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La Lettre des Achats - Février 2012 N°202
Février 2012

Par François Le Roux

Résultats du CAC 40

Des achats à repenser face à la crise

Bousculées par la crise depuis l’été dernier, les entreprises du CAC 40 ont lancé un nouveau round d’optimisation des coûts. Mais dans un environnement marqué par l’inflation dans les pays émergents et la hausse des coûts des matières premières…, les achats devront être innovants pour rester compétitifs.

Après le décrochage de leurs bénéfices en 2008, dans le sillage de la crise des subprimes, les entreprises du CAC 40 ont fortement restructuré leur activité. Ces efforts ont été récompensés par le retour de profits substantiels, comme en témoignent les six premiers mois de l’année 2011. Au premier semestre, le bénéfice net des 40 principales sociétés de l’indice parisien a ainsi augmenté de près de 10 %, à 46 milliards d’euros. « Les bons résultats dévoilés au premier semestre et la bonne résistance de la marge opérationnelle des entreprises sont en grande partie le fruit des politiques de réductions des coûts menées ces dernières années, faute d’une véritable reprise de la demande », estime Pierre Boucheny, responsable de la recherche chez Kepler Capital Markets.
Schneider Electric a notamment fait état de 233 millions d’euros d’économies, générées par une productivité industrielle très solide, « principalement grâce à des gains dans les achats et la concentration des fournisseurs, ainsi qu’à la rationalisation de la production, au rééquilibrage vers des pays à bas coûts et à la maîtrise des coûts fixes », expliquait le groupe français lors de la publication de ses semestriels.
La santé financière des entreprises est en définitive plus solide qu’en 2008-2009. Les sociétés disposent de plus de cash. Leur endettement a été réduit ou elles ont profité de la faiblesse des taux d’intérêt ces dernières années pour alléger la charge de leurs dettes. « Les entreprises ont aussi joué sur le levier de l’embauche. Elles ont réduit leur masse salariale comme en témoigne la montée du chômage, alors que les bénéfices ont renoué avec des niveaux proches de 2006. Les investissements ont également été limités  », analyse Pierre Sabatier, président de PrimeView.
Malgré ces bons semestriels, des disparités sectorielles ont vu le jour. Dans les matériaux de construction, Lafarge n’a pas été très bon, alors qu’Imerys et Saint-Gobain ont réalisé de bonnes performances. De même, Veolia a déçu, mais Suez Environnement a rassuré. Les déceptions, plutôt rares, ont souvent résulté de la hausse du prix des matières premières. Lafarge avouait ainsi lors de ses semestriels  : « l’inflation des coûts et les effets de change pèsent sur les résultats et devraient avoir un impact sur la croissance des résultats de l’année ».

La course aux réductions de coûts se poursuit


De fait, une fois passé l’optimisme des six premiers mois de 2011, la crise financière s’est répandue comme une traînée de poudre durant l’été. Dans le sillage de la Grèce, le Portugal et l’Irlande ont été dégradés. Les états-Unis ont perdu leur AAA, une première depuis 70 ans. Dans ce contexte, le CAC 40 a inscrit un fâcheux record en août : 11 séances consécutives de baisse. L’accumulation de nuages a finalement pesé sur les espoirs de confortables bénéfices en 2011, mais également sur les perspectives 2012. Signe des inquiétudes grandissantes, plusieurs « profits warning » ont été lancés au sein du CAC 40.
Face aux menaces macroéconomiques, la riposte ne s’est toutefois pas fait attendre. De nouveaux programmes de restructuration et d’économies ont été dévoilés. « Premières touchées par la crise, les banques ont ouvert le bal, avec des baisses d’effectifs, des cessions d’activités, l’objectif étant de se recentrer sur leur cœur de métier », souligne Pierre Sabatier. La Société générale, exposée en septembre dernier à hauteur de 2,6 milliards d’euros à la dette grecque, a ainsi dévoilé un plan d’économies au sein de sa banque de financement et d’investissement. Des cessions d’actifs et des réductions d’activité sont aussi au programme, avec pour objectif de dégager 4 milliards d’euros de fonds propres d’ici 2013.Au-delà des banques, tous les secteurs d’activité ont été touchés, en dehors de l’aéronautique qui a engrangé des commandes record. ArcelorMittal a fait savoir qu’il allait mettre en œuvre un « plan d’optimisation des actifs d’un milliard de dollars » d’ici fin 2012 en « maximisant la production sur les usines à plus bas coût ». Ce plan s’ajoute à un premier programme de réduction de coûts de 1,2 milliard de dollars, qui va « se concentrer principalement sur l’Europe », a indiqué Lakshmi Mittal, sans plus de précisions.
Lafarge a, pour sa part, annoncé une modification de son organisation, dans la foulée de son plan de réduction de coûts de 500 millions d’euros dévoilé début novembre. La volonté du cimentier est de remplacer son organisation par activité (ciment, granulats & béton et plâtre) par une organisation par pays. Cela doit permettre de générer des économies de coûts, du fait de la suppression d’échelons hiérarchiques au niveau régional et du regroupement des fonctions supports. Davantage de synergies seront aussi créées entre les métiers.
Face à la baisse des ventes et à la suppression de la prime à la casse, PSA Peugeot Citroën devrait diminuer le nombre d’intérimaires et réduire le recours à la sous-traitance. L’intérim représente 10 % des effectifs en France. En septembre, Philippe Varin indiquait par ailleurs, dans les colonnes du Figaro, la nécessité d’accélérer les réductions de coûts à compter de 2012. « Il existe un potentiel d’allégement de nos frais fixes grâce à des simplifications de fonctionnement. Sur les 3,7 milliards d’euros de performance additionnelle envisagés sur la période 2010-2012, nous avions prévu initialement que 55 % de ce montant soit dégagé par des réductions de coûts, et le reste par le développement commercial. Il est acquis désormais que la part revenant à la réduction de coûts sera bien plus importante que prévue », annonçait-il.Plombé par des pertes estimées à plusieurs centaines de millions d’euros, le groupe Air France-KLM a annoncé en urgence à la mi-janvier un plan d’économies de 2 milliards d’euros d’ici à fin 2014 quand les analystes tablaient sur 1 milliard d’euros. Dans les mesures phares, il est à noter le gel des salaires pour la compagnie Air France. A cela, s’ajoute le gel des embauches. Air France devrait ainsi générer près de 500 millions d’euros d’économies, sur le milliard d’économie de fonctionnement annoncé

Des marges de manœuvre réduites


La multiplication des plans de restructuration et de réductions de coûts ces dernières années réduit toutefois les marges de manœuvres des grands groupes, de l’avis de nombre d’analystes financiers. « Les entreprises sont plus robustes financièrement, mais après les efforts consentis sur les coûts lors de la dernière crise il n’y a plus grand-chose à gratter au niveau de la productivité. De plus, les taux d’intérêt sont appelés à remonter, ce qui limitera toute nouvelle optimisation des frais de la dette. Enfin, les embauches devraient être réduites comme peau de chagrin », estime Pierre Sabatier, président de PrimeView.
En même temps, la dégradation de la conjoncture et la baisse du pouvoir d’achat en Europe limitent les alternatives. « Le levier prix ne pourra être longtemps joué à la hausse par les entreprises pour préserver leurs marges », avertit Pierre Boucheny.
Les achats déjà fort sollicités en 2009 n’ont pas non plus une marge de manœuvre très importante. D’autant qu’ils devront veiller à ne pas répéter les erreurs du passé pour ne pas accentuer les risques de ruptures d’approvisionnement. « Depuis 2009, les patrons ont fait preuve de prudence. Ils ont réduit leurs besoins en fonds de roulement, ce qui a permis d’éviter les problèmes de trésorerie. Mais les grands perdants ont souvent été leurs fournisseurs. Ils ont servi des ajustements sur la période 2008-2009. Revers de la médaille, la disparition de certains fournisseurs a été un handicap au moment du rebond de l’activité. Espérons que la leçon a été retenue et les entreprises ne préserveront pas leur trésorerie à tout prix au détriment de leurs fournisseurs », indique Pierre-Yves Gauthier, stratégiste chez Alpha Value.
Un autre écueil devra être surmonté. La montée des prix dans les pays émergents. « Les pays à bas coûts ont largement été mis à contribution par le passé. Mais l’inflation gagne du terrain au sein des pays émergents dans nombre de secteurs. Si les salaires des cols bleus restent très compétitifs par rapport à leurs homologues occidentaux, il en va tout autrement pour les cols blancs. Les ingénieurs chinois sont parfois aussi chers qu’en Europe », souligne Pierre Boucheny. « Les salaires ont grimpé de 40 % en quelques semaines dans les usines de Honda en Chine. Au final, la productivité moyenne est en repli dans l’Empire du Milieu, sans compter les problèmes d’approvisionnement que pose la distance avec l’Asie. L’Afrique du Nord gagne ainsi en attrait et compétitivité… Il fallait s’implanter en Chine, il y a 30, 20 ou 10 ans. Aujourd’hui, la question mérite d’être posée », ajoute Pierre-Yves Gauthier.
La flambée des prix des matières premières est également un problème. « Leurs cours sont structurellement orientés à la hausse pour les 10 à 15 prochaines années (voir La Lettre des Achats n° 201). Une brève bouffée d’oxygène n’est toutefois pas à exclure en cas de crise, après un éventuel ralentissement de la demande mondiale. Sur les produits transformés, le scénario est inflationniste », précise Pierr  Sabatier. Par ailleurs, si les entreprises exportatrices saluent la baisse de l’euro face au dollar, – seule véritable bonne nouvelle dans la crise actuelle – , les achats de matières premières seront en contrepartie plus coûteux, car ils sont libellés en billet vert.

Renchérissement des couvertures


« La fin de la baisse de l’euro face au dollar n’est pas pour demain. La Banque centrale européenne maintient une politique des taux bas et une légère inflation importée pourrait être souhaitée pour s’attaquer au problème des dettes souveraines européennes » avertit Alexandre Baradez, analyste chez Saxo Banque. Tout en ajoutant « Face aux variations de changes et pour éviter de voire fondre leurs marges, les entreprises ont recours à des produits financiers de couverture. Mais le coût de ces couvertures grimpe, car les banques ont de plus en plus de mal à se refinancer sur le marché interbancaire… ».
Dans une Europe en crise et face à la montée de l’inflation dans les pays émergents, les défis à surmonter par les directions achats s’annoncent finalement plus difficiles à relever. Les entreprises devront être inventives et réactives pour s’en sortir. Toutes les pistes devront être étudiées, y compris dans les achats non stratégiques. « Il existe incontestablement encore des gisements d’optimisation des coûts au niveau des achats non stratégiques. Ces gisements sont d’autant plus importants que les achats non stratégiques peuvent représenter 30 % du chiffre d’affaires d’une entreprise, voire 50 % dans le secteur des services » Philippe Mahieux, directeur du pôle performance achat chez Alma Consulting Group.
Plus généralement, les entreprises qui ont un business modèle fondé sur la baisse des coûts seront confrontées à des difficultés. Mais dans un marché baissier, les sociétés peuvent faire de bonnes affaires, gagner des parts de marché… Il faudra savoir s’adapter à une conjoncture qui change, avec une gestion innovante et de long terme des achats pour se démarquer.


« Achats non stratégiques : ne pas se limiter aux prix »
Les achats non stratégiques sont-ils les oubliés de la crise ?

La crise ne doit pas réduire les achats à de simples politiques de réduction des coûts. Le qualitatif doit également trouver sa place. Il faut avoir une vision innovante des achats, intégrant les problématiques RSE et de développement durable. De nouvelles pistes doivent également être explorées comme l’optimisation des dépenses liées à la gestion des déchets…

Est-il encore possible de les optimiser ?

Il faut avoir une approche transversale des achats. La gestion d’une flotte automobile doit faire l’objet d’une réflexion globale sur la mobilité, intégrant l’ensemble des moyens de déplacement… L’optimisation des achats passe par un état des lieux périodique… Réduire sa facture télécoms devrait être possible.



Portrait


Philippe Mahieux

Directeur du pôle performance achats chez Alma Consulting Group


« Cac 40 : Les prévisions de bénéfices 2011 pénalisée par la crise »
Dans la dernière étude PwC, avez-vous noté un recul de l’activité des entreprises du Cac 40 ?

Les grandes entreprises du Cac 40 ont limité l’impact défavorable du climat de déprime ambiant, bénéficiant de leur présence dans les pays émergents. Leurs chiffres d’affaires ont globalement progressé de 4,4 % sur un an au troisième trimestre 2011. Mais des différences significatives apparaissent sur le plan sectoriel. Le chiffre d’affaires du secteur des matériaux de base a ainsi bondi de 11 % au  troisième trimestre. A l’autre bout du spectre, les financières accusent un recul de 0,4 % et les télécoms de 2 %. Les valeurs industrielles enregistrent une hausse de leur chiffre d’affaires de 1,4 %.

Existe-t-il toutefois des signes de retournement de tendance ?

Globalement, les chiffres d’affaires du troisième trimestre ont fait mieux que résister. Leur progression s’est même accélérée par rapport à la hausse de 2,4 % enregistrée au troisième trimestre 2010. Les grandes entreprises françaises ne sont toutefois pas totalement insensibles à la conjoncture. Elles ont noté un ralentissement au niveau de leurs carnets de commandes. Toutefois, il semble prématuré de tirer des conclusions sur cette baisse de régime, qui devra être confirmée lors de la publication des résultats annuels dans les prochains mois.

Dans ce contexte, existe-t-il des craintes concernant les bénéfices des sociétés du Cac 40  pour 2011 ?

Neuf sociétés ont lancé des profits warning au troisième trimestre, alors qu’elles n’étaient que deux au trimestre précédent. Le risque de nouveaux avertissements sur résultats ne peut en outre être écarté. Le consensus concernant les bénéfices des entreprises du Cac 40 pour 2011 a en tout cas été régulièrement revu à la baisse au fil de l’année. Attendu à 95 milliards d’euros en mars dernier et 92 milliards fin août, il n’était plus que de 87 milliards d’euros fin novembre.

Portrait


Thierry Charron

Associé au sein de l’activité Marchés de Capitaux de PricewaterhouseCoopers

Par François Le Roux

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