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La Lettre des Achats - Avril 2012 N°204
Avril 2012

Tendances

Entretien

Chalmin Philippe - Directeur et fondateur de l’institut Cyclope -
« Encadrer la financiarisation des marchés n’est pas une réponse »

Par la rédaction

Chalmin Philippe - Directeur et fondateur de l’institut Cyclope -

« Encadrer la financiarisation des marchés n’est pas une réponse »

L’économiste Philippe Chalmin resitue l’éprouvante année 2011 sur le front des matières premières, et pronostique une année 2012 toujours marquée par des prix élevés, dans un contexte de croissance forte pour l’Asie, de reprise américaine et de stagnation européenne.

Après une année 2011 marquée par des prix records, pensez-vous que les cours des matières premières vont continuer de grimper ? Les prix des matières premières vont demeurer élevés en 2012, même si nous tablons sur une baisse de 5 % en moyenne annuelle et un repli de 10 % hors pétrole et métaux précieux. Mais à l’heure des bilans, 2 011 apparaît comme une année où les cours ont atteint des plus hauts. Les prix des matières premières ont, de fait, bondi de 35 % par rapport à 2010 en moyenne annuelle, après une hausse de 30 % entre 2009 et 2010. En tête de ce palmarès figurent le palladium, le baril de pétrole WTI américain et l’or. Mais nous sommes actuellement sur un marché mondial des matières premières pour le moins tendu, et le moindre événement ou accident, comme le « printemps arabe » et Fukushima en 2011, peuvent avoir des conséquences immédiates et prononcées sur les prix, à la hausse comme à la baisse ! Justement, la volatilité des prix des matières premières, très délicate à appréhender pour les acheteurs,va-t-elle demeurer élevée ? La faiblesse des stocks, les ruptures de production… vont contribuer à maintenir la volatilité des prix des matières premières à des niveaux élevés. Souvent pointée du doigt, la financiarisation de ces marchés peut également participer à alimenter cette volatilité, comme cela a pu être le cas pour le pétrole. Mais ce n’est que de l’écume sur les vagues. Pour s’en convaincre, il suffit de noter que les matières premières, où la situation est la plus tendue, sont par ailleurs les moins financiarisées, une situation perceptible pour nombre de métaux. Le désir d’encadrer la financiarisation des marchés n’est pas une réponse à une éventuelle flambée des cours. L’offre et la demande continueront à guider les marchés ! Les fondamentaux économiques des grandes économies mondiales sont-ils à même de soutenir la demande en matières premières ? La demande va rester solide. Nous anticipons une croissance mondiale de 3,5 %, tirée une nouvelle fois par la Chine et l’Inde. Leur PIB devrait croître respectivement de 9 % et 6 %. Les États-Unis pourraient par ailleurs créer la surprise avec une reprise de l’activité économique plus importante que prévu. La croissance pourrait remonter à hauteur de 2 %. La Chine, qui consomme environ un tiers des matières premières au niveau mondial, devrait ainsi confirmer son appétit d’ogre et soutenir les importations. La consommation européenne pourrait tourner au ralenti avec une croissance nulle du PIB de la zone euro. Actuellement à plus de 100 dollars le baril, le pétrole a-t-il une chance de repasser sous ce seuil ? Après une hausse de 20 % en 2011, le WTI américain pourrait encore se renchérir de 8 % en moyenne annuelle. À court terme, le marché reste très bien approvisionné et le différentiel de cours entre le Brent et le WTI devrait continuer à se réduire. L’augmentation de la demande mondiale de 1,2 million de barils par jour devrait être satisfaite par les pays non Opep Mais, il faudra faire attention aux impondérables géopolitiques. Gare, notamment, à l’Iran ! En 2011, l’Arabie saoudite avait su compenser les problèmes libyens. Et il est également à souligner l’augmentation de la production de bruts non conventionnels, comme les schistes bitumineux, en particulier aux États-Unis. L’acier est-il aussi appelé à s’apprécier ? Dans le meilleur des cas, les prix se maintiendront à leurs niveaux du début de 2012, de 685 dollars la tonne. Mais on peut craindre du dumping de la part de nombre de producteurs. Et nous tablons sur un recul de 12 % de la moyenne annuelle en 2012 par rapport à celle de 2011, contre une hausse de 20 % pour l’année écoulée. À noter que le prix du minerai de fer devrait également se replier de 18 % en 2012. La croissance des importations chinoises sera moins forte. L’Inde devrait, pour sa part, fortement diminuer ses exportations avec la mise en place d’une taxe à l’exportation. En 2011, le prix du minerai de fer a été marqué par une forte volatilité, avec des prix de 192 dollars la tonne en février et de moins de 120 dollars au creux de l’automne. L’instabilité des achats chinois en a été la principale raison. Quelles sont vos anticipations pour les principaux métaux non ferreux ? Le premier d’entre eux, le cuivre, devrait afficher un recul de son cours de 15 % en moyenne annuelle en 2012, après une hausse de 17 % en 2011, année où le marché du métal rouge a été déficitaire. Mais ce déficit diminue peu à peu. En 2012, les importations chinoises et la constitution éventuelle de stocks resteront le facteur majeur du marché. Concernant l’aluminium, nous anticipons une baisse de 8 % après une progression de 10 %. En 2012, les fermetures de capacité dans le monde occidental devraient se poursuivre à l’image d’Alcoa. Mais elles seront à peine suffisantes et le marché ne se rééquilibrera pas avant 2013 sans parler des stocks qui pèsent au LME et ailleurs. Le nickel va se replier de 13 % en moyenne annuelle, après un gain de 5 %. Le marché mondial sera excédentaire en 2012, mais le niveau des prix devrait inciter les Chinois à réduire leur production de fonte de nickel. Le marché est proche de son niveau plancher. Mais de là à rebondir… Les métaux précieux, en particulier l’or qui fait office de valeur refuge, vont-ils échapper à la baisse des prix des métaux que vous pronostiquez pour 2012 ? Contrairement aux métaux ferreux, l’or va poursuivre son ascension, après avoir approché la barre des 2 000 dollars l’once grâce aux achats des investisseurs, en particulier asiatiques, mais aussi des banques centrales asiatiques. Le métal jaune devrait augmenter de 8 % en 2012, après une hausse de 28 %. Les incertitudes financières devraient maintenir l’appétit de la planète pour l’or. Le palladium fera encore mieux, avec une augmentation attendue de 9 % en moyenne annuelle. Sans ventes exceptionnelles de la part de la Russie, ce métal précieux pourrait bien être en déficit surtout si la demande automobile, déjà forte en 2011, se maintient. Le platine va, par contre, reculer de 13 %, après une hausse de 7 % en 2011. Une autre matière très liée à l’industrie automobile, le caoutchouc, a été fortement perturbée par des intempéries en Asie. Pensez-vous que ses prix vont désormais se détendre ? Après une envolée de 34 % en 2011, nous prévoyons une chute du prix du caoutchouc de 22 % en moyenne annuelle en 2012. Mais force est de constater que le retournement du marché a déjà démarré en 2011. D’un niveau record de 5,75 dollars le kilo en février, le marché a finalement avoisiné les 3 dollars en fin d’année 2011 du fait de la forte croissance de la production. Les producteurs vont chercher à défendre un prix de 3 dollars le kilo, mais la production mondiale devrait encore augmenter de 3,6 %. Tout dépendra de la demande automobile. Facteur incontournable du commerce mondial, le fret de vrac est resté très déprimé en 2011. Quid de 2012 ? La chute des taux de fret de vrac a été générale, mais encore plus marquée pour les grands navires. Le fret a reculé de 53 % pour les Capsize contre un repli de 36 % pour les bateaux plus petits, les Handsize. Pourtant, l’augmentation de la flotte a été la plus forte pour les Panamax, ceci étant compensé par l’accroissement des frets céréaliers de la mer Noire. Aucune reprise n’est à attendre avec l’arrivée de nouveaux navires, et notamment des VLOC (Very Large Ore Carrier) commandés par Vale pour le minerai de fer. Mais les taux actuels pourraient inciter à la démolition. Au total, plus de 1 500 navires devraient être livrés, représentant 20 % de la flotte à la fin 2011. En définitive, le marché du fret du vrac sera pratiquement stable (repli de 1 % en moyenne annuelle) après un plongeon de 44 % en 2011.
Portrait
Philippe Chalmin (59 ans, HEC, agrégation d’Histoire, docteur ès Lettres en sciences humaines) est le fondateur de Cyclop, institut de recherche sur les marchés internationaux. Il est également professeur à l’université Paris-Dauphine où il dirige le Master affaires internationales depuis 1999. Conseiller du commerce extérieur de la France, il est aussi membre du Conseil de prospective européenne et internationale pour l’agriculture et l’alimentation, consultant de la Banque mondiale, et membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre.

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