreprises) réalisantmoins de 250 000 euros de chiffres d’affaires – 80% des défaillances

Par Guillaume Trécan

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