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Publié le 05/12/2018 - Par la rédaction

Freelances : les plateformes au secours des directions achats

Le pôle Achats et Supply chain de Grant Thornton travaille pour ses clients sur la question des freelances (digital, communication, etc.). Ces travailleurs d’un genre nouveau partent de plus nombreux à l’assaut des entreprises. Ils ne sont plus seuls : nombre de plateformes émergent à leur tour pour servir d’interface entre les deux mondes. D’où l’idée d’un afterwork réunissant un opérateur (Malt), deux donneurs d’ordres (L’Oréal et Crédit Agricole) et deux indépendants, un dans le digital, l’autre dans les achats…

Proposée et animée par Emmanuel Dalery-Escutenaire du pôle Achats et Supply Chain de Grant Thornton, ce nouvel afterwork s’est déroulé le 28 novembre dernier dans la locaux de la société de conseil (après celui organisé sur les apports du digital aux achats). Objectif : faire témoigner des acteurs représentatifs de ce nouveau monde du freelancing. Ils vont passer deux par deux. D’abord, deux indépendants, l’un, Nicolas Beladen, consultant IT, l’autre, Alain Desmottes, ex-manager Achats (Thalès) reconverti depuis peu dans le conseil du même nom. « Chasseur de coûts, chasseur de risques », se définit-il désormais. Ensuite, deux responsables achats, Guillaume Duny (Directeur du pôle Achat Epargne, Assurance et Immobilier, Crédit Agricole) et Gaël Dominique (Purchasing Director IT, Telecom and FM, L’Oréal), en charge précisément, pour leurs entreprises respectives, de la mise en œuvre d’une approche plateforme pour opérer ce type d’achats. Le Crédit Agricole a mis en route (depuis six mois) un test avec pas moins de cinq plateformes, L’Oréal devrait se lancer sous la même forme d’ici quelques semaines. Enfin, notre hôte, pour évoquer l’effervescence que suscite le travail indépendant, et son partenaire pour l’occasion, Vincent Huguet, co-fondateur et CEO de Malt (ex-Hopwork). Cette startup compte parmi les plateformes emblématiques d’un milieu qui regorge désormais d’initiatives (voir LDA 272 – juin 2018  - Des startups pour les Achats).

Phénomène de société

Du côté des indépendants, le constat est vite établi : ils font le choix de « l’agilité » (sic) parce que les structures traditionnelles (entreprises) s’avèrent souvent contraignantes (Nicolas Beleden). Être indépendant, c’est travailler par projet, selon ses inclinations, et dans un temps moins contraint qu’un travail « présentiel ». Dans le digital, terrain de jeu historique des freelances, les freelances peuvent travailler pour des grands groupes, des startups, des petites équipes, avec d’autres indépendants. Au bout d’une carrière dans un grand groupe, un cadre Achat (Alain Desmottes) peut aussi s’interroger, avoir envie d’un autre rythme. Chercher un sens différent à son engagement professionnel. Lyrique : « on ne s’y retrouve pas (moins) en termes de revenus, mais on s’éclate. ». Trentenaires ou cinquantenaires, les salariés ne s’attachent désormais plus comme avant à leurs employeurs. Qu’ils préfèrent désormais appeler des… clients.

Le phénomène Freelances est désormais une tendance lourde. Une lame de fond qu’Emmanuel Dalery-Escutanaire résume en quelques chiffres (sources McKinsey) : En 2020, 20 à 30 % des personnes en âge de travailler aux États-Unis et en Europe (162 millions de personnes) tireraient leurs revenus du travail indépendant (au sens large, professions libérales inclues). Aux Etats-Unis, ce serait même la moitié des actifs. Ils seraient 9 millions en Europe, 830 000 en France (35% de millenials) et dans notre pays la hausse serait continue depuis 15 ans (+45%). Une autre source (Eurostat) évoque 490 000 freelances (en 2016) avec une augmentation moyenne de 11,5% par an. Le nombre de consultants, développeurs, graphistes, experts marketing freelances a été multiplié par trois en dix ans.

En quelques années, le marché du travail s’est transformé radicalement. Deux explications dominent : les entreprises ont été plus contraintes dans leurs ambitions (les années « crise »). Elles raisonnent davantage en « mode projet » et privilégient la « flexibilité ». Quant aux jeunes générations qui ont émergé au même moment sur le marché du travail, elles ont probablement sublimé la relative frilosité des entreprises et développé une vision de l’engagement professionnel, plus libre, plus autonome. D’aucuns parlent aussi d’une quête de sens qui rend plus exigeants encore dans leurs choix les millenials mais aussi les seniors… Ce type de choix serait aussi l’apanage des « talents », catégorie de collaborateurs que les entreprises peinent à définir tout en intensifiant plus que jamais leur chasse…

Mais si les grands groupes ont une vocation naturelle à absorber les « talents » et autres « hauts potentiels », les ETI comme les PME se mettent aussi sur les rangs. Alain Desmarets (freelance achats) le dit sans ambages : « ces entreprises ont du mal à construire leur compétitivité. Elles subissent des pressions sur les coûts, sur les risques, nous pouvons leur apporter nos compétences dans un cadre plus souple pour elles et moins contraint pour nous. »

Un sujet Achat

Pour l’organisateur du débat, les Achats doivent s’emparer du sujet au risque d’êtes débordés ! Les opérationnels ont adopté le principe de recourir à des travailleurs indépendants. Mais les procédures achats (indentification du besoin, identification et évaluation des prestataires, commande, contrat, règlement, etc.) sont-elles adaptées à ce type d’intervenants ? « Il faut repenser une bonne part de sa stratégie à l’ère des freelances » prévient Emmanuel Dalery-Escutenaire à l’adresse des acheteurs sans oublier de rajouter qu’il s’agit aussi de savoir laisser une part de chiffre d’affaires aux plus petits des fournisseurs. Leur approche va s’en trouver aussi bouleversée. Il faudra adopter à la fois de nouvelles pratiques (réseaux sociaux, évaluation des compétences, e-réputation, etc.), adopter un nouveau langage (donner du sens aux missions, vendre son offre en quelques sortes), s’entourer de nouvelles précautions juridiques et s’interroger sur la gamme des solutions possibles quant aux modalités (contrat de prestation, portage salarial, marketplaces, etc.).  Ou comment à la fois ne pas mettre hors-jeu les services achats et trouver le bon niveau d’exigences tout en limitant les risques (dépendance, requalification des contrats, écart entre besoin exprimé et ressources disponibles sur le marché, réputation du donneur d’ordres, etc.).

Pour les équipes de Grant Thornton, il ne fait guère de doute que l’émergence des places de marché peut répondre à l’ensemble des questions posées. Invité exceptionnel, Vincent Huguet, co-fondateur de Malt (ex Hopwork), déroule le portrait en chiffres (sauf son chiffre d’affaires) de sa plateforme créée en 2013 (France, Espagne et bientôt l’Allemagne et les Pays-Bas) : 80 salariés, 100 000 freelances inscrits, 3 000 supplémentaires chaque mois, 30 000 d’entre eux qui « postent » leur retour d’expérience dans le même temps, 15 000 clients (dont 11 000 PME, 2 500 société « techs » mais aussi 500 clients « corporate » dont 70% des entreprises du CAC 40). La plateforme recense tous les ingrédients du genre : ADN très « techno », place de marché ouverte, nombre significatif de profils inscrits, notation des prestataires comme des donneurs d’ordres (non public), algorithme de recherche pour coller aux demandes exprimées, etc. Et puis tout un arsenal de dispositifs présentés comme autant d’arguments marketing : d’abord une base technique puissante pour pouvoir organiser cette collaboration entre les freelances et leurs donneurs d’ordres, une vérification des profils, un archivage des documents légaux justifiant le statut des freelances, des événements pour favoriser leur adhésion et rompre le sentiment d’isolement s’il existe, des paiements garantis, la mise en place de comptes séquestres pour (très important) bien distinguer les flux de paiement, d’une part ceux réservés aux indépendants, de l’autre ceux dévolus à la plateforme (commission), une responsabilité civile professionnelle (Axa), parfois des avantages sociaux, etc. A l’attention de ses clients grands comptes, Malt vient aussi de lancer une fonction tableaux de bord, baptisée Insight, qui recense toutes les missions en cours dans l’entreprise et leur affecte différents indices (services, durée, coûts, notation, etc.) avec une restitution très graphique sans doute à terme partageable dans le cadre de SI achats.

Sans filtre

Du côté des donneurs d’ordres, L’Oréal et le Crédit Agricole reconnaissent à propos des freelances d’une part « qu’il y en a de plus en plus » (Gaël Dominique, L’Oréal) et d’autre part, « qu’ils sont de plus difficiles à sourcer » (Guillaume Duny, Crédit Agricole). Ainsi, chez L’Oréal, la part des freelances dans les achats de prestations diverses été aurait estimée à 30% du montant total (contrats directs ou sous-traitance). Le groupe cosmétique a désormais un enjeu : être plus agile pour que le prescripteur trouve plus facilement les ressources dont il a besoin. Gaël Dominique a cette formule : « souvent, rechercher un prestataire, c’est travailler dans le cadre d’un marché peu ou pas bien défini avec des ressources mal évaluées… ». Guillaume Duny définit la solution : « il faut permettre aux utilisateurs de s’affranchir du filtre des achats ». C’est ce que permet une place de marchés. Le Crédit Agricole a démarré l’été dernier un test avec cinq d’entre elles. Une équipe d’une vingtaine utilisateurs (des duo acheteurs-prescripteurs) les expérimentent. Les premiers retours seraient assez contrastés : parmi les utilisateurs, certains se montrent très enthousiastes et d’autres plus réticents, ces derniers redoutant une perte de contrôle. Pas facile de lâcher tout ou partie d’un process achat… Mais pas question de caler : le programme devrait étendre son panel testeurs pour parvenir à animer une petite communauté sur le sujet. Les plateformes présentent souvent des caractéristiques très différentes de l’une à l’autre. Certaines ont des spécialités, d’autres se montrent plus réactives. Il faut savoir les positionner et les évaluer. Avec cette question lancinante : comment les intégrer dans des process de grands groupes pas forcément souples ? A terme, le Crédit Agricole ne devrait en retenir que… deux.

Deux plateformes de tests, c’est aussi ce que le groupe L’Oréal devrait mettre en place au début de l’année. Interrogées sur les qualités qu’elles prêtent a priori à ces plateformes de freelances, voici ce que les deux entreprises répondent : des interfaces utilisateurs faciles et des fonctionnalités de recherche équitables (L’Oréal), un vivier de talents, une capacité de pilotage, une gestion des documents légaux, une sécurité règlementaire, une ergonomie capable d’entraîner l’utilisation (Crédit Agricole). Gaël Dominique conclut (provisoirement) : « le métier des acheteurs se transforme. Nous devons avoir des approches globales. Nous ne sommes pas là pour négocier au coup par coup. De ce point de vue-là, les marketplaces offrent un vrai service au plus près des utilisateurs. Et c’est… génial. ». Un cri du cœur qui demandera à passer malgré tout l’épreuve des tests…

Transformation impérative

Pour conclure à son tour sur ce double phénomène des freelances et de leurs marketplaces, Emmanuel Dalery-Escutenaire (Grant Thornton) recourt à des mots clés livrés ici tels quels : adaptation impérative des entreprises (nouveau langage/nouvelles pratiques), connaissance des marchés, pilotage fin, mesure, nouveaux outils, opportunité, technologie, acceptation de la culture de l’échec, investigation avant décision, implémentation progressive (tests). Et parce que tous ces freelances gravitant autour des entreprises, c’est avant tout de l’humain, l’animateur de la soirée finit sur une image plus nature que techno : « la transformation est au cœur de la marguerite ! ». Tout un programme pour les achats aussi !

 

 

COUP D'ARRÊT

 Indépendant ou salarié, le freelance ? Le même jour que le débat organisé par Grant Thornton sur les freelances, le 28 novembre, la Chambre sociale de la Cour de cassation de Paris (arrêt n°1737) statuait pour la première fois sur la qualification du contrat liant un livreur à une plateforme numérique (Take eat easy, livraison de repas, ayant fait faillite à l’été 2016). Attendu, après la saisine en son temps par un livreur du Conseil de prud'hommes, l’arrêt publié par la haute juridiction reconnaît le statut de salarié à un coursier autoentrepreneur. Un véritable pavé dans la marre des plateformes de toutes sortes. Qui s’ajoute à l’arrêt déjà prononcé par la même cour en 2016 « requalifiant en salarié un chauffeur VTC de Le Cab du fait en particulier de l’existence d’une clause d’exclusivité » (source Les Echos). Que toutes les plateformes ont éliminé depuis, le cas échéant.

Le nouvel arrêt s’appuie notamment sur le système de géolocalisation utilisé par la société Take eat easy. Elle met en avant aussi « le pouvoir de sanction » appliqué par la société en vertu (!) d’un système de bonus-malus appliqué à ses livreurs et pouvant aller jusqu’à la désinscription du site… En clair, il y avait bien un lien de subordination unissant le livreur à sa plateforme numérique. Un travail caractérisé sans appel de cette façon : « sous l’autorité d’un employeur ayant le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné. ». Dans un prononcé plus ancien encore (4 mars 1983), la Cour de cassation avait déjà précisé les limites d’un choix, même déclaré : « La seule volonté des parties est impuissante à soustraire un travailleur au statut social qui découle nécessairement des conditions d’accomplissement de son travail ». Une sentence renforcée moins d’une dizaine d’années plus tard (17 avril 1991) : « l’existence d’une relation de travail salarié ne dépend ni de la volonté exprimée par les parties, ni de la dénomination qu’elles ont donnée à la convention, mais des conditions de fait dans lesquelles est exercée l’activité professionnelle ».

Les juges sont régulièrement invités dans les débats qui agitent les relations tant commerciales que… sociales. De quoi sans doute contrebalancer les avis de tous ceux qui, dans ce mouvement de fond autour des développements exponentiels du travail en freelance, s’abritent derrière la volonté avérée de l’indépendant de se déclarer comme tel (immatriculation) pour exercer son métier. Même si le mode de fonctionnement de la plateforme Take eat esay n’est pas exactement comparable aux pratiques d’autres plateformes, le risque existe, à l’occasion d’un quelconque conflit, de voir des conditions de travail et d’échanges examinées plus au fond. La question doit être dans toutes les têtes tant du côté des plateformes, des donneurs d’ordres que de leurs sous-traitants. Le feuilleton ne fait que commencer…



Publié le 05/12/2018 - Par la rédaction

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