Publicité
La Lettre des Achats - Mars 2012 N°203
Mars 2012

Secteur Public

Interview

Sagitta
Le manque d’acheteurs qualifiés ralentit la professionnalisation

Par Jean Chabod-Serieis

Sagitta

Le manque d’acheteurs qualifiés ralentit la professionnalisation

Formateur en prépa ENA et consultant en achats publics, Remco Wallig revient sur la difficulté des pouvoirs publics à prendre en compte la dimension économique de la commande publique. Une difficulté liée, notamment, à la problématique du recrutement de cadres spécialistes en achats.

Vous intervenez auprès des collectivités, des établissements publics et des services de l’État. Quel est votre sentiment sur la professionnalisation de l’achat public ?

S’il est vrai que l’ensemble des acteurs de l’achat se professionnalise, la dimension reste trop juridique et pas assez économique. Le droit est encore privilégié parce que les élus et les agents ont peur des conséquences pénales : les marchés sont perçus seulement comme un contrat et pas comme un acte économique. C’est pourquoi dans beaucoup de collectivités, la commande publique est confiée à des services composés presque exclusivement de juristes. Mais un changement s’opère, notamment en ce qui concerne les matières très techniques comme la communication, les assurances ou l’informatique, qui par ailleurs sont des marchés rares. Pour ces domaines spécifiques, les services ne sont pas en mesure de définir correctement les besoins, et cherchent à se faire assister par des cabinets extérieurs qui tentent d’introduire une dimension économique à l’achat. Ce qui est plus ou moins bien compris par les donneurs d’ordres. En réalité, la professionnalisation reste lente pour deux raisons : la perception de l’acte d’achat que je viens d’évoquer, et la difficulté de trouver des acheteurs.

En quoi le recrutement des acheteurs est-il un problème dans le service public ?

Celui qui arrive à teinter ses compétences d’acheteur d’une couche de droit public et de droit des marchés publics est une denrée rare que les collectivités ne sont pas prêtes à payer au prix de la rareté. Dans le privé, ce qui est rare est cher. Dans le public, ce qui est rare reste rare : ils sont peu nombreux ceux qui vont accepter d’être payés 30 % de moins que dans le privé.

Comment se traduit ce manque de compétences achats dans la commande publique ?

Ce phénomène influe sur les procédures : les procédures négociées sont redoutées par les agents publics, car on ne leur a jamais appris à négocier. Et comme ils sont de formation juridique, la formule privilégiée est l’appel d’offres qui fige l’offre techniquement et économiquement. Le manque d’acheteurs qualifiés pose d’autres problèmes : ainsi, on observe beaucoup de collectivités qui refusent les variantes, c’est-à-dire la faculté pour entreprise candidate de proposer d’autres façons de procéder que celles requises par le donneur d’ordres. Ces refus nuisent à l’offre. La variante est nécessaire parce que la capacité d’apprécier les moyens n’est pas le fait de la collectivité ; ce sont les entreprises qui détiennent le savoir-faire. Pour les agents, les choses se compliquent quand il faut étudier l’offre de base puis analyser les variantes : c’est un frein aux variantes. L’écueil vient du fait que la collectivité donne à l’entreprise une obligation de résultat à laquelle elle va ajouter une obligation de moyens. Or, il faudrait réduire cette obligation de moyens et dire en substance : « voici ce que nous voulons, dites-nous comment vous pouvez le faire ». Tout cela a des conséquences sur la qualité globale des prestations.

La greffe achats semble pourtant avoir pris au niveau de l’état avec le SAE ou dans le secteur hospitalier ?

Globalement, la qualité de la fonction achats augmente dans le secteur public. Le secteur hospitalier est en effet plutôt en avance, ce qui s’explique structurellement par le fait que, dans ces établissements, les achats sont confiés à la direction des affaires économiques. Cela change tout, puisque les achats sont, de fait, orientés économiquement et – par conséquent – axés sur la performance, ce qui est déterminant dans les services hospitaliers. Par ailleurs, ils ont très largement développé les groupements d’achats et les centrales d’achats.

Quel regard portez-vous sur la maturité achats des collectivités territoriales ?

Dans la Territoriale, les choses sont bien différentes. Les collectivités sont des individualistes forcenées, c’est pourquoi le groupement d’achats est encore très rare. De même, la mutualisation s’accroît lentement alors que, paradoxalement, l’intercommunalité se développe et s’installe. Je dirais que l’évolution des collectivités locales est comparable à la tectonique des plaques : cela bouge, mais doucement, avec des disparités et des différences extraordinaires entre les grandes structures et les petites villes. J’ajouterais que les évolutions de la compétence achats d’une collectivité ne sont pas uniquement liées à la fonction achats, mais à l’organisation générale.

Cela signifie-t-il que l’organisation générale d’une collectivité peut faire obstacle au déploiement d’une démarche achats ?

Oui. On observe dans de nombreuses collectivités des recueils de Mapa (marchés à procédure adaptée) plus épais que le Code des marchés lui-même. Or, lorsque l’on recourt régulièrement aux marchés sous le seuil des 4 000 euros, c’est un constat d’échec sur l’organisation de la collectivité qui n’a pas été capable d’organiser des accords cadres, des marchés transversaux, et qui s’encombre encore d’une multitude de petits achats économiquement incohérents. J’insiste, ce n’est pas seulement un problème d’achat mais d’organisation générale des services de la collectivité qui n’a pas su ou pu décloisonner. Tout l’intérêt du travail des cabinets de conseil, c’est justement de décloisonner l’expression des besoins, de la rendre plus collective. Reconnaissons tout de même que de nombreuses collectivités travaillent déjà par groupe de projets, ce qui est un signe de progrès, car ces groupes sont souvent des interdirections et interhiérarchiques.

Vous enseignez à l’IEP de Bordeaux où vous êtes responsable de l’épreuve de gestion des établissements publics pour la préparation au concours de l’ENA. Quelle est la place des achats dans la formation des futurs hauts fonctionnaires ?

C’est une place très limitée. Dans le concours externe de l’ENA, les achats n’occupent qu’une petite partie du grand chapitre sur le droit administratif. Je travaille, quant à moi, pour le concours interne, donc avec des personnes qui ont déjà été confrontées à l’achat. Mais les achats sont traités a minima et ne sont pas au programme des concours. La raison en est simple : l’ENA est un concours pour des agents A+ avec des fonctions de management général. Or l’achat – qui n’est qu’un volet des contrats de la puissance publique – ne figurera pas directement dans leurs activités au niveau des responsabilités auxquelles ils se destinent.


Portrait
Remco Wallig  (60 ans) est fondateur et associé du cabinet Sagitta à Bordeaux, spécialisé en gestion publique. Il est également enseignant à l’IEP de Bordeaux, pour la préparation au concours de l’ENA, et professeur en formation continue à l’IEP de Grenoble.





Par Jean Chabod-Serieis

Le dernier numéro

Dernier numéro

N°241 - Septembre 2015

Nos partenaires