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La Lettre des Achats - Octobre 2010 N°187
Octobre 2010

Interviews

Étienne Piot - Président du pôle de compétitivité - Arve Industries
« Apprendre à se préoccuper des questions d’achats »

Étienne Piot - Président du pôle de compétitivité - Arve Industries
« Un plus grand partage des enjeux stratégiques »

Par la rédaction

Étienne Piot - Président du pôle de compétitivité - Arve Industries

« Apprendre à se préoccuper des questions d’achats »

Le pôle de compétitivité Arve Industries, spécialisé dans la mécanique et l’usinage de précision, entend soutenir ses membres dans la professionnalisation de leurs fonctions supports. Ce pôle qui est « essentiellement un pôle de sous-traitants », comme le définit son président, développe notamment un groupement d’achats.

En prenant la présidence du pôle de compétitivité Arve Industries, vous avez déclaré vouloir le développer dans l’optique d’une « macroentreprise ». En quoi consiste ce concept ?

Notre pôle comprend une grande proportion d’acteurs du décolletage. Par ailleurs, il est constitué de beaucoup de PME, contrairement aux autres pôles qui ont une ou deux très grandes entreprises et des myriades de plus petites autour. Nous tentons de faire de ces handicaps des avantages. L’axe fort du pôle depuis sa création, c’est de mutualiser les énergies pour monter en compétitivité. D’où notre volonté d’envisager le pôle comme une macroentreprise avec toutes ses fonctions en ressources partagées. Par exemple, nombre d’entreprises adhérentes n’ont pas de services études. Ce que la profession du décolletage a anticipé, dès 1962, en créant un centre technique dédié. C’est en quelque sorte le service R & D des entreprises de la filière. Nous imaginons de mutualiser aussi les fonctions marketing et vente qui sont des fonctions sous-développées, voire inexistantes chez nos adhérents. C’est vrai aussi pour la fonction RH.

Comment la fonction achats est-elle traitée ?

Nous avons créé un GIE achats baptisé Val’Essor 74, en avril 2010, et nous nous sommes rapprochés d’un autre GIE qui existait déjà sur le département pour bénéficier d’un effet de taille. Nous avons commencé par les achats de frais généraux. L’ambition est ensuite d’attaquer les postes matières premières, où il y a évidemment des synergies bien plus importantes, mais par nature plus compliquées à monter.
Val’Essor 74 comprend une dou­zaine d’adhérents pour l’instant et emploie une personne à temps partiel avec des financements régio­naux. Sa taille est modeste, mais l’idée est de se lancer et d’apprendre en marchant. Il s’agit d’apprendre aux gens à se préoccuper des questions d’achats, mais aussi à travailler ensemble.

Les entreprises du pôle sont-elles suffisamment armées en termes d’achats ?

C’est un domaine où elles ont un potentiel de développement… Beaucoup d’entreprises étant des PME ou des TPE, elles n’ont pas de structure achats et n’ont pas le professionnalisme nécessaire au niveau achats. Le décolletage est un secteur où il y a une très faible valeur ajoutée, la part des investissements et de la matière est donc très importante dans le prix de revient d’une pièce. Les enjeux de la professionnalisation des achats sont donc significatifs. Or, le métier d’acheteur n’est pas identifié clairement par tout le monde comme étant une compétence bien définie et importante dans le fonctionnement de l’entreprise.

Quel écho cette démarche de regroupement reçoit-elle chez vos donneurs d’ordres ?

Nous n’avons pas eu d’échange à ce sujet dans le cadre du pôle, mais au sein de la plate-forme de l’automobile (PFA). Nous passons facilement d’une structure à l’autre, car une partie significative d’adhérents au pôle est constituée de décolleteurs et 60 % d’entre eux travaillent pour l’automobile. Nous avons recueilli un sentiment d’approbation de leur part, dans la mesure où ils sont intéressés à des programmes de productivité. La professionnalisation dans les achats des entreprises de notre pôle va dans ce sens.

Quelles évolutions percevez-vous dans les relations clients-fournisseurs ?

Dans le cadre de la PFA, nous ­retrouvons les constructeurs automobiles, les décolleteurs et les ­équipementiers de rang 1. Mettre ensemble les décolleteurs devant leurs clients directs ou indirects ne s’était jamais fait. Cela nous a permis de sortir d’une espèce de loi du silence dans les relations clients-fournisseurs.
L’autre élément clef dans la refondation des relations clients-fournisseurs, c’est la démarche du Peak (1), qui est l’un des programmes labellisés par le pôle. Le contexte en matière de conception collaborative et de relations partenariales à long terme est celui d’une pratique en recherche de théorie. Nous savons que des entreprises le font avec succès, mais ce n’est ni le modèle dominant, ni celui enseigné dans les écoles, ni la référence des acheteurs. Le modèle dominant est le modèle taylorien, celui d’une relation marquée par le rapport de force et une logique consumériste. Et il est à bout de souffle.

Comment se comportent les décolleteurs lorsqu’ils sont eux-mêmes en situation de donneurs d’ordres ?

Entre décolleteurs et entreprises de traitement de surface, nous avons constaté une inversion des rôles. Tous les décolleteurs sous-traitent leur traitement de surface et les professionnels de ce secteur se sont plaints d’être considérés comme le dernier maillon de la chaîne. Nous avons donc mis en place récemment un groupe de travail pour que les deux parties dialoguent.

Comment favorisez-vous la question du partage de l’innovation au sein du pôle ?

Des entreprises qui ne disposaient pas de bureau méthode s’en dotent soit en développant leur structure, soit en mutualisant dans le cadre de la macroentreprise. Elles se mettent ainsi en capacité de s’investir dans des projets de coconception avec leurs clients et n’attendent plus ­seulement des plans à exécuter. C’est l’un des aspects du partage de l’innovation, même s’il ne s’agit pas d’innovation de rupture.
Nous avons aussi des ­programmes de R & D collective au niveau du pôle sur des domaines cœur de mé­tier comme les techniques ­d’usinage.

Quels critères vous semblent indispensables pour réussir le partage de l’innovation ?

Visibilité, confiance, durée. Cela n’empêche pas une pression sur les prix, mais avec des règles du jeu ­affichées et relativement stables. C’est un défi colossal pour les achats : sélectionner un partenaire pour les cinq années à venir demande une prise de risque signi­ficative. Mais, au niveau du pôle, nous sommes convaincus que c’est dans cette direction que les choses vont aller… ou du moins doivent aller.

Quelle est l’influence de la crise sur ces démarches ?

La chute brutale d’activité due à la crise et, en ce moment, le redémarrage brutal nous montrent que clients et fournisseurs ne fonctionnent pas en cadence. Nous avons beaucoup de progrès à faire pour travailler à un même rythme, et ce, de manière stabilisée.

Quelles sont les perspectives économiques à court terme dans votre secteur et quels sont les principaux défis des entreprises du pôle ?

Nous sommes sur un scénario de sortie de crise. Certaines entreprises ont retrouvé les niveaux de 2008. Nous ressentons une activité soutenue. Cela implique de gérer la sortie de crise, notamment en termes de trésorerie. Le risque existe d’être asphyxié par le BFR en dépit des commandes. L’autre chantier sur lequel nous voulons travailler consiste à muscler les entreprises sur leur fonction commerciale, notamment à l’international. Les clients ne reviendront pas tous, certains ont délocalisé. Il faut donc aller à la conquête des marchés, et les marchés sont à l’export, ce qui ne va pas forcément de soi pour toute une série de PME.

(1) Purchasing European Alliance for Knowledge est un centre de recherche sur les achats mis sur pied avec huit cursus achats de la région Rhône-Alpes et le concours des pouvoirs publics.



Arve Industries
Labellisé pôle de compétitivité national, Arve Industries, regroupe environ 200 entreprises de Haute-Savoie issues des secteurs de l’usinage de précision. Diverses spécialités sont représentées : décolletage, usinage, soudage, découpage, emboutissage, assemblage, traitement de surface, plasturgie, rectification et mécatronique. Ces adhé­rents sont à 90 % des entreprises de moins de 250 salariés. D’où l’identité de « pôle de sous-traitants », sur laquelle insiste son président, Étienne Piot.



Portrait
Étienne Piot (54 ans, ESC Rouen) a travaillé dans le marketing industriel avant d’intégrer le contrôle de gestion du groupe Bosch. Il est président de Bosch Rexroth Fluidtech SAS depuis le 1er octobre 2005. Il a été élu à la tête du pôle de compétitivité Arve Industries, Haute-Savoie/Mont-Blanc.

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