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La Lettre des Achats - Avril 2012 N°204
Avril 2012

Tendances

Enquête

Économie circulaire
Les achats initient la boucle verte

Par Guillaume Trécan

Économie circulaire

Les achats initient la boucle verte

Selon un rapport de la fondation Ellen Mac Arthur, commandé par le cabinet McKinsey, envisager les biens créés comme des ressources pour demain permettrait à l’industrie manufacturière européenne de réaliser entre 340 et 630 milliards de dollars d’économies de coûts par an.

En se fondant sur la modélisation détaillée des produits de plusieurs industries manufacturières, ce rapport publié fin 2011 par la fondation Ellen Mac Arthur, sous le titre Vers l’économie circulaire, avance une estimation d’économies comprise entre 340 et 380 milliards de dollars par an, selon un scénario à minima et entre 520 et 630 milliards de dollars au maximum. Ces économies reposent sur quatre niveaux d’intervention : une production moins consommatrice en matières et en énergie, des produits ne contenant pas d’éléments nocifs, donc réintroductibles plus facilement dans l’écosystème, le rallongement de leur cycle de vie, et l’accroissement de la diversité de leurs usages secondaires.
Pour la fonction achats, le champ d’action est vaste depuis la réduction des consommations en matières premières et énergies jusqu’au sourcing de produits éco-conçus, en passant par la gestion des déchets. « Une très grande partie des actions mises en œuvre en matière d’achats responsables va dans le sens de l’économie circulaire, constate Nathalie Paillon, ex-déléguée aux achats responsables d’Eiffage, à présent consultante en achats responsables et marketing stratégique. « Ce rapport permet de matérialiser l’intérêt des achats responsables en mettant un chiffre d’économies en perspective. C’est vital, car aujourd’hui on ne sait pas toujours quantifier la performance des actions achats responsables, ce qui représente un frein majeur à leur déploiement », souligne-t-elle.

Une dimension de la chasse aux coûts


Plusieurs industriels sont déjà à pied d’œuvre sur certaines dimensions de l’économie circulaire. Chez Vallourec, par exemple, dont le directeur du développement durable Jean-Louis Merveille n’est autre que l’ancien directeur des achats, 50 % de l’acier directement fabriqué ou acheté est issu d’achats de ferraille recyclée. La gestion des chutes de production est aussi entrée dans les pratiques. « Tout l’acier que nous générons sous forme de chutes ou de rebut de production est immédiatement recyclé en interne. Nous avons créé un système de collecte et de tri pour organiser leur mise à disposition des aciéries », explique Jean-Louis Merveille.
Les enjeux de la gestion des déchets ont également été identifiés par le groupe, qui génère 670 000 tonnes de déchets, sur 2,25 millions de tonnes d’acier produites par an. « Réduire le tonnage de déchets est une source d’économies directes qui fait partie de la chasse aux coûts », rappelle le directeur du développement durable. Plus de 85 % des déchets industriels du groupe ne sont pas mis en décharge : notamment des laitiers de hauts fourneaux (scories qui sont recyclées par le secteur des travaux publics), des boues de process riches en huile, recyclables sous forme de combustible, ainsi que des calamines également réutilisées dans des cycles industriels.
Pour les auteurs du rapport de la fondation Ellen Mac Arthur, réduire la consommation en matières et en énergie ne s’inscrit pas seulement dans une logique économique vertueuse, c’est une urgence pour atténuer la hausse et la volatilité des prix. Un avis partagé par Nathalie Paillon, qui estime que « le coût croissant de l’énergie et des matières premières va nécessiter une rupture ». D’où des objectifs très ambitieux que se fixent certains. Vallourec entend réduire les dépenses énergétiques de 20 % d’ici à 2020 par rapport à 2008. Bouygues Construction, pour sa part, se concentre sur l’acier et le béton, qui comptent pour 80 % du bilan carbone des ouvrages. « Nous faisons d’importants efforts de R&D sur ces deux postes », souligne Raphaël Bridenne, chargé de mission achats responsables à la direction des achats du groupe.

Investir pour économiser demain


En effet, si ces initiatives permettent de réduire les coûts à long terme, elles nécessitent à moyen terme de dépenser un peu d’argent. « Cette démarche a produit des premières réussites sur la base du partage des meilleures pratiques techniques et de changements de comportement ; pour aller plus loin, nous allons devoir investir », note Jean-Louis Merveille. Pour relayer ces efforts internes, les achats peuvent apporter leur connaissance des marchés fournisseurs. Le rapport sur l’économie circulaire insiste ainsi sur le fait que les entreprises ayant une bonne maîtrise de leur supply chain seront les plus à même de s’inscrire dans des démarches d’économie circulaire, en identifiant les fournisseurs performants d’un point de vue environnemental. « Dans ces démarches, la fonction achats a un rôle essentiel de structuration du panel fournisseurs. Elle aura certainement à s’impliquer dans la recherche de matériaux recyclés pour les besoins des process dans les années à venir. Cette contribution reste à structurer chez Vallourec », reconnait Jean-Louis Merveille.
Chez Bouygues Construction, les produits s’inscrivant dans la logique de l’économie circulaire figurent déjà dans le portefeuille des achats qui tentent d’intégrer des produits labellisés cradle to cradle (C2C). Littéralement « du berceau au berceau », ce concept s’applique à des produits qui, une fois recyclés, n’ont besoin que d’un apport d’énergie (renouvelable de préférence), pour être à 100 % réutilisables, ou bien nourrir l’écosystème après usage. Un « must » qui ne concerne à l’heure actuelle qu’une infime proportion des 150 produits innovants référencés au sein du site web participatif « Innov’action », lancé en 2011 par le service achats de Bouygues Construction. Innov’action permet de capitaliser les retours d’expérience. Il est mis à disposition des acheteurs pour leur permettre de qualifier et d’intégrer sur les chantiers un maximum de produits innovants et respectueux de l’environnement.

Une boucle fournisseur, producteur, client


à en croire Raphaël Bridenne, le marché fournisseurs permettrait d’aller plus loin, mais des investissements sont nécessaires pour permettre aux chantiers d’intégrer leurs nouveaux produits. « Ce n’est pas le marché qui nous limite, confirme-t-il, mais les moyens dont nous disposons pour intégrer ces notions complètement nouvelles. Nous n’avons pas de retour d’expérience sur ces produits qu’il faut qualifier en termes technique, économique et aussi d’un point de vue qualitatif, afin de les valoriser commercialement dans nos offres ». Dans le secteur du bâtiment, l’engagement environnemental commence, cela dit, à trouver sa logique commerciale. Des certifications telles que l’américaine LEED et l’anglaise BREEAM, prenant en compte l’intégration de produits recyclés, intéressent plusieurs importants investisseurs privés, conscients qu’ils seront des atouts en cas de revente de leur bâtiment.
Mais pour que la boucle de l’économie circulaire soit complète, cela implique que les clients contribuent à donner une seconde vie aux produits. Là encore, les coûts associés à cette évolution ne sont pas toujours évidents à faire accepter. Le cas de Vallourec l’illustre bien, où Jean-Louis Merveille indique pourtant : « nos tubes sont recyclables par nature à l’issue d’une durée de vie moyenne d’environ 30 ans, à l’exception des tubes qui constituent le revêtement intérieur des puits de pétrole ou de gaz ». Outre la question des investissements nécessaires au fonctionnement d’une logistique inversée, la mobilisation des clients est indispensable pour réintroduire ces produits en fin de vie dans un cycle de production. « Pour l’instant, ce n’est pas la priorité de nos clients », constate le directeur du développement durable.
Bien sûr, la tâche est beaucoup moins lourde lorsqu’il s’agit de produits à durée de vie plus courte. Le rapport de la fondation Ellen Mac Arthur prend d’ailleurs essentiellement en compte des produits d’une durée de vie moyenne comprise entre trois et dix ans. Il n’en demeure pas moins une profonde difficulté soulignée par Nathalie Paillon : « la transformation du business model des entreprises, l’économie circulaire impliquant de nouveaux modes de consommations ». « La seconde difficulté à prendre en compte est que l’économie circulaire ne fonctionnera que si les entreprises arrivent à travailler ensemble en systèmes, afin de concevoir les produits finis qui auront la capacité d’être réutilisés, en tout ou en partie, dans des cycles manufacturiers successifs », souligne-t-elle. Sur la partie amont du cycle de production au moins, les achats ont un rôle de premier plan à jouer, à charge pour eux de démontrer leur capacité à établir des relations collaboratives.







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