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Publié le 19/05/2020 - Par Guillaume Trécan

Eric Burnotte (Président du Snese) : « Certains clients se mettent aux abonnés absents »

A l’initiative d’un « mur de la honte » pour dénoncer les agissements de donneurs d’ordres indélicats, le président du Syndicat national des entreprises de sous-traitances électronique fait le point sur les difficultés de ses adhérents.

Qu'est-ce qui vous a décidé à mettre en place un « mur de la honte » sur le site web du Snese pour dénoncer les comportements de certains donneurs d’ordres ?

Nous avons pris cette initiative face à un certain nombre de courriers de clients de nos adhérents mettant en avant des demandes inacceptables assorties de menaces plus ou moins directes d’être exclu de leur panel en cas de refus. Lorsque nos clients ne nous payent pas ou nous payent en retard, c’est toute la chaîne qui en pâtit. Il en va également du simple respect de la Loi LME.

Quelles autres difficultés vous font remonter vos adhérents ?

Dans certains secteurs comme l’aéronautique, la situation est compliquée et nos adhérents subissent des demandes d'annulation ou de report de livraison et même des annulations de commandes qui sont des pratiques abusives allant à l’encontre de l’article 1134 du code civil qui punit pénalement le non- respect des conditions qui ont prévalu au chiffrage d’une commande… A cela s’ajoutent beaucoup de problèmes de communication qui font que nous nous retrouvons parfois à livrer des produits dans des entreprises fermées, ce qui génère des dysfonctionnements au niveau de chaînes logistiques déjà bien perturbées. Certains clients jouent le jeu en nous demandant de facturer ce qui a été commandé et livré ou dont la production ou l’expédition a été attestée pour que nous soyons payés en temps et en heure. Mais d’autres clients se mettent aux abonnés absents !

Les problèmes de communication avec les acheteurs concernent-ils une typologie de société en particulier ?

C’est assez disparate et pas nécessairement lié à la taille de l’entreprise. Les situations peuvent même être très contrastées entre deux sites différents d’un même groupe. Chez certains, la communication n’a pas été organisée et on tombe sur un gardien qui explique que tout le monde est en télétravail et qu’il n’a pas accès aux numéros de téléphone des responsables. Même chez des grands comptes qui tiennent des discours sur le fait qu’ils ne vont pas laisser tomber leurs sous-traitants, on peut rencontrer ponctuellement des dysfonctionnements de ce type qui génèrent beaucoup de frustration. A cela s’ajoutent des difficultés logistiques : lorsque nous sommes renvoyés vers une plateforme logistique, la réception physique du colis y est actée, mais pour ce qui est de la réception informatique, administrative, nous entrons dans une nébuleuse. La plateforme envoie-t-elle les données au client ? Quand cela dysfonctionne nous ne savons pas vers qui nous tourner et quelle ficelle tirer. C’est aussi très dépendant des régions.

Dans quelle mesure l'activité a-t-elle été impactée dans votre secteur ?

Il y a eu quelques arrêts temporaires mais, dans l'ensemble, nos entreprises ont continué à fonctionner parce que nous sommes assez nombreux à fournir des équipements stratégiques, comme des cartes électroniques pour les centrales nucléaires ou du matériel médical. Le niveau d’activité, en revanche, est assez contrasté. Les entreprises qui travaillent dans l'aéronautique, sur les avions longs courriers en particulier, subissent aujourd'hui des annulations de commandes. Celles qui travaillent dans l’automobile ont aussi subi de plein fouet l’arrêt des productions. Ces usines avaient déjà été touchées en début d'année par les arrêts de production du fait de ruptures de livraisons de circuits imprimés en provenance de Chine.

Même les entreprises qui se portent mieux, comme par exemple celles qui travaillent pour le secteur médical, subissent des problèmes de rupture de livraison sur des composants clefs. Aujourd’hui, quand il manque un composant, tout s’arrête, parce que beaucoup de développements n’ont pas été faits dans les règles de l'art et n’intègrent pas le référencement de doubles sources sur des composants clés. Cela a des conséquences graves, particulièrement en situation de crise sanitaire ou géopolitique compliquée.

Comment en est-on arrivé à cette situation ?

Nos métiers subissent une perte de savoir-faire du fait de la disparition des formations de type CAP, BTS, ou BAC Pro spécifiques à l’électronique. Cela fait partie des conséquences de choix faits au début des années 2000, quand on prônait l'industrie sans usine. Quand on perd la production on perd la main, notamment sur ces questions de double-source, dont les gens du développement sont loin. Une fois le produit homologué avec un composant spécifique et unique provenant d’un seul fournisseur, il est bien plus difficile de trouver un composant alternatif que si cela avait été prévu dès le développement.

Le manque de formation se retrouve aussi dans les Achats. Auparavant, sur une classe d’une vingtaine d’élèves en BTS électronique, au moins un quart migrait vers les Méthodes ou les Achats avec un bagage technique. Aujourd’hui, il est devenu extrêmement rare de rencontrer des acheteurs spécialistes de nos métiers qui maîtrisent les notions nécessaires pour estimer la durée de vie réelle d’un composant ou d’une technologie de composants.

Avez-vous engagé une réflexion sur la relocalisation de certains éléments de la supply chain de l’électronique ?

Nous n’avons pas attendu le Covid-19 pour nous poser ces questions. Depuis plusieurs années, nous avons des réunions régulières avec la DGE à ce sujet. Dans l’électronique, la problématique du coût de main d'œuvre a été estompée par l’évolution des technologies et l’automatisation des tâches. Nous sommes passés à une problématique d'investissement. La difficulté pour acquérir les machines d’assemblage électronique est un manque de capacité d’investissement, car les marges opérationnelles de nos entreprises sont trop faibles. Quand, par exemple, un grand donneur d’ordres de l’automobile développe une nouvelle plateforme de véhicule, il est difficile pour l’acheteur de miser sur un sous-traitant français qui a le savoir-faire mais pas encore les machines nécessaires. A l’inverse, comment ce sous-traitant peut-il proposer un prix, sans garantie de volumes, intégrant le coût de l’investissement dans une machine, sachant qu’il pourra s’écouler trois à quatre ans avant d’être incorporé sur la plateforme et commencer à la rentabiliser ? Les donneurs d'ordres et les fabricants français devraient travailler ensemble et non pas en parallèle, ou en opposition.

Le sujet des matières premières et des composants est plus compliqué. Nous travaillons actuellement avec d’autres syndicats, ACSIEL, le SPDEI, et un certain nombre de clients, à la relocalisation des circuits imprimés. Aujourd’hui 80 à 90 % des circuits imprimés que nous achetons viennent d’Asie. Au début des années 2000, il y avait en France des usines de circuits imprimés extrêmement performantes, mais beaucoup de collectivités locales étaient peu enclines à maintenir ce genre d’activités utilisant de la chimie sur leur territoire. On leur imposait des conditions toujours plus drastiques ce qui renchérissait fortement les prix des produits. Jusqu’à ce que tout le monde jette l’éponge y compris les investisseurs et que l’on décide d’acheter ces produits en Chine. Une hypocrisie s’est installée et, beaucoup de clients acceptent de leurs fournisseurs asiatiques des choses qu’ils n’acceptent pas de leurs fournisseurs français.


La suite de cet entretien à lire dans La Lettre des Achats n°294 (juin 2020). A paraître.

Publié le 19/05/2020 - Par Guillaume Trécan

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