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La Lettre des Achats - Janvier 2015 N°234
Janvier 2015

Tendances

Entretien

Luc-Eric Krief - Président du Cenast
« Il faut recréer un climat de confiance »

Par Guillaume Trécan

Luc-Eric Krief - Président du Cenast

« Il faut recréer un climat de confiance »

Le président du centre national de la sous-traitance (Cenast) tire la sonnette d’alarme quant à la situation des entreprises qu’il représente. A ses yeux, l’urgence est triple : flexibiliser l’emploi et la réglementation des entreprises, alléger la fiscalité qui pèse sur elles et changer la mentalité des donneurs d’ordres.

Quelle est la vocation du Cenast ?

Le Centre national de la sous-traitance regroupe la CCI France et quatre fédérations : la Fédération de la plasturgie à travers le Corist (Comité des relations inter-industrielles de sous-traitance), la FIM à travers Concertec, la Fieec à travers le Snese et la Fédération des forges fonderies. Elle a vocation à défendre les intérêts particuliers de la sous-traitance.

Sur quels intérêts convergent vos différents métiers ?

Nos préoccupations ont particulièrement convergé en réaction à deux initiatives gouvernementales. La première a été la remise du rapport du sénateur Martial Bourquin sur les relations entre donneurs d’ordres et sous-traitants dans l’industrie qui préconisait l’établissement systématique de contrats écrits. La deuxième était relative à la loi Hamon, destinée à renforcer la responsabilité des entreprises vis-à-vis du consommateur, dans laquelle ont été incluses des dispositions concernant la relation donneur d’ordres fournisseurs. Cette loi reprenait l’idée du contrat écrit, en poussant à la mise en place d’un seuil à partir duquel un contrat écrit serait obligatoire. Ceci bien que le code du commerce prévoit dans ses textes, plusieurs dispositions en cas de litiges entre un donneur d’ordres et un fournisseur.
Notre problème se situe plutôt au niveau de la généralisation des conditions générales d’achats (CGA), qui non seulement n’ont aucune existence juridique, au regard du code du commerce, mais prennent depuis 5 à 7 ans, une tournure de plus en plus excessive, voire léonine. Un transfert de responsabilité s’opère dont nous ne voyons pas les limites. Certaines CGA exigent par exemple des sous-traitants qu’ils assument la responsabilité d’éventuels problèmes de non-qualité jusqu’à six mois après la livraison. Ainsi, pour se protéger contre des risques de mise en responsabilités civiles et (ou) pénales, certains fournisseurs de l’aéronautique sont obligés de payer des polices d’assurance sans commune mesure avec leur chiffre d’affaires.

Mais n’est-il pas légitime que les sous-traitants partagent les risques avec leurs clients ?

Cette responsabilisation du sous-traitant est parfois excessive parce qu’elle n’est pas demandée dans le cadre d’un partenariat. Le sous-traitant n’est qu’un maillon de la chaîne dont la visibilité demeure limitée au périmètre pour lequel il est contacté. En outre les CGA prévoient aujourd’hui dans la plupart des filières un transfert systématique de la propriété intellectuelle. Nous sommes à la fois pressurisés sur les prix et challengés sur nos performances technologiques. Il nous est demandé d’être de plus en plus innovants sachant que nous perdons l’expertise et la propriété de cette performance technologique. Nous constatons un fossé entre les discours de façade des directions générales et ce que nous vivons en coulisse face aux acheteurs. La tendance consiste plutôt à aspirer l’expertise des sous-traitants, quitte à les abandonner en cours de route.

Où positionnez-vous la réponse à ce problème ?

Nous devons arriver à changer la manière de penser des donneurs d’ordres industriels. Nous nous battons aujourd’hui avec la Médiation pour que les acheteurs réussissent à envisager nos offres en coût global. J’ai émis auprès de l’Afep (l’Association française des entreprises privées, qui réunit les 100 premières entreprises au sein du Medef) l’idée de créer un comité stratégique des sous-traitants qui se réunisse une fois par an avec les directions générales des grands donneurs d’ordres où nous viendrions débattre des problèmes que nous rencontrons avec eux. Il faut recréer un climat de confiance, dans lequel nous puissions travailler en synergie et assurer nos développements à l’exportation, notamment.

Qu’est-ce qui est de la responsabilité des sous-traitants pour rééquilibrer les relations avec les donneurs d’ordres ?

Le message adressé par le Cenast à l’ensemble des entreprises qu’il représente est : « remettez le juste poids de votre valeur ajoutée dans la balance de manière à rééquilibrer la donne ! » Les sous-traitants ne doivent se sentir systématiquement en position de faiblesse. Nous avons monté des formations juridiques avec le cabinet Francis Lefebvre et Alizé Plasturgie pour aider les sous-traitants à négocier les CGA et ne pas se faire imposer des conditions léonines inacceptables, pour ne pas dire dangereuses.

Le tissu industriel des sous-traitants ne devrait-il pas également être d’avantage consolidé ?

Certes, mais des sous-traitants affaiblis par la réduction de leurs marges ne sont pas très attractifs aux yeux de potentiels partenaires capitalistiques. Il faut aussi que d’un point de vue législatif et fiscal les fusions et les transmissions d’entreprises soient facilitées. Or le propriétaire d’une entreprise qui souhaite la vendre ou se rapprocher de quelqu’un d’autre voit sa plus-value fortement taxée. C’est une aberration. Le modèle doit être incitatif pour qu’un chef d’entreprise ait envie de se rapprocher de son concurrent. Un autre aspect non négligeable à considérer est l’état d’esprit malheureusement individualiste des partons de PME.

Quelles réformes appelez-vous de vos vœux ?

Nous plaidons pour un modèle législatif qui permette de rendre plus flexible l’emploi et la réglementation des entreprises. Il faut par ailleurs intervenir sur la fiscalité des entreprises, celle qui pèse sur les résultats, sur les investissements, ou encore sur les transmissions d’entreprises. La dernière réforme doit gagner les états d’esprit et se manifester par l’accompagnement par les grands donneurs d’ordres du tissu industriel PME et ETI.
Le savoir-faire et la qualité des ingénieurs français sont reconnus dans le monde de l’industrie. Il faut réformer le système pour développer un modèle français radicalement différent du modèle actuel, tout en préservant notre différenciation et nos qualités qui font la notoriété des produits Made in France. Il faut adopter une culture du reengineering, une culture de la France en mouvement.

Avez-vous le sentiment que la professionnalisation de la fonction achats va dans le bon sens ?

Nous assistons en effet aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle génération d’acheteurs qui commence à valider les besoins avec les bureaux d’études. Auparavant, si le fournisseur répondait à 90 % aux exigences du cahier des charges avec un prix performant, on estimait que l’acheteur avait fait son travail, sans considérer les coûts de non-qualité. Maintenant, de plus en plus d’acheteurs laissent le technicien déterminer quel est le bon prestataire et se concentrent sur les aspects contractuels, financiers, les engagements sur le moyen long terme. Ces acheteurs ont une vision plus globale du process technique et financier, le prix n’est pas le critère numéro un. La performance de l’achat consiste aussi à gérer la performance technologique du produit.


Portrait
Luc-Eric Krief (55 ans, ingénieur Ipsa, Science Po, Essec), est président du Cenast depuis 2013. Il est également PDG du groupe SD2M qui emploie environ 500 personnes et réalise un chiffre d’affaires cumulé de 100 millions d’euros. Luc-Eric Krief est également président du Comité des relations inter-industrielles de sous-traitance (Corist) dépendant de la Fédération de la Plasturgie et vice-président du Medef Bourgogne.

Par Guillaume Trécan

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